Chapitre 1

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L’Univers est un Esprit, toile de mondes infinis.

Je veux dormir. Oublier.

Je dois mourir. Me réveiller.

*

Une ondée de lumière brouille ma vision, une ombre la chasse. Surgit un chariot qui manque de peu me renverser. Les injures du conducteur me parviennent dans une langue indéchiffrable car je foule déjà l’autre extrémité de la longue rue et un chaos de bruits nous sépare. Dans un parfait dérapage je bifurque sur la ruelle. Mes narines s’emplissent d’une intense senteur d’iode, délicieuse comparée aux émanations de chair pourrie des quais. Chinatown n’a pas à rougir face à Pan et son labyrinthe. Par chance Dieu a eu l’amabilité de me doter d’une stature de girafe couplée à une taille de guêpe, duo idéal pour se repérer et se mouvoir dans ce dédale de corps agités tout en évitant les coups d’épaule intempestifs.

Encore quelques foulées et voilà que s’ouvre le marché aux poissons. Les braillements des poissonnières étouffent la cacophonie des mouettes. Je m’arrête devant l’étal de ma marchande de fruits de mer préférée. Ses crabes sont les meilleurs de la ville, un peu chers mais ça vaut son sourire, toujours au rendez-vous. Ne comprenant pas un traître mot de ses salutations en charabia de Canton, je me contente comme à l’accoutumée d’agiter ma casquette en répondant à sa bonhommie par une grimace affectueuse de mon cru. Je lui désigne les plus beaux spécimens parmi ceux qui trempent dans les bacs en bois. D’une main experte la petite femme replète les extirpe un à un avant de les déposer dans le sac de toile que j’ai apporté. À la douzaine commandée elle en ajoute trois gringalets. Nouvelle grimace accompagnée d’un « good day ! » et je détale. Traîner n’est pas une option. Un équipage affamé est un équipage qui boit pour oublier sa faim, et un équipage ivre au ventre vide s’énerve d’une simple brise.

Autour de moi défilent les briques neuves des boutiques et des maisons de pêcheurs. Nous nous trouvions au Japon quand le séisme a frappé. S’en est suivi, selon les dires, un incendie digne de l’Enfer qui a dévoré la majorité des quartiers de la ville. Moins d’un an s’est écoulé et pourtant… À notre retour, déjà, les cendres étaient balayées et une forêt d’échafaudages drapait l’horizon. Dorénavant seul l’orange vif pas encore délavé des briques trahit la tragédie récente. Depuis sa fondation, San Francisco a toujours su enjamber les horreurs, y compris les plus viles, qui l’ont frappée. Son port gargantuesque avale le commerce d’une sacrée part du Pacifique tandis que les cales des cargos déversent chaque jour des milliers de travailleurs venus d’Asie, des Indes et des Andes. Un capharnaüm de cultures et de langues se côtoient dans la Perle de la Californie.

Dans ce labyrinthe de couleurs et de senteurs, les aveugles sont rois et les voyants s’égarent. Fiiez-vous à votre nez plutôt qu’à vos yeux. Vous avez attrapé un rhume carabiné ? Pas de souci, aucun remède ne peut mieux déboucher une gorge encombrée que les arômes d’un port de pêche : l’huile de poisson et la viande rance se mélangent aux fientes cuites au soleil. Plus d’odorat pour vous guider ? Il vous suffit de traquer le cri du goéland. Après des mois en mer, je ne connais pas son plus doux à mes oreilles, mais après une semaine à quai, une seule chose me démange : étriper ces maudits volatiles !

Sac à l’épaule, je file le long des quais en tâchant d’éviter les flaques d’huile traîtresses. À bâbord, la forêt sans fin de mâts ; à tribord, les rangées d’étals où l’on trie et prépare les prises de la journée. Les travailleurs s’affairent à leur tâche – rapiéçage des filets, découpage de la marchandise, couteau en main et tablier couvert de sang et viscères – sans même accorder un coup d’œil à la perche sauvage qui traverse en trombe leur territoire, large sourire gonflant ses oreilles tel le vent dans les voiles.

Orphelin de naissance, du moins jusqu’à mes plus lointains souvenirs, je n’ai jamais eu affaire à cette chose les gens nomment « chagrin ». Je connais la douleur, fruit d’une journée de labeur ou d’un cordage détendu projeté par une bourrasque en pleine tête, ça oui, mais pas celle née du sentiment baptisé « mélancolie ». Cette mélancolie que j’observe souvent sur les visages que je croise mais dont je peine à saisir l’essence. La solitude ? J’ai oublié sa sensation depuis longtemps. Mousse sur un cargo voguant sur le plus vaste des océans, entouré d’un équipage comme beaucoup le sont d’une famille, je ne connais rien d’autre qui apporte un sentiment si profond de liberté. « Et la liberté est le bien le plus précieux d’un homme ! » assène sans arrêt le Capitaine. Pour cette raison, qu’importe la situation, je souris, profitant de chaque instant comme d’un bien précieux ; et je cours sans me préoccuper du monde alentour, me délectant de la sensation grisante de glisser sur les rafales qui écument la baie.

L’esprit plongé tout entier dans son propre bonheur, je m’étonne en découvrant déjà les entrepôts et la ligne de cargos du port de fret. Brusquement je dérape sur le quai chauffé par le soleil de midi. D’un habile jeu de jambes, j’évite la chute, puis me dirige vers la passerelle du navire. Je marque un saut d’arrêt en apercevant une silhouette assise sur une grosse caisse au bord de la jetée. Le dos tordu, l’homme se concentre sur sa canne à pêche.

« Hé Linotte ! »

En dépit du vacarme ambiant, le matelot trouve quand même le moyen de sursauter et manque de peu de piquer une tête.

« P’tain gamin ! Ça s’fait pas d’surprendre les honnêtes gens comme ça.

— La prise est bonne ?

— Que tchi pour l’instant. Et c’pas en f’sant peur au poisson qu’y va v’nir. »

J’avale aussitôt un rire. « T’es conscient que dans le port, tout ce que t’attraperas, c’est des algues et des bouts de ferraille ? »

Linotte ramène sa ligne et la renvoie avec une grimace. « C’est c’que m’a dit l’Capitaine en s’fichant d’moi. "T’es qu’un abruti, Linotte !" qui m’ont j’té les gars quand j’ai débarqué. Mais moi ! j’vais prouver qu’y a du poisson dans ces foutues eaux ! »

J’offre à sa prétention ma plus belle moue dubitative.

« Réf’échis-y, dit-il en se penchant vers moi et en se tapotant la tempe de l’index. T’crois pas qu’à force d’êt’e chassé dans la baie, l’poisson est pas v’nu s’cacher là où personne pens’ra à l’chercher. C’est pas bête le poisson. Pas pluqu’moi quoi. Et j’vais vous montrer à tous qu’c’est vous les idiots. Et vous s’rez obligés d’admett’e qu’Linotte, eh ben, l’est p’us malin qu’vous.

Loin de me moquer, je souris devant naïveté si touchante. Linotte est un gaillard adorable ; certes pas très futé, tête en l’air et maladroit, mais un cœur d’ange associé à un esprit dénué de malhonnêteté, qui dit ce qu’il pense et pense ce qu’il dit, sans faux-semblants ni mépris. Et les gars, moi y compris, on a beau s’amuser de ses frasques, on ne l’en apprécie pas moins, et même un peu plus. Il sait nous faire rire le bonhomme, et pas seulement : quand on a besoin d’une oreille, il est là. Il arrive même parfois que sortent de sa bouche de sages conseils, auxquels seul un idiot peut songer. De son vrai nom Charlie – mais dont personne n’use – le matelot de vingt-cinq ans n’a pas été gâté par Mère Nature, avec sa tête faites d’angles, tracés au compas mal réglé, ses petits yeux enfoncés dans des puits sans fond au milieu d’un front trop grand, surmonté de cheveux jaunis par le soleil océanique, foisonnants mais gras et toujours emmêlés, plus proches de l’aspect d’un nid de mouettes tressé à partir d’algues que d’une véritable chevelure. Ce déguisement de laideur n’en renferme pas moins quinze ans d’expérience dans la marine marchande. Un esprit lent et un corps mal taillé peut-être, mais une endurance à toute épreuve, capable d’affronter les pires caprices du Pacifique, ou encore des jours de famine en pleine mer, et ayant survécu, non pas une, mais deux fois au typhus ! Une chape de rouille autour d’une carcasse d’acier trempé, voilà ce que c’est Linotte.

Je débarrasse mon épaule du sac que j’agite ensuite devant le nez du matelot dont le regard de homard se met à loucher.

« Au cas où ton poisson se montre pas. De quoi remplir vos ventres de cachalot : du crabe tout frais pêché de ce matin.

— Mmmh… J’le sens d’ici.

— C’est pas tout ça mais faut que je me dépêche. Plus tôt elle cuit, plus la chair est tendre.

— L’Cap’taine est aux quartiers. L’a d’la visite. »

Je le connais l’oiseau, l’info vague doit seulement servir à prolonger la conversation. Rangeant ma curiosité dans un coin, je l’abandonne, la peur aux fesses de finir à la bourre, et grimpe à longues enjambées la passerelle. Sur la coque de proue, par-dessus la peinture noire décrépie mangée d’une multitude de flaques de rouille, une série de lettres d’or dessinent les mots Dreamer of Adventure.

Je salue les matelots affairés sur le pont. Un chaleureux accueil m’est offert à la vue de mes emplettes. Soudain, le Second ! Il émerge de la cale à la manière d’un fauve tapi et vient planter son ombre de fauve dodu par-dessus ma frêle silhouette de gazelle. Le briscard des mers dans toute sa splendeur : un tas de muscles à force de tirer les cordages, la carcasse halée par le large, presque cramoisie, le tout planté d’une trogne aussi épaisse et rapiécée que le cuir, à peine adoucie par l’imposante barbe cendreuse soigneusement entretenue jour après jour depuis un demi-siècle. Sous sa casquette cent fois ravaudée, des yeux plissés en lames de couteau écharpent le moindre passant de leur férocité inébranlable. Chaque fois qu’il les pointe sur moi, comme maintenant, une vague de frissons ne manque jamais de me remonter le tronc jusqu’à la trogne. J’ai beau le fréquenter depuis bientôt quatre ans, le spécimen me terrifie toujours autant, à l’image d’un vieux démon dont on ignore comment se débarrasser.

Histoire de grossir le trait, nos physiques se trouvent taillés aux antipodes. Muscles comme graisse désertent mon corps de crevette, ce en dépit de mon appétit de baleine et d’une ardeur certaine à la tâche. Une seule chose nous réunit : la taille. Nos fronts se cognent. Le hasard a voulu que lui naisse chétif et s’arrête très tôt de grandir, tandis qu’à l’opposé mon corps dépense tous ses calories à la verticale. De son large catalogue d’expressions faciales, une m’est d’ailleurs exclusivement réservée. Le vieux loup déteste faire jeu égal de regards avec un gamin encore dans sa puberté et qui, comble du comble, ne tardera plus à le lorgner du haut du fanion. Mais personne, au grand jamais, n’oserait lui faire la remarque, y compris pour un pari et pas même le Capitaine, au risque que ses cervicales performent trois rotations complètes sur leur axe.

« Paraît que nous avons des visiteurs M. Creston ! l’interpelé-je, tâchant de garder contenance.

— Ouais, un bourgeois en col blanc et sa fille, maugrée l’officier bourru. Le Capitaine s’occupe d’eux. Au lieu de te mêler de ses affaires, va me faire cuire tes crabes avant que les mouettes les becquettent.

Son ordre a pour effet instinctif de dresser mon corps au garde-à-vous, jusqu’aux cheveux sur mon crâne, provoquant l’hilarité des matelots, qu’un simple regard de M. Creston interrompt.

Une heure plus tard, je quitte le cocon brûlant de ma cuisine histoire de prendre l’air une minute, le temps que la brise fraîche évapore la sueur qui trempe mes guenilles et priant que le Second n’est pas idée au même moment d’inspecter le pont. Normalement je ne devrais pas quitter le bouillon des yeux, mais trop c’est trop. J’en arrive au point de compatir avec les pauvres crustacés dans leur marmite.

L’ouverture d’une écoutille interrompt ma contemplation de la baie et de sa belle robe azure sous le soleil de fin d’après-midi. Des quartiers du Capitaine émerge une ombre blanche, presque un fantôme, mais de chair, et en robe. Dans son sillage, une crinière noire, toute en boucles sauvages, s’agite au gré du vent flatteur. Mon regard éberlué s’attache aussitôt à cette vision sortie de nulle part. Les traits de l’apparition se détaillent à mesure que mes paupières frénétiques gomment le zénith éblouissant. Les joues, d’un blanc laiteux, se peignent de rouge au contact de la morsure de la brise marine dont le souffle rêve de dérober l’élégant chapeau, du même blanc que la robe et épinglé d’une pomme de pin et de feuilles de houx. Une ceinture bleue dessine sa taille. La première image qui se présente à mon esprit est celle d’une fée des mers égarée sur le pont du cargo croulant.

Sentant probablement qu’on l’observe, la fée se tourne dans ma direction. D’instinct mes poumons interrompent leur œuvre. J’évite ses yeux comme s’ils étaient deux foyers incandescents et croise ses lèvres, lesquelles s’étirent en sourire. Je suis, pour ma part, trop décontenancé pour le lui rendre. Regret immédiat. Le charmant sourire s’efface. Il est trop tard.

Apparaît alors un homme, grand, quittant lui aussi les quartiers du Capitaine. Costume blanc et couvre-chef associé, le bourgeois à la moustache de suie brandit une canne à pommeau. L’image du parfait dandy, que les tics maniérés viennent confirmer.

Enfin le Capitaine jaillit à son tour des entrailles du navire, la démarche assurée du seigneur en son domaine, ses mandibules carrées et glabres mâchant leur éternel cigare. Sa figure sèche et fripée, davantage par les vents que par l’âge, sous sa casquette de marine usée et son large caban noir délavé, incompatible avec la saison, offrent un tableau à l’antithèse de celui de ses invités sans que cela choque, ayant maintes fois observé le Capitaine en compagnie de riches clients. En revanche jamais encore l’aperçu de l’un d’eux ne m’avait paralysé.

Pendant que le dandy et l’officier achèvent leur discussion, la fée s’éclipse en direction de la passerelle. Mes pensées l’implorent de se retourner. Cette fois, promis, je lui rendrai son sourire. Mais mon souhait ne s’exauce pas, et je peine à saisir la nature de l’amertume qui m’imprègne tandis que sa silhouette s’efface à ma vue. Les deux hommes se saluent d’une poigne ferme. Une bourrasque charrie alors à mes oreilles les derniers mots du Capitaine : « À bientôt. »

Plusieurs minutes après le départ de la jeune fille et son père, je me tiens toujours planté près du bastingage, songeant à ma première rencontre avec une princesse. Dans mon esprit, la fée s’est muée en princesse. Il n’existe aucun autre mot pour décrire au mieux ce dont mes yeux ont été les témoins privilégiés.

Un claquement de doigts sous le museau me tire brusquement de mes rêveries.

« Qu’est-ce que tu fais planté là, gamin ? » me lance le Capitaine de sa voix rauque, m’expulsant au passage une volute de fumée en plein visage.

La quinte de toux achève de dissiper le rêve.

« Je m’occupe du souper, Capitaine. »

D’un air dubitatif, accentué par son œil gauche décalé de son axe, il aspire une autre bouffée de son cigare, qu’il me renvoie accompagnée en prime de postillons.

« Sur le pont ? Je t’en ficherai de feignanter sous mon nez. Retourne fissa aux cuisines si tu veux pas mon pied au cul et un bain dans le port ! »

Ni une ni deux, j’obéis fissa.

À l’appel de la cloche, les estomacs voraces décanillent de leurs postes pour converger vers le ventre du navire. Linotte a abandonné la pêche pour se joindre à la meute d’affamés. Comme de coutume, je suis d’astreinte au service du Capitaine et du Second avant de pouvoir à mon tour me régaler du fruit de mon labeur. Histoire d’oublier les gargouilles dans mon ventre et les fourmis aux jambes, mes pensées se focalisent sur la conversation entre les deux officiers ; que je m’empresserai ensuite de rapporter à l’équipage.

« Avec une somme pareille, pas besoin de rénover cette vieille carcasse. Il suffira d’acheter un bâtiment neuf. » M. Creston palabre tout en s’acharnant sur une pince récalcitrante du crabe fumant dans son assiette.

« Achète-toi en un si ça te chante. » Il est de notoriété publique que le Capitaine Aleksander Noah ne se séparera jamais du Dreamer of Adventure. Que le vieux cargo s’en aille au cimetière des épaves, il partira avec. Qu’importe que le bâtiment ait été mis en service durant la guerre civile. Sa carrière d’officier commandant, il l’a menée depuis ses débuts sur ce rafiot. Ensemble, ils ont traversé les pires grains du globe, échappé à des flottes pirates et défié les marines de vingt états. Parmi la foison de répliques que le Capitaine collectionne, il en rabâche une plus que les autres, je ne compte plus les occasions où il me l’a sortie : « Je suis roi en mon palais et l’océan est mon empire. »

La citation résume précisément la vision que l’homme nourrit de son monde. Une ambition démesurée pour quelqu’un dont le pouvoir, dans la réalité, se restreint au pont de son prétendu palais. J’admire néanmoins son entêtement à tailler dans les obstacles qui affirment le limiter. Bien qu’il ne soit qu’un homme dans un vaste monde, une infime goutte dans le creuset de l’océan, il donne l’impression, à moi et aux autres, son équipage comme ses clients, que rien ne peut lui résister. Ce qu’Aleksander Noah désire, Aleksander Noah l’obtient, d’une manière ou d’une autre.

C’est ainsi qu’il a obtenu le Dreamer of Adventure. Le premier jour suivant notre rencontre – disons fortuite – il m’a conté son histoire. C’est un racontar et un vantard, pire encore quand il est sobre, le genre fanfaron qui aime parler de lui et de ses exploits, qu’il tend parfois à enjoliver, mais à peine en vérité. Ceux qui le connaissent le mieux, comme M. Creston et Linotte, m’ont assuré que ses récits incroyables sont quasi tous véridiques. Vingt ans pour l’un et quinze pour l’autre, au service du Vautour des Mers – surnom dont l’affublent ses ennemis comme ses admirateurs et dont lui-même se targue. Trois décennies à parcourir les eaux du globe au point d’en avoir fait trois fois le tour complet, à chaque reprise par différents chemins. Le plus intrépide des aventuriers des temps modernes, aussi fou que déterminé, ivre de fortune autant que de gloire. Un pirate en somme.

Et apparemment, ce coup-ci, notre Capitaine est tombé sur la poule aux œufs d’or.

« Par contre, l’endroit où ton gars veut nous emmener me dit rien qui vaille. » M. Creston est enfin venu à bout de son crustacé et brandit son trophée. « Si loin des voies de navigation. Mêmes les contrebandiers fréquentent pas ces eaux. Le coin est aussi paumé qu’un étron dans un bal. Rien que de l’océan. Pas même un atoll.

— Notre généreux mécène affirme qu’il y a bel et bien une île là-bas. Il nous fournit les cartes pour nous y rendre. Le bonhomme me les a montrées pour preuve de sa bonne foi. En prime, il compte nous accompagner en personne avec toute une équipe de savants… et sa fille. »

À cette mention, mon cœur marque un tour sur lui-même et je renverse par accident du vin sur les genoux du Second. J’évite de justesse son poing et pars me réfugier dans un coin de l’étroite cabine.

« Eh ben alors ! Voilà qu’on est distrait aujourd’hui, gamin. À moins que ça soit la faim qui te fasse tituber. Va donc manger et reviens pour débarrasser. »

Sur ces mots, le Capitaine me chipe la carafe des mains pour servir M. Creston, dont la fureur fuse à mon encontre, petit cafard, appréhendant la main calleuse qui viendra l’aplatir. Je me dépêche de détaler, prenant soin d’épouser les murs de la cabine au risque que ladite main m’attrape en passant. Mais au lieu de verrouiller l’écoutille, je glisse l’oreille par l’interstice.

« Je me fiche de ce qu’on trouvera là-bas, poursuit le Capitaine. Rien qu’avec l’avance qu’il m’a donnée, on est bon pour l’année. La mission terminée, on sera refait jusqu’au cercueil. »

Sur le chemin du réfectoire, mon cerveau vaseux cogite. Une expédition dans des eaux inconnues ? Une fortune à la clef ? Est-ce l’horizon d’un tournant que j’aperçois ? Les gargouillis de mon estomac chasse ces pensées jugées futiles à l’instant présent.

Une fois essuyé le bombardement de questions, le ventre toujours aussi vide qu’une caboche de mouette, je préfère m’éloigner du vacarme et de la puanteur humaine qui règne dans les entrailles du Dreamer pour aller m’installer sur le pont. Là, bercé par le calme et malgré le vent froid, je peux – enfin – me régaler du fameux crabe ; du moins du tout riquiqui cabossé que cette bande de rapaces a eu « la gentillesse » de me garder de côté. Je me console néanmoins de la vue apaisante de la baie, aux eaux miroitantes sous les lumières de San Francisco. Au loin l’ombre d’Alcatraz découpe l’horizon mourant. Tandis que je mastique distraitement la chair tendre et savoureuse, le courant de mes pensées oscille autour d’une même image : celle de la petite princesse.

« Abruti ! Pourquoi tu ne lui as pas souri ?… Bah… Tu vas la revoir. »

Cette nuit-là, je m’endors au côté de son visage enchanteur, et dans mes rêves, elle me rejoint.

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