Lozère 24 novembre – Cécile et Vanessa
Cécile, les yeux mi-clos, écoutait s’égrener les notes cristallines de la harpe, si étranges, dans ce village paumé au fin fond de la Lozère, tout comme ce décor de pub Irlandais. Le lieu lui rappelait une soirée à Kinsale, lorsque, juste avant de prendre sa première affectation, elle avait entrepris de faire une escapade en solitaire… bien sûr en solitaire, en Irlande. Elle retrouvait à peu près le même comptoir de bois ciré, les mêmes murs blanchis à la chaux, cette atmosphère de cocon, les pintes de Stout ou de Ale, le jeu de fléchettes… Mais ici, il y avait cette fille, svelte, longiligne, harmonieuse, qui jouait de la harpe… les sons continuaient de couler comme un ruisseau, fraiches, apaisantes, puis la voix s’éleva, chevauchant la musique, jouant avec les sonorités étranges du gaëlique… Deirdre, la patronne, se laissait porter par sa propre voix et Cécile avait l’impression d’entendre une elfe de ces récits de Tolkien qui l’envoutaient.
A côté d’elle, à voix basse, Salvi et Vanessa parlaient « boutique » …
- Tu sais Pierre, je l’aime pas ce type avec ses grands airs... et puis, c’est troublant à chaque meurtre à Paris, il était dans le coin, pas d’alibi solide et il, rapplique ici… un autre… Elle marqua un temps d’arrêt puis repris… et pourtant je le vois pas faire un truc pareil... et pusi le seul témoin a parlé d'une femme. Bon, il n'a pas vu grand chose, c'est plus une impression.
- Moi non plus, je ne sais que penser soupira Salvi… moi je l’aime bien, c’est un sacré type tu sais… il sembla se perdre dans ses pensées… Si on les avait trouvé liquidés net, propre, un coup de pistolet, ou mieux un coup de sabre je te dirais oui peut-être… mais là j’ai du mal à y croire, c’est sale, c’est glauque… après on ne connait jamais vraiment les gens…
Le colonel se tourna vers Cécile.
- Et toi, qu’en penses-tu ?
- C’est chouette, c’est apaisant, répondit la jeune femme d’une voix absente.
Salvi et Vanessa se regardèrent, l’affaire était tout ce qu’on voulait sauf « chouette ou apaisante » … tout d’un coup Vanessa éclata de rire.
- Et Miss, on te parle pas de la musique, on te parle des macchabés… et de ton Baron.
Salvi hocha la tête et leva les yeux au ciel. Cécile sembla se réveiller en sursaut.
- Pardon mon colonel, mais après toute cette boue, cette musique ça m’emporte, c’est tellement pur, quand Deirdre joue de la harpe et chante je suis ailleurs… pour notre affaire, je ne sais pas, je ne sais pas du tout. Rignac est un type étrange… mais faire de telles choses. Enfin, on ne sait jamais, il faut creuser mais ça ne me plait pas du tout… je crois que je détesterais que ce soit lui.
- Bon, moi aussi j’aime l’atmosphère, dommage que je sois trop vieux, si j’étais un jeune sous-lieutenant, la petite Deirdre, elle me subjuguerait aussi… pas pour sa musique, c’est joli, mais ça vaut quand même pas un chant Corse.
Silencieux, Santoni, le chauffeur, assis un peu à l’écart au bout de la table acquiesça. Au-dessus de Marseille, les musiques lui donnaient froid…
L’interrogatoire de Rignac n’avait rien donné de très probant. Le Baron qui semblait prendre tout cela à la légère agaçait beaucoup Vanessa. Salvi était gêné, Cécile pensive. C’est surtout Vanessa qui avait posé les questions. Elle l'avait fait avec trop de précipitation et trop d’agressivité. La jeune commissaire savait parfaitement qu’elle n’était pas bonne et cela l’énervait d’autant plus. Elle avait tout de même établi que, pour les deux premiers meurtres, Rignac n’était pas à proximité immédiate, mais pas assez loin pour être hors de cause, d’autant qu’il n’avait pas d’alibi solide. Pour le troisième, il était tout prêt est sa voiture était garé à quelques dizaines de mètres. Et là, seule témoin sa petite amie… Cette Charlotte, grande, superbe, artiste, n’avait pas beaucoup plu à Vanessa qui l’avait cataloguée « pimbèche ». Elle s’était montrée presque provocante avec la Commissaire lui disant en la regardant droit dans les yeux qu’après leur verre sur la péniche, ils avaient beaucoup mieux à faire que de trainer sur les bords de la Seine pour commettre des meurtres.
- Et qu’avez-vous fait après votre petite soirée avait demandé Vanessa d’un ton sec.
- On est allé faire l’amour… c’était délicieux… lui lança Charlotte ironique en la fixant dans les yeux… et pour répondre à votre question avant que vous ne la posiez, non nous n’avions pas de témoins… non que je sois contre un peu d’exhibitionnisme à l’occasion, mais là, non…
Cette fille la narguait ouvertement et Vanessa avait eu beaucoup de mal à se contenir, d’autant que Rignac la fixait l’air narquois et content de lui.
Anne avait été moins loquace : « Non elle n’avait rien entendu, non personne n’était ressorti pendant la nuit, oui elle aurait remarqué du mouvement dans la maison… ». Un mur ! Son regard trahissait une franche hostilité envers Vanessa et ne s’adoucissait que lorsque Cécile s’adressait à elle. La jeune ex-marginale n’avait pas oublié l’humanité de l’officier de Gendarmerie…
Un peu dépité, le trio avait quitté le manoir et décidé de prendre un verre au Dreydre’s Harp, Cécile comprenait maintenant le sens du nom dont était affublé cet ancien bar-PMU transformé en enclave Irlandaise. Avant de partir Salvi avait demandé à Rignac de lui donner sa parole de ne pas quitter les lieux sans l’avertir de sa destination. Le Baron avait acquiescé par une longue poignée de main. Vanessa avait songé qu’à Paris, tout Baron qu’il était, Rignac aurait dormi au dépôt entre deux ivrognes et trois putes… histoire de lui donner à réfléchir…
Deirdre avait cessé de chanter et faisait le tour de la salle, saluant les habitués avec son accent délicieux. Salvi commanda une nouvelle tournée de Stout… Vanessa fit mine de refuser et le colonel faussement fâché gronda.
- Toi la Parisienne tu bois ta Guinness comme tout le monde. Qui est-ce qui commande ici t’as vu l’image ? Il désigna les cinq galons qui ornaient ses manches.
- Bien mon Colonel, lança Vanessa hilare, je cède à la force des baïonnettes !
Cécile pouffa et déclara que pour elle ce serait plutôt un Black Bush, sans glace. Salvi leva les yeux au ciel et haussa les épaules, se disant que même si cette histoire était complétement pourrie, ces deux nanas avaient le don de le faire rire.
Deirdre arriva à leur table et fit la bise à Cécile et à Salvi. Elle serra la main de Vanessa et lui souhaita la bienvenue.
- Vous pouvez lui faire la bise aussi, Deirdre, c’est une chieuse, elle est flic, elle est parisienne… mais bon elle est quand même sympa déclara Salvi l’œil malicieux.
Deirdre embrassa chaleureusement la jeune commissaire.
- Mon cher Pierre, vous êtes un vieux sanglier Corse, conclu Deirdre, bon courage Vanessa pour vous défendre contre cet individu, heureusement qu’il y a Cécile pour vous soutenir.
- Ne vous en faites pas déclara Vanessa, il est ronchon mais il est super.
- Je sais, je l’adore et il n’arrête pas de me faire la cour devant mon mari, en plus, à chaque fois qu’il vient.
Un gaillard au visage doux, s’approcha et pris Deirdre par la taille…
- Avec un tel rival, j’ai de la chance qu’elle me préfère encore à lui… j’étais simple deuxième classe pendant mon service.
- Laurent, c’est mon chéri, dit simplement Deirdre.
Les rires fusèrent… moment de légèreté bienvenue pour écarter un instant l’atmosphère pesante du manoir et de cette enquête sordide.

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