Chapitre 1
Il y a des jours qui ne commencent pas vraiment.
Ils s’ouvrent, simplement. Comme une fenêtre oubliée, laissée entrouverte pendant la nuit, par laquelle le froid s’est installé sans bruit.
Alice était réveillée depuis longtemps. Elle le savait sans en être certaine. Le plafond au-dessus d’elle avait cette teinte incertaine que prennent les choses qu’on regarde trop. Ni vraiment blanc, ni franchement gris. Une couleur fatiguée. Elle respirait lentement, comme si chaque inspiration devait être négociée avec son propre corps.
Se lever n’était pas une décision. C’était une érosion.
Elle resta allongée, immobile, à écouter le silence de l’appartement. Un silence dense, appliqué, presque professionnel. Parfois, un bruit lointain montait de la rue, une portière, une voix, une vie extérieure. Alice les laissait passer à travers elle sans s’y accrocher. Tout semblait se dérouler à une distance prudente.
Quand elle finit par s’asseoir sur le bord du lit, le sol était froid sous ses pieds. Cette sensation-là, au moins, était nette. Elle s’y raccrocha quelques secondes. Puis elle se leva.
Dans la salle de bain, le miroir lui renvoya son reflet avec une honnêteté brutale. Alice soutint son regard sans vraiment se voir. Son visage était le même que d’habitude, et pourtant non. Quelque chose avait glissé, déplacé. Les traits semblaient légèrement en retard sur elle, comme s’ils n’avaient pas suivi.
Elle pensa à Cécile.
L’idée surgit sans raison précise. Cécile se levait tôt, toujours. Elle avait cette manière de remplir l’espace, de faire exister les matins. Même enfant, elle se réveillait avant tout le monde, pleine d’une énergie presque agaçante. Alice, elle, avait toujours mis du temps à émerger. À l’époque, c’était un détail. Aujourd’hui, c’était devenu une manière d’être.
Dans la cuisine, Alice se fit du café. Le geste était mécanique, appris par répétition. Elle versa trop d’eau, oublia le sucre, posa la tasse sur la table sans s’asseoir. Le café refroidit lentement, et elle avec. Elle se demanda si Cécile buvait encore le sien brûlant, comme avant, en grimaçant à peine.
Elle n’avait pas appelé sa sœur depuis longtemps. Pas par conflit. Par glissement. Les jours passaient, et chaque jour rendait le précédent plus difficile à rattraper. Que dire, maintenant ? Qu’elle se sentait vide ? Fatiguée sans raison ? Elle imaginait la voix de Cécile, inquiète, déjà prête à proposer des solutions. Alice n’avait plus la force d’expliquer que le problème, justement, c’était qu’il n’y avait rien à réparer d’évident.
La cassure ne venait pas d’un événement précis. Elle n’aurait pas su la dater. C’était une accumulation. Des renoncements minuscules. Des silences acceptés. Des phrases avalées pour éviter de déranger. À force, quelque chose s’était fendu. Doucement. Sans bruit.
Alice sortit. Dehors, le ciel était bas, uniforme. Les gens marchaient vite, emportés par leurs trajectoires claires. Elle les regardait comme on observe un courant depuis la rive, consciente de ne pas y être. Elle avançait pourtant, portée par une sorte d’inertie polie.
Chaque pas lui rappelait le poids qu’elle portait. Pas un poids visible. Quelque chose d’intérieur, de mal rangé, qui cognait doucement contre elle à chaque mouvement. Elle se demanda si Cécile aurait remarqué. Sa sœur avait toujours eu ce talent pour voir les choses avant qu’elles ne s’effondrent.
Alice consulta son téléphone. Aucun nouveau message. Elle fit défiler d’anciennes conversations, s’arrêta sur le prénom de Cécile sans l’ouvrir. Elle posa l’appareil comme on repose un objet trop fragile.
Il y avait eu un temps où elle ressentait les émotions sans filtre. La joie, la colère, l’envie. Aujourd’hui, tout semblait amorti, passé sous une épaisseur de coton. Même la tristesse n’était plus franche. Elle était diffuse, persistante, incrustée. Une fatigue profonde, qui ne disparaissait pas avec le sommeil.
Quand elle rentra chez elle, la lumière du soir glissait déjà sur les murs. Alice s’assit, sans allumer la lampe. Elle resta là, les mains vides, le regard perdu. La nuit tomba sans qu’elle s’en rende compte.
Elle pensa, très vaguement, qu’elle devrait appeler Cécile. Pas maintenant. Plus tard. Quand elle irait mieux. Quand elle aurait les mots.
Mais au fond d’elle, une certitude lourde s’installait : quelque chose s’était cassé. Pas assez pour alerter le monde. Juste assez pour que plus rien ne tienne vraiment.
Et la fissure, patiente, continuait de s’élargir.

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