Lermin  - le moulin à marée

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Lermin et son père longent la mer en silence, le fils derrière le père. Lermin regarde le large et pense aux iles qui devraient parsemer le paysage et qui créent actuellement un grand vide.

  • Depuis quand as-tu remarqué ce phénomène ? lui demande son père, tout à coup.
  • Ben, depuis qu’Annèpe est partie.
  • C’était la première ?
  • Oui

Lermin en est soufflé. Comment se fait-il que son père ne l’ait pas remarqué ? C’est vraiment un ahuri. Certes, il est distrait mais au point de ne pas voir qu’une ile manque au paysage, il doit présider la guilde des ahuris !

  • Ne me juge pas, s’il te plait, lui dit Nilakin doucement.

Lermin rougit. Le roi lui lance un petit regard en coin, puis éperonne son cheval et part au galop. Le garçon soupire, son père sait pertinemment que c’est un calvaire pour lui. Son cheval suit la cadence, il s’accroche à sa crinière et essaie de rester en selle.

Le roi s’arrête assez vite, devant un petit îlot. Il descend de cheval, Lermin suit la manœuvre et prend les rênes des chevaux pour les attacher à un vieux tronc échoué sur la plage. Son père se déshabille et l’interpelle :

  • Le premier au récif a gagné.

Lermin sourit en se déshabillant. Le père attend, prêt à le battre à plat de couture. Ils s’élancent ensemble. Lermin a trop mal au dos pour prendre de l’avance à la course et Nilakin est dans l’eau quelques secondes avant lui. Mais l’eau calme la douleur et Lermin nage à grande foulée. Il le dépasse assez rapidement. Nilakin ricane, pensant que son fils ne tiendra pas son rythme.

Cependant, sans vraiment se presser, Lermin gagne l’îlot bien avant lui. Il se couche avec un petit sourire vainqueur. Il a la victoire modeste, car il connait assez son père pour savoir qu’il n’est pas bon joueur. Celui-là arrive enfin, il se couche à côté de lui en soufflant comme un buffle.

  • On fait la revanche ? demande le garçon avec une pointe de satisfaction.
  • Attends que je reprenne mon souffle.

Nilakin ajoute au bout d’un moment :

  • J’aurais dû me douter qu’un phoque va plus vite sur l’eau que sur terre, c’est donc à ça que te sert ta graisse !

Lermin est loin d’être sanguin, mais il n’en peut plus de ses sarcasmes. Il se lève d’un bond et met un pied sur le thorax de son père. Il gronde :

  • Je ne suis pas un phoque ! Je n’ai plus un poil de graisse. Arrêtez de m’en harceler !

Nilakin étonné et vaguement fâché d’être ainsi interpellé tente de se redresser sur ses coudes. Lermin l’en empêche.

  • Regardez-moi, père, et dites-moi où y a-t-il une once de graisse !

Nilakin veut prendre la cheville pour le déstabiliser et l’envoyer bouler sur le côté, afin de prendre le dessus. Lermin prévoit la manœuvre et d’un mouvement souvent répété aux exercices de combat, il immobilise le poignet d’un petit coup de pied. Nilakin émet une légère grimace. Certes, la douleur n’est que très passagère, Lermin lui démontre par là qu’il ne veut pas lui faire mal mais garder le dessus.

  • Ça suffit, Lermin, claque-t-il. Pour qui tu te prends ? Ce n’est qu’une plaisanterie.
  • Non, ce n’est pas une plaisanterie, c’est une moquerie, une médisance, une méchanceté. Vous la dites tellement souvent, que vous ne vous en rendez même plus compte. Vous m’avez forgé une réputation de phoque ; vous étiez fier de votre jeu de mots entre « dauphin et phoque ». Vous êtes lourd, Père, très lourd !

Sans attendre d’autre réaction, Lermin tourne les talons et plonge dans la mer. Nilakin reste pantois. Le Lermin qui l’a remis en place n’est pas celui qu’il côtoie, à moins qu’il ne connaisse pas vraiment son fils...

Nilakin ne peut donner tort à son fils, cette plaisanterie est une moquerie. Mais il l’a fait pour son bien, pour l’endurcir, comme son père l’avait fait quand il avait son âge. Nilakin se souvient qu’il avait seulement éprouvé de la honte de ne pas être à la hauteur des espérances de son père. La suite des événements avait prouvé que la méthode avait été désastreuse : elle n’avait fait qu’éloigner le père et le fils. En une fois, Nilakin s’en veut. Pourquoi a-t-il réitéré ce que lui-même avait enduré ? Il reste un moment sur le sable à méditer cet état de fait, tout en regardant son fils nageant avec une certaine grâce jusqu’à la berge.

Quand Nilakin rejoint son fils, celui-ci finissait de charger son bagage, sur sa monture en silence. Lermin est soulagé d’avoir pu dire son amertume à son père mais à présent, il redoute sa colère. Nilakin se rhabille en vitesse et se prépare à la route, sans aucune parole. Il grimpe aisément sur son cheval, tandis que Lermin se prend deux fois le pied dans l’étrier avant d’y parvenir.

  • Tu dois toujours être à la gauche du cheval, sinon l’animal a peur de toi, lui dit son père doucement.

Lermin acquiesce en réalisant qu’il s’est trompé de côté. Il a toujours confondu sa gauche et sa droite. Il enfourche son canasson et l’éperonne doucement. Nilakin le suit. Le roi observe la silhouette de son fils. Certes, il n’est plus gros, seules ses deux bonnes joues lui donnent un air grassouillet.

Pourquoi lorsque Lermin est à cheval parait-il si gauche ? Il se tient mal sur son cheval, il est vouté, et tend la jambe droite un peu plus que l’autre.

Tout à coup, il trouve qu’il n’est pas convenable d’être derrière son fils alors qu’ils arriveront, d’ici un quart de lieue, à un village de pêcheurs. Il accélère l’allure pour être à sa hauteur.

Lermin lui lance un regard un peu inquiet, puis il replonge dans ses pensées. Aucun des deux ne parvient à briser la glace. Ils arrivent à un moulin à marée, Nilakin lui propose de l’observer seul tandis qu’il s’entretient avec le meunier.

Le moulin est doté d’un large bassin qui garde l’eau en marée haute pour la lâcher à marée basse par une roue actionnant un arbre à canne. Très fier de son moulin, le meunier parle avec Nilakin tandis que Lermin s’en va, seul, observer le système de son côté. Il est à son plein rendement, la marée est au plus bas pourtant Lermin estime que la roue tourne trop faiblement. Il se penche ne voit rien qui peut ralentir le mouvement.

  • Vous vous demandez pourquoi elle ne tourne pas mieux, l’interpelle une voix relativement grave derrière lui.

Surpris, Lermin se retourne. C’est une jeune fille, en pantalon et en chemise. Elle le regarde, attendant sa réponse, calmement. Lermin fronce légèrement les sourcils :

  • Oui. Je n’y connais pas grand-chose, mais la force de la marée devrait être plus efficace. Pourquoi l’a-t-on bâti ici et non quelques pas plus loin, là où la pente est plus importante ?
  • C’est ce que j’ai dit à mon père ! mais le problème n’est pas seulement là, explique-t-elle. Il se trouve un peu dans l’ensablement du bassin et surtout dans la grandeur de la vanne. Si la vanne était plus petite, cela engendrerait une rotation plus rapide.
  • Pourquoi l’a-t-on construite si large alors ?
  • Par paresse ! Quand on a dressé le bassin, une partie du mur d’enceinte est tombé à cet endroit et ils en ont déduit que les Dieux voulaient que le moulin soit installé ici ! ajoute-t-elle en levant les yeux au ciel.

Cela fait sourire Lermin.

  • C’est peut-être le cas, dit-il plus pour la titiller que croyant véritablement que les Dieux avaient choisi ce lieu qui était à vue de nez, loin d’être le meilleur.
  • Vous le pensez vraiment ? réplique-t-elle d’un ton agacé. Les Dieux ont assez de choses à faire que pour réfléchir au lieu idéal d’un moulin à marée !
  • C’est du blasphème, non ?
  • Non ! le blasphème, c’est de prétendre que les Dieux décident de tout ! Les Dieux ne décident pas non plus de notre caractère et celui du meunier est aussi lascif que celui des ingénieurs qui ont construit ce moulin.
  • Ah bon ?
  • Venez, je vais vous montrer.

Elle l’entraîne à la salle des machines et lui explique comment les engrenages peuvent décupler la force de la grande roue pour faire tourner une meule horizontale et broyer plus de grains. Lermin est suspendu à ses lèvres, aussi fasciné par sa leçon, que par sa beauté. Elle parle avec son corps, se déplace avec aisance au-dessus, entre les rouages pour lui désigner tel ou tel engrenage qui n’a pas la dimension adéquate pour avoir le nombre de dents nécessaires. Elle a au centre du dos de sa main, un petit tatouage qui intrigue Lermin. Celui-ci ne mesure qu’un quart de pouce et Lermin s’en serait bien approché pour en déterminer sa forme car ses yeux ne lui permettent pas une analyse plus complète. La jeune fille s’aperçoit qu’il fixe ce tatouage et se frotte la main comme si elle désirait le retirer.

  • Un « cadeau des Dieux », lui murmure-t-elle gênée.

Lermin rougit de son indiscrétion et veut désamorcer l’embarras qui s’installe par une question sur la hauteur des grandes marées. Elle penche la tête et le dévisage avec une pointe de moquerie.

  • Vous sortez de votre cambrousse, ou quoi ? lui dit-elle.

Lermin estime qu’elle a mal joué. Il a tenté de retirer la gêne, pourquoi en profite-t-elle pour attaquer ? Il hésite un moment à se présenter, il y renonce, il n’a pas réellement envie d’arrêter la conversation. Toutefois, il répond :

  • Sûrement moins que vous. On m’a toujours appris que la question d’un néophyte n’était jamais idiote ; l’expert, par contre, en sous-estimant son élève ou en le méprisant devient aussi inutile qu’un rouage trop grand.

Loin d’être perturbée par cette réplique, la jeune fille éclate de rire.

  • Bien répondu ! Cela dit, ça m’étonnerait que je sois moins bien née que vous ! Je suis Axile.
  • Axile ? dit Lermin. Je suis désolé, je ne vois pas en quoi cela devrait m’éblouir.

Axile fronce légèrement les sourcils, un peu vexée de ne pas être reconnue. Elle lui demande sèchement :

  • Et vous ?
  • Ma réponse, d’abord ! réplique Lermin avec un large sourire.

Axile penche la tête, la figure espiègle et l’entraîne près d’un long tuyau. Il est bouché par un petit capuchon. Elle fait mine de vouloir le dévisser mais elle n’en a pas la force. Très galamment, il lui propose un coup de main. Il n’a pas fini d’ouvrir la vanne qu’il est éclaboussé d’un jet puissant. Elle éclate de rire et dit :

  • Vite ! refermez-le.

Lermin ne se fait pas prier et visse énergiquement pour ne plus être trempé. Il est légèrement en colère mais le rire d’Axile le désarme.

  • Bien joué ! dit-il. Comment se fait-il qu’il y ait un jet si puissant ?

Elle lui explique qu’une source alimentait un bassin supérieur et qu’en cas de grosse affluence de blé, cela peut faire tourner le moulin plus souvent qu’une fois par marée.

  • Le meunier ne doit donc plus attendre les grandes marées pour moudre plus de grains. Seulement, comme il est très paresseux, il ne l’emploie jamais !
  • Vous n’êtes pas très tendre avec votre père ! dit Lermin.
  • Mon père ? Le meunier n’est pas mon père ! Je suis Axile de Sendre, et vous ?

Lermin lève un sourcil, amusé. Elle doit donc être la fille du patriarche chez qui ils passeront la nuit. Il hésite à lui décliner son identité puis il y renonce, ce serait une excellente manière de lui renvoyer la taquinerie du tuyau. Il est attiré par une odeur assez plaisante.

  • Qu’est-ce donc cette odeur, demande-t-il, on dirait du caramel.
  • Hi hi, c’est mon petit plaisir quand je viens ici ! venez, je vais vous montrer !

Elle l’emmène près d’une meule un peu plus petite. Elle empoigne quelques manivelles pour l’arrêter. En une fois une série d’engrenages se tait, cela crée un espace plus intime. Elle prend une poignée de cette farine et la présente à Lermin.

  • Goûtez ! dit-elle.

Lermin trempe son doigt et le met en bouche.

  • Incroyable s’exclame-t-il, une farine de sucre, je n’en avais jamais vu !
  • C’est une de mes spécialités ! j’adore faire de la pâtisserie et cette farine entre dans quelques-unes de mes recettes. Ce soir, nous recevons le roi et son fils et j’ai promis de faire un gâteau digne du fiston ! Il paraît qu’il ne mange que ça, qu’il est aussi rond qu’un tonneau et aussi blanc qu’un linceul parce qu’il ne sort jamais du château. Son père l’emmène chez les Sages afin qu’il soit un peu plus gaillard.

Lermin ne sourit plus vraiment. Dans tout le royaume, on parle de lui comme d’un goinfre, peu habile et lourdaud. Il a ouï dire sa réputation et essaie tant bien que mal de ne pas y penser.

  • Vous l’avez déjà vu ? dit-il d’un ton un peu abrupt.
  • Non, répond simplement la jeune fille. Pour ma part, je veux le voir avant de me faire une idée sur notre futur roi !
  • Belle attitude.
  • C’est l’attitude de tout scientifique : ne pas croire sans preuve ! rétorqua-t-elle vivement.

Lermin ricane doucement. Il change de sujet :

  • Je peux sentir, dit-il en prenant la main d’Axile pour la mettre à hauteur de son nez.

Axile se laisse faire. Elle prend un air mutin et en une fois souffle sur sa main, aspergeant son visiteur. Lermin en est barbouillé tout autour de la bouche et du nez. Cela l’exaspère. Cette fille est décidément trop imprévisible.

  • Vous ne manquez pas d’air ! mademoiselle de Sendre ! dit-il avec une pointe d’exaspération.
  • Ha ha ! c’est le cas de le dire ! dit Axile en riant.

Désarmé, Lermin écarte les sourcils. Il soupire en s’essuyant le visage avec un mouchoir. Axile observe le mouchoir qui n’est pas de petite facture, une broderie assez compliquée doit être des armoiries. Elle fronce les sourcils.

  • Vous n’êtes pas un manant pour vous laver avec un mouchoir pareil. Qui êtes-vous donc, vous m’intriguez, murmure-t-elle.
  • Qui je suis ? Vous serez bien ennuyée de l’apprendre. J’aurai ma revanche, n’en doutez pas.
  • Je l’accepterai de bon cœur, si cela éteint votre courroux actuel, dit-elle en s’inclinant légèrement la main tatouée sur son cœur.

Lermin penche la tête. Ce tatouage l’intrigue vraiment. Il lui prend la main et l’observe attentivement. C’est un hexagone parfait.

  • Premièrement, que veut dire cet hexagone ?
  • C’est l’alvéole d’une abeille.
  • Signe des ingénieurs... Vous êtes donc ingénieure ?
  • Apprentie seulement ! rectifie-t-elle. Et vous, monsieur le guérisseur ? D’où venez-vous pour ignorer mes faiblesses ?
  • De quoi souffrez-vous pour que tous les guérisseurs se précipitent à votre chevet ? D’une trop grande impertinence, sûrement, mais cela ne fait pas de vous une malade !

Axile sourit en écartant les sourcils.

  • Je suis prise de quinte de toux, qui m’empêche de respirer. J’en deviens toute bleue et je frôle la mort à chaque fois.
  • Cela vous arrive souvent ?
  • Cela dépend du temps : en saison des pluies, cela va mieux qu’en saison sèche, en réalité, c’est le changement de saison qui m’est insupportable. Mon père me plaisante en disant que je pourrais être un baromètre !
  • C’est sûrement dû aux pollens et à la poussière. Votre chambre est-elle couverte de tapis ?
  • Bien entendu !
  • Enlevez-les. Faites une inhalation de molène avant de vous coucher. Cela vous soulagera à défaut de vous guérir, déclare Lermin en sortant de sa ceinture une poignée de feuilles séchées.
  • Nous en avons, mon père s’en sert pour en faire des torches !
  • Alors, vous n’avez plus qu’à prendre les feuilles que votre père n’utilise pas. Il arrive que les patients aient des bronchites à cause de leurs allergies.
  • Ah, te voilà ! claironne Nilakin en entrant dans la salle des machines. Nous partons !

Il tourne tout de suite les talons tout en continuant à parler avec le meunier.

  • Seriez-vous l’apprenti du médecin du roi ? souffle Axile.
  • J’aimerais être médecin et je me forme auprès de la meilleure guérisseuse du royaume. Mais je ne le serai jamais, les Dieux en ont décidé autrement !
  • Encore les Dieux !
  • Oui, mais cette fois, ce sont bien eux les responsables !

Lermin rejoint son père, laissant Axile à ses interrogations.

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