3) Sauvetage

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Les rayons des soleils couchants ricochent brièvement sur les ferrures métalliques de la voile, accrochant son regard au passage. Surpris, Rhé’mon lève les yeux à travers les frondaisons acérées et observe les circonvolutions du planeur en perdition. Le pilote semble épuisé. Les virages se suivent à la limite du décrochage, le rapprochant chaque fois un peu plus des cimes mortelles.

Peu de chances de rester en vol suffisamment longtemps pour profiter de la brume nocturne. Son périple allait bientôt s’arrêter sur les pics d’Haiguidahr.

Beaucoup de choses avaient changées depuis son dernier réveil, mais cette saloperie d’arbre à pointes restait une constante. Le vague et désagréable souvenir de sa première rencontre avec ces plantes commençait à s’effacer de sa mémoire, mais il restait toujours fasciné par leur fonctionnement.

En d’autres temps, Raymond aurait laissé faire la nature. L’empalement d’une bestiole quelconque sur un Haiguidahr était un spectacle somme tout distrayant. Mais ce soir il se sentait l’âme cafardeuse, et le besoin de discuter avec une de ces bestioles autochtones était plus fort que sa misanthropie.

Il fouilla dans les fontes de sa selle pour dégager un ballon fait d’une vessie de Phorc et brancha sur l’entrée d’un boyau resté ouvert son générateur à gaz. De l’hydrogène remplit rapidement la vessie. Pendant qu’il la retenait d’une main, il y accrocha sa gourde à moitié pleine d’eau. Lâchant le tout, il tira sur les rênes de son Ahssemblé, afin de l’obliger à se reculer. Le Sthomac ouvrit grand la bouche pour protester mais transmit l’ordre aux symbiotes lui servant de pattes. Dociles, les Arc-jambes firent quelque pas en arrière en se dandinant.

Levant la tête, Raymond observa son ballon-sonde improvisé s’élever lentement. Traversant les aiguilles à rebrousse-poil, la fragile enveloppe ne risquait pas de s’ouvrir sur l’agressive végétation. Dans le même temps il chercha du regard le delta-plane en perdition et le vit se diriger dans sa direction. Rassuré, il dégaina tranquillement son soudeur laser et déconnecta la sureté. Quand le ballon se trouva à une cinquante de mètres au-dessus de la forêt, Raymond le toucha d’une décharge laser. Sous l’action de la chaleur l’hydrogène s’enflamma en une gerbe lumineuse, vaporisant dans le même temps l’eau contenue dans la gourde. Un nuage de brume artificielle se déversa sur les arbres alentours.

Trompées par ce soudain afflux d’humidité, les feuilles touchées se déployèrent avec une grâce surréaliste. En un instant, les aiguilles effilées se transformèrent, avec un froufrou à peine audible, en un immense tapis de feuilles de soie entremêlées. Une superficie suffisante à l’atterrissage de la voile s’étalait maintenant sous le regard éberlué du pilote en perdition.

Sans trop se poser de question, celui-ci plongea. Raymond trouva que l’atterrissage manquait de classe, mais vu les circonstances, il ne fallait pas trop en demander. Il descendit de sa monture symbiotique, l’attacha au tronc d’un Haiguidahr, puis courut aider le naufragé des cimes.

Les immenses feuilles étaient tellement accueillantes, quelles pouvaient en devenir collantes et il était alors difficile de s’en dépêtrer. De plus, il valait mieux ne pas trop tarder. Dès que l’eau pulvérisée se serait évaporée, la douce ramure en draps de soie redeviendrait un bouquet d’aiguillons mortels.

Mais le pilote n’avait manifestement pas besoin de lui. Avec une énergie incroyable vu son état de fatigue, il se débattit avec adresse au milieu des immenses feuilles (drap) et arriva bientôt sur le sol. Sans souffler, il se mit en marche et se dirigea droit vers Raymond, jetant de temps à autre un regard inquiet vers le haut de la falaise.

S’arrêtant brusquement, comme touché par une idée subite, il se redressa, tendit un poing vengeur vers la forteresse et se croyant seul, hurla :

- Immonde Phorc, je me vengerai ! Crois-moi Néhantot’hal, on se retrouvera.

Raymond, un sourire narquois sur les lèvres, s’adossa nonchalamment à un tronc et, curieux de voir sa réaction, attendit que le miraculé l’aperçoive.

L’autre arriva à sa hauteur au pas de course, passa quasiment sur ses bottes et sans un regard dans sa direction, se dirigea droit sur l’Ahssemblé toujours attaché à son arbre. Il s’arrêta une seconde, regarda autour de lui l’air intrigué, puis haussa les épaules, détacha le symbiote, l’enfourcha avec désinvolture et partit au galop.

Stupéfait, Raymond n’avait pas fait le moindre mouvement. Les yeux écarquillés il regardait béatement le dos de l’apprenti aéronaute s’éloigner et bientôt disparaitre entre les arbres.

Lentement, il se remit en route dans la même direction, encore abasourdit par tant d’ingratitude. Dans son dos, avec des claquements secs de dépit, les feuilles reprenaient leurs positions initiales, frustrées de s’être ainsi laissé berner.

Une surprise l’attendait au pied de l’arbre auquel il avait attaché son Ahssemblé. Le voleur, dont ce n’était décidemment pas le métier, avait laissé sur place les fontes contenant tout un précieux matériel.

Raymond n’avait plus qu’à remettre en place le piège à goulet et tenter de capturer une autre monture.

- Soyez généreux, la vie vous le rendra.

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