Marvejols 24 novembre – Cécile et Vanessa
Il était encore tôt lorsque la Renault Laguna bleue s’arrêta devant la grille qui barrait l’entrée de la compagnie de gendarmerie de Marvejols. Salvi, assis à côté de son chauffeur, observa avec satisfaction la tenue impeccable du planton qui lui présenta les armes. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas vu une caserne de Gendarmerie gardé par un homme en tenu de défilé, équipé de son fusil. Cécile avait transformé cette caserne, autrefois repaire de gendarmes désœuvrés, trainant leur ennui. Elle était exigeante mais, visiblement, ses hommes appréciaient et avaient trouvé une nouvelle motivation avec la présence de ce chef charismatique qui leur demandait beaucoup mais ne les laissait jamais tomber. Quand elle partira se dit Salvi, la tâche sera dure pour son successeur, j’espère seulement qu’elle ne se malmène pas trop. Alors qu’il descendait de voiture il vit un groupe de gendarmes en train de faire leur footing, scène qu’il se serait plutôt attendu à voir dans un cantonnement de la Légion que dans une gendarmerie. Bon sang, quelle nana… c’est vrai que quand elle était à Paris, elle a trouvé le moyen de se faire envoyer en OPEX… la Prévôté à Sarajevo, avec la Légion, le 2ème REP carrément, puis au Mali avec la Colo… elle est incroyable !
Justement, Cécile, sortit du bâtiment et vint à sa rencontre. Arrivée à six pas, elle salua réglementairement avant leur échange de bises traditionnel, étape à laquelle Vanessa vint directement.
Quelques instants après, la Laguna prenait la route du village de Rignac, Salvi toujours à côté de son chauffeur, les deux femmes à l’arrière. Vanessa, le visage collé à la vitre regardait le paysage dont elle se surprenait à apprécier le charme sauvage.
- C’est beau, hein ?
- Oui, c’est beau, et puis avec le chauffeur de Pierre j’ai pas peur, je peux admirer sans penser à me cramponner.
Le rire sonore de Salvi retentit :
- Ah, me dis pas qu’elle t’a fait le coup de sa conduite de démente. Je ne monte plus jamais avec elle au volant, j’ai envie de survivre jusqu’à ma retraite.
- Conduire vite, c’est aussi une école de maîtrise, mon Colonel, lança Cécile !
- Oui, de maitrise de mes nerfs surtout ! rétorqua Salvi et s’adressant à son chauffeur, Santoni, je t’interdis de prendre modèle sur le capitaine de Falquières.
- A vos ordres mon colonel répondit une voix au fort accent Corse.
Ils traversèrent bientôt le Bourg de Rignac et Vanessa trouva un certain charme à ces maisons austères, groupées autour de l’église.
- En sortant de chez Rignac, on ira boire un coup chez ma petite amie lança Salvi.
- Dis donc Pierre, dit Vanessa, comme ça tu n’es pas sérieux ?
- Oh, c’est platonique, plus de mon âge… il y a dans ce village maudit une ravissante fée qui tient un bar… ne me demande pas pourquoi elle a laissé l’Irlande pour un trou pareil. Mais, quand elle prend sa harpe et qu’elle chante The Galway Girl, même le vieux Corse que je suis se met à rêver et j’arrive presque à oublier ce foutu climat… Salvi se tut songeur, puis regardant Cécile, il ajouta. Remarque je connais une autre jolie fille qui est venue s’enterrer ici…
Ils prirent enfin la route qui conduisait au manoir, Santoni pilotait avec sureté et prudence, concentré sur la route verglacée en mauvais état.
- Tu vois, hier nous étions de l’autre côté de cette combe dit Cécile à Vanessa.
- Donc le ruisseau est juste en dessous de la propriété.
- Oui, mais à bonne distance quand même et séparé par des bois très denses.
La Laguna s’engagea dans l’allée qui menait au manoir. Rignac les attendait probablement puisqu’il sortit immédiatement. Vanessa eu l’impression d’être plongée dans une enquête de Maigret lors d’une de ses expéditions à la campagne : ce vieux manoir, ce parc figé, cet homme encore relativement jeune à l’allure patricienne, en veste de tweed et pull-over à col roulé, elle avait l’impression d’être transportée un demi-siècle en arrière. La DS noire était rangée à droite du perron.
Salvi s’avança vers Rignac et les deux hommes se donnèrent l’accolade, s’embrassant par trois fois en se tapant mutuellement sur l’épaule. Vanessa eut un regard interrogateur vers Cécile qui acquiesça discrètement.
Des francs-mac, ça manquait se dit Vanessa…
- Bonjour ma petite Cécile, bonjour Madame le Commissaire, bienvenue au manoir, il me semble que vous êtes un peu frigorifiée… Entrez donc vous réchauffer, il y a une bonne flambée dans mon bureau.
- Bonjour mon vieil ami, Cécile insista sur « vieil », ça c’est pour le « ma petite » songea t’elle, plus amusée que fâchée de cette joute. Elle savait Rignac suffisamment homme d’honneur pour ne rien laisser supposer de ce qui avait pu se passer entre eux « il faut bien que le corps exulte » chantait Brel…
Vanessa se sentit impressionnée malgré elle, ce qui la mit de mauvaise humeur. Elle allait avoir du mal à supporter les attitudes d’un autre temps de ce Baron. Chez elle, après une bonne préparation avec Manu et Lucas, il aurait été plus… malléable… mais bon, respectons les coutumes… pour l’instant... L’idée que Salvi et Rignac soit tout deux Francs-Maçons ne lui plaisait pas non plus, non qu’elle eût quelque chose contre les « frères trois points », elle savait qu’ils étaient nombreux dans la police et la gendarmerie, mais elle craignait les interférences. Elle se dit que le terrain était décidément glissant et pas seulement à cause de la neige. En pénétrant dans le manoir, elle remarqua que Rignac, bon point pour lui, avait pensé à faire entrer le chauffeur et à lui proposer un café.

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