Près de Belgrade – Été 1809 – Ljubica
Gougeard chevauchait botte à botte avec Slavic. Ils étaient suivis d’un peloton de cavaliers Serbes, à l'allure farouche, vétus de ce qui était sensé être des uniformes. Slavic, mortifié par son erreur ne desserrait pas les dents, visage fermé. Il se sentait honteux d’avoir été humilié devant un officier supérieur de la prestigieuse armée Française. Il était bien décidé à se racheter.
Ils arrivèrent devant l’auberge que Slavic fit encercler. Il descendit de cheval et entra, suivi de Gougeard. Sans même prononcer un mot le Serbe empoigna le tavernier et le jeta à terre le bourrant de coups de pieds. Gougeard tenta de s’interposer mais Slavic, avec une fermeté respectueuse, rétorqua :
- Désolé gospodar pukovnik mais ici, c’est mon pays, je sais comment faire pour retrouver Pierre. Cette charogne va parler.
Slavic lança de nouveau sa botte qui frappa l’homme en pleine face. Le sang jailli de son visage martyrisé. Il cessa de hurler ne produisant plus que de petits sifflements. Slavic, son sabre courbe au tranchant redoutable en main, s’agenouilla auprès de lui et, d’une voix d’autant plus terrifiante qu’elle était presque douce, il lui cracha :
- Tu vas me dire tout de suite qui a attaqué le Français hier ou je t’ouvre comme un porc. Je ne te redemanderai pas.
L’homme, entre deux toux provoquées par le sang qui coulait de son visage, dit qu’il y avait un village un peu plus loin, en montant dans la forêt, qu’il fallait aller voir là, que c’était des bandits, très cruels. Il ajouta, en se signant, qu’il y avait d’autres choses encore plus terribles dans cette forêt. Slavic en se relevant le remercia d’un nouveau coup de pied et lui lança :
- Il n’y a rien de plus terrible que moi, chien. Puis se tournant vers Gougeard, Pukovnic, il n’y a pas un instant à perdre.
La troupe arriva bientôt en vue du village, simple hameau composé de quelques masures misérables.
Slavic était incontestablement un sauvage, mais tout aussi certainement un excellent officier de cavalerie légère. Gougeard l’observa en connaisseur, alors qu'il répartissait savamment sa troupe de manière à aborder le village de tous côtés à la fois. Dès qu’il entendit les cris d’alerte des habitants, il ordonna l’attaque. Une brutalité inouïe se déchaina. Entrant le premier dans le hameau, Slavic abattit, d’un coup de pistolet remarquablement ajusté, le premier homme qu’il vit, ce qui eut pour effet de tétaniser les villageois. Arrivant de toutes part, les cavaliers Serbes rassemblèrent la population au centre du village. Si quiconque esquissait un geste de défense ou de fuite, il était aussitôt massacré. Gougeard était écœuré d’une telle bestialité. Deux soldats amenèrent à Slavic un homme qui paraissait être le chef. Fidèle à son habitude, le capitaine Serbe le roua de coups avant de demander, la pointe de son sabre, posé sur le ventre du malheureux, où était le Français.
L’autre terrifié répondit par un flot de paroles. Slavic revint vers Gougeard et, en ricanant, lui expliqua que selon le chef, Pierre était devenu un vampire, qu'il avait été emmené par la « blijeda dama ». Se retournant vers l’homme qui gémissait il lui lança :
- On va aller voir l'endroit àoù tu as dit mais, s’il n’y est pas, on revient et on tue tout le monde. Le malheureux sanglotait, tandis que les villageois se serraient les uns contre les autres.
Slavic ordonna à un de ses sous-officiers de garder le village avec quelques cavaliers, puis il annonça à Gougeard qu’avant de partir ils allaient tuer tous les hommes. Gougeard se récria et menaça de rompre la visite officielle si l’on commettait un tel crime devant lui. Slavic réfléchit et se dit que provoquer une crise entre l’Empereur des Français et la Serbie risquait de nuire "légèrement" à sa carrière et même de raccourcir singulièrement son espérance de vie. Il eut un petit rire narquois.
- D’accord Gosposdar Pukovnic, un seul alors, et, avant que Gougeard ait pu esquisser un geste, d’un coup précis de son second pistolet, Slavic brula la cervelle du chef et poursuivit d’un ton égal. Vous comprenez Pukovnic, tant que je les tue, ils ont peur, si j’arrête de les tuer, ils arrêtent d’avoir peur et ils me tuent. En route, la « blijeda dama », la dame pâle dans votre langue, habiterait si j’en crois ce que m’a dit ce déchet, assez loin dans les bois.
Gougeard se demandait ce qu’il dirait à l’Empereur de sa rencontre avec de tels brutes. Il songea que la dureté de ce pays fraichement délivré de la Porte rendait les hommes incroyablement féroces, les dépouillant de leur humanité même.

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