Lermin - le départ
Lermin est couché dans son lit. Hier, Erloa est partie déguisée en paysanne, telle qu’il l’avait vue sur la tablette, quelques jours plus tôt. Il est tôt le matin, le jour ne s’est pas encore levé, il ne pense pas avoir dormi tant il est inquiet pour sa sœur.
« J’aurais dû être excité à l’idée d’aller sur la colline, ça fait trois ans que j’attends ce moment et pourtant, non. Je ne le suis pas. Je suis bien plus angoissé pour ma sœur que je le pensais… je brûle d’envie de regarder la tablette pour voir si elle est arrivée ou si elle a eu des ennuis mais je me retiens. Il ne faut pas que je devienne dépendant de l’objet. »
Cela le fit sourire, peut-on être dépendant d’un objet ? Certes, cela parait impensable, pourtant cette tablette l’attire inlassablement. Hier matin, avant le départ d’Erloa, ils ont regardé à deux les tablettes. Ils n’ont pas vu de grands dangers, Erloa papotait avec une jeune fille sur le bateau la menant à Hadzel avec dans le fond de l'image, Nouala qui semblait avoir maille à parti avec un homme pâle et tondu. Cela les avait fait sourire, la maroquinière vendait tellement de gri-gri qu’avoir des clients mécontents étaient monnaie courante.
- Debout espèce de paresseux ! crie son père en ouvrant la porte avec fracas.
- Bonjour Pé…
Nilakin est déjà parti. Bah, il ne l’a traité que de paresseux, ça va encore. Mais la porte se rouvre :
- Je vois que tu as préparé ton corset de fille, pas question que tu le portes.
- Mais père, c’est pour mon dos !
- T’as déjà vu un phoque avec un corset ? Non, alors il n’en est pas question.
Et le voilà reparti.
Le dos de Lermin est légèrement de travers, monter à cheval est un véritable supplice, surtout sans cette ceinture que lui a confectionnée la guérisseuse de la cour, Calrice. Celle-ci et Lermin sont très proches. Elle l’a aidé à perdre sa graisse superflue et lui a conseillé une série d’exercices dont la natation, pour fortifier son dos. D’autre part, depuis un an, Calrice l’initie à l’art de la guérison, dans le plus grand secret, parce que son père ne le veut pas. C'est pourtant la passion de Lermin. Il aime soigner, débusquer ce qui ne va pas, vaincre la maladie, le mal qui ronge la personne.
Calrice est une très grande alliée dans ce château, où Nilakin se moque de son fils perpétuellement. Il le traite de phoque, parce que Lermin était un peu trop gros et parce qu’il était nul en art du combat. Du coup, il n’est pas rare d’entendre dans le dos du jeune prince, le cri de phoque imité par un palefrenier ou un autre sous-fifre. Lermin est la risée du château entier, seules trois personnes prennent sa défense, Calrice, Euléria et évidemment, Erloa.
Lermin passe chez la guérisseuse avant de rejoindre la cuisine pour le petit déjeuner. Il lui fait part de l’interdiction de mettre son corset.
- Je m’en doutais, dit-elle. Du coup, je vous ai préparé deux cataplasmes, un pour aujourd’hui et l’autre pour demain. Cela ne supprimera pas votre douleur mais l’atténuera assurément.
Elle avait étalé l’onguent sur deux larges bandes de tissu. Elle lui attache la première sous sa chemise et emballe l’autre dans une grande feuille de bananier. Lermin la glisse immédiatement dans sa ceinture de guérisseur.
- Très belle ceinture, remarque Calrice.
- C’est Erloa qui me l’a donnée pour partir sur la colline. C’est gentil, hein ?
- Je sais ! répond Calrice en riant. Nouala m’en a déjà parlé. Elle m’a dit que vous alliez suivre Bachy et que votre père était d’accord.
Lermin rit puis ajoute avec une pointe d’inquiétude :
- Elle ne vous a rien dit d’autre ?
- Non, pourquoi ?
- Pour rien, cette pipelette a l’art de dire tout et n’importe quoi !
Calrice penche un peu la tête en scrutant son élève. Lermin n’est pas trop à l’aise, il a toujours l’impression qu’on lit dans sa tête comme dans un livre ouvert.
- Est-ce vous le mouchard ? chuchote-elle.
Lermin rougit jusqu’au deux oreilles.
- Je n’avais pas envie que tout Pastel sache ce qui s’est passé dans sa boutique, avoue-t-il.
Calrice éclate de rire.
- Lermin vous m’épatez ! dit-elle. Je n’ai jamais vu Nouala aussi angoissée. Elle ne m’a pas expliqué pourquoi elle avait cette boucle d’oreille mais elle m’a demandée de la lui retirer. Je ne lui ai pas dit que le bijou n’avait aucun pouvoir, cela m’amusait de la voir prise dans son jeu de commère.
Lermin affiche un petit sourire mais il réalise avec angoisse que leur visite chez Nouala n’est absolument plus préservée. C’est trop tard, Erloa est partie et lui disparaîtra d’ici quelques heures. Si jamais Nouala brûle sa langue, on ne pourra quand même pas les localiser.
Lermin descend à la cuisine en se demandant s’il ne ferait pas une petite visite à Nouala avant de prendre la route. Que lui dirait-il ? Déjà que son mouchard l’a trahi. Et puis, il ne va quand même pas lui mettre un autre ! il pourrait lui inventer un autre bobard pour préserver Erloa. Lui dire qu’elle est partie à Yxiris rejoindre son oncle guerrier, pour lui faire ôter l’envie de rejoindre Tiboin.
Il hésite en passant la porte. Ses parents mangent l’un en face de l’autre sur la grande table en bois. Sa mère l’aperçoit et le salue d’un mouvement de tête. Il y a quelque chose dans son regard d’un peu triste. Elle ne veut pas l’avouer mais laisser partir sa fille est très dur pour elle. Son père ingurgite son café en faisant du bruit. Tandis que Lermin se sert au buffet, Nilakin fixe sa femme avec sévérité et dit :
- Je t’en prie, Euléria, arrête ! Elle est en sécurité. Bachy suivra le convoi discrètement et j’ai obligé les sages à admettre Albé au voyage. Sois digne, Euléria ! tu es reine.
Lermin s’assied à côté de sa mère et commence à manger un énorme morceau de galancia. La galencia est un gâteau au chaquila, amandes et oranges confites. Il adore. C’est évidemment très calorifique et, d’habitude, il n’en prend pas. Mais aujourd’hui, juste pour se donner du courage et, avouons le, pour ennuyer son père, il en savoure un, sous les yeux réprobateurs de son paternel. Le roi se lève en grommelant quelque chose que personne n’a pas capté et que nul n’essaie de comprendre.
- J’ai eu la visite de Nouala, hier soir… dit Euléria, une fois Nilakin parti.
- Ah bon ? Que voulait-elle? demande Lermin innocemment.
- Elle avait l’air affolée, répond-elle en me scrutant. Elle a demandé à voir Erloa et puis toi. Elle voulait récupérer un truc qu’elle vous avait vendu. Qu’avez-vous acheté chez elle ?
- Une ceinture de guérisseur. Ça remplace mon corset que Père ne veut pas que je porte, explique-t-il avec une pointe de rancœur.
Euléria soupire. Elle sait que la relation père - fils est loin d’être au beau fixe.
- Je ne suis pas sûre qu’il te laissera la mettre… réplique-t-elle doucement. Nouala ne vous a-t-elle pas vendu autre chose ?
- Oui et une fortune d’ailleurs.
- Elle est prête à te le racheter le double.
- C’est trop tard, Erloa est partie avec l’objet.
- Qu’est-ce donc ?
Lermin explique à sa mère leur visite chez la marchande. Il lui relate son inquiétude quant au silence de Nouala. Cette dernière, les a déjà trahis, non pas en disant où partait sa sœur, mais en avouant qu’elle avait vendu la tablette. Lermin et sa mère ne pense pas que ce soit grave, personne ne sait où les jumeaux se trouvent.
Lermin embrasse sa mère, elle le retient par le bras. Il la sent très vulnérable, petite, encore tellement maternelle. Il la regarde et lui murmure :
- Que se passe-t-il ?
Elle hésite un instant, les larmes pleins les yeux et secoue la tête :
- Rien, j’ai encore besoin de vous avoir près de moi. C’est tout, ça va passer.
Il la scrute un instant :
- Nouala vous a dévoilé votre avenir et cela vous fait peur, c’est cela ?
- Un homme veut absolument cet objet, avoue-t-elle à mi-voix.
- Et l’homme ne nous trouvera pas. Erloa est partie loin d’ici tandis que je serai inaccessible sur la Colline. Pas de panique, Mère.
- Elle m’a dit que si vous ne rendiez pas cette tablette, je ne vous reverrai jamais… murmure-t-elle en éclatant en sanglot.
- C’est de la bêtise, Mère ! s’écrie Lermin. Vous savez bien que je ne risque rien tandis qu’Erloa est avec Albé et Saléïs, toutes les chances sont de son côté. Ne vous inquiétez pas, je vous en prie.
- J’aimerais tellement suivre son voyage au jour le jour… peux-tu me montrer cette tablette ?
Légèrement ennuyé, Lermin la sort de sa besace. Il la place devant sa mère qui ne voit rien d’autre qu’une tablette de cire mais dès que Lermin pose les yeux sur l’objet, celui-ci s’anime et dévoile Erloa et Albé accostant sur Hadzel. Ils ont le sourire aux lèvres et saluent de la main une jeune fille.
- C’est Gabelle, la fille de la reine, déclare Euléria en montrant la jeune fille. Elle a fini le tour des iles. J’espère qu’elle aura donné à Erloa quelques ficelles pour pouvoir rapidement terminer sa mission.
- Ce serait formidable en effet, répond Lermin.
Euléria est rassurée, rien sur cette ile ne mettra Erloa en danger. Albé, par contre, sera moins en sécurité, car le sort des hommes sur Hadzel est peu enviable. Ils sont les servants de la gent féminine et s’ils ne sont pas d’accord, ils doivent quitter l’ile. Cependant, Albé est le guerrier le plus sage et le plus fidèle de Chandelon. C’est certain qu’il restera dans l’ombre de la princesse. Euléria sourit à son fils.
- Merci, lui dit-elle. Me voilà apaisée pour le mois qui vient.
- Èlon nous a promis que nous pourrions communiquer dès qu’elle sera chez les sages de l’ile visitée. Je vous ferai savoir comment elle se porte, promet-il.
- Et tout ce que la tablette dévoilera, d’accord ?
- Oui, mais ne parlez de cette tablette à personne. Il ne faut pas que l’homme ait une piste.
Euléria en est convaincue également. Elle ne fera rien qui pourrait mettre en danger ses enfants.
Sur le chemin qui mène à l’écurie, Lermin se dit qu’il n’a jamais vu sa mère aussi si petite, si démunie. Il enrage contre Nouala et se promet qu’il ira lui faire une visite qui ne sera pas de courtoisie.
Cependant, son père est déjà sur son cheval. Traditionnellement, c’est le roi qui doit le mener aux sages. Il n’aura pas l’occasion de repasser par la boutique avant le départ. Ce dernier discute avec Calrice qui lui remet le petit coffre dont il ne se sépare jamais. Lermin se demande ce qu’il contient pour être à chaque coup du voyage. Nilakin voit ses yeux posés sur le coffre.
- Tu le porteras aussi quand tu seras roi, pour cela il faudra que tu arrêtes de te goinfrer comme un phoque, grince-t-il.
Lermin serre les dents et avale la remarque. Calrice lui tapote la cuisse en guise de soutien. Ils se regardent un instant, elle tente de lui insuffler tout le courage qu’il lui faudra pour supporter son père. Lermin lui sourit dans un soupir. Il repense à la marchande et demande à Calrice :
- Pouvez-vous dire à Nouala de quitter Pastel pour quelques temps ?
- Bien sûr, où voulez-vous qu’elle aille ?
Lermin hésite un instant, il ne faut pas qu’elle soit dans une des demeures royales, mais par contre, elle doit être isolée du monde des marchands.
- Peut-être dans une cabane de pêcheur, sur le bord du lac de Thak…
- Sur l’île du milieu du lac, intervient son père.
Lermin regarde son père avec étonnement. Comment sait-il qu’il faut l’écarter ?
- Ça lui apprendra à dire des bêtises ! continue Nilakin. Elle a fait une de ses peurs à Euléria, c’est insupportable.
Lermin opine de la tête.
- Quant à toi, Lermin tu n’as pas à donner des ordres à ma place.
Lermin ne répond pas. Il serre les dents et grimace à Calrice son exaspération. Plus que deux jours à le supporter, après, il restera au chaud, sur cette colline couverte de livres et de vieux parchemins.
Il est relativement impatient de rejoindre ce lieu mythique. Personne ne sait où elle se trouve, pourtant, une colline, c’est loin de passer inaperçu ! Tout ce qu’il connait c’est que c’est le lieu où tous les savoirs de l’ile sont stockés, que les sages y vivent sans se préoccuper d’être nourris, que la communication entre les iles passe par là. Il en a conclu que la bibliothèque doit être immense, les champs autour prolifiques, et que, pour que la communication passe entre les iles, il doit y avoir un port caché où les sages des autres iles puissent débarquer sans être inquiétés. Ça fait beaucoup de monde qui doivent travailler pour eux. Il a déjà observé les cartes de près pour tenter de localiser l’endroit mais cela s’est avéré vain. Il en a déduit que la colline devait peut-être être un ilot dont les récifs découragent les visiteurs.

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