4) Intelligence
Couronné de Lierredor, sa tête avait la rotondité d’une planète à anneaux monochromes d’où saillaient deux sourcils échevelés et un nez proéminant en forme de planétoïde. Ses longs avant-bras posés sur ses cuisses encadraient une bedaine gélatineuse. Ses habits de jute, usés par les ans, le boudinaient comme s’ils avaient jadis appartenu à un être bien plus mince.
Assis en tailleur au sommet d’une selle tarabiscotée, se balançant au gré du pas discordant d’un Ahssemblé, il jetait sur son entourage un regard dédaigneux, conscient de sa supériorité.
Pourtant, à part les deux de toises de hauteur de son multiple animal de bât, rien ne distinguait ce brave Rolarhrd de sa suite attentionnée.
Sur la charrette tirée par un symbiote, un caisson, prêt à tomber en poussière oscillait mollement. Son bois vermoulu avait viré au gris et ses ferrures étaient si rouillées qu’elles baillaient par endroits. Un rampant ordinaire, croisant le convoi, serait surprit que l’on puisse prendre tant de peine pour transporter un tel débris. Plus doué pour l’observation, il aurait remarqué que le coffre oscillai à contre temps des soubresauts de la route.
Tout autour de l’attelage, d’autres Rolarhrds, armés de piques d’arbre-de-fer, surveillaient les sous-bois sans jamais échanger la moindre parole.
Raymond regardait arriver l’étrange cortège. Deux heures auparavant il avait installé le piège à Ahssemblé sur une sente dans la forêt et il avait encore un peu de temps avant qu’un symbiote n’ait l’idée de se faire capturer.
De plus en plus décidé à entrer en contact avec la population locale, il s’était posté sous un énorme Haiguidhar dont le tronc mordait à pleines racines la route que suivait le silencieux convoi. Il allait être difficile de lui marcher sur les bottes sans lui dire un petit bonjour. Le premier Rolarhrd de l’escorte arriva à sa hauteur, le sourcil froncé, concentré sur le sous-bois opaque. Il stoppa net, quasiment en face de Raymond, le regard focalisé sur un point légèrement en bas à droite de son épaule et resta immobile de longues secondes. S’ébrouant brusquement, il reprit sa progression, croisant le regard de Raymond sans même sourciller et s’éloigna le long du chemin.
Les Rolarhrds suivant l’ignorèrent avec la même facilité… Raymond commençait à trouver assez désagréable d’être ainsi escamoté. Voyant arriver à sa hauteur le chariot et son cocher aux grands airs, il se dit que celui-ci n’allait pas échapper à une petite explication.
Dégainant son laser, il s’apprêtait à sauter sur le chariot quand le Rolarhrd prétentieux tira sur les guides et stoppa l’Ahssemblé.
Raymond, la main déjà sur la ridelle, suspendit son mouvement. Le conducteur se tourna dans sa direction et s’adressant à un point quelque part au-dessus de sa tête l’apostropha :
- Qui est là ?!
Toujours immobile et indécis, Raymond répondit uniment.
- Et toi, qui es-tu ?! L’autre, comme un aveugle cherchant à localiser son interlocuteur, balaya du regard toute une portion du sous-bois sans jamais fixer son attention lui.
- Hep ! Je suis là, juste à tes pieds ! Tu ne me vois pas ?
- En fait, je ne t’entends pas non plus. Mais tu cogites tellement fort, que même un sourd te repérerait.
- Que veux-tu dire ?!
- Inutile de t’égosiller, je viens de te dire que je ne t’entends pas. Contente-toi de penser… puisque, curieusement, tu es persuadé d’en être capable. Raymond, resta figé quelques secondes, se demandant de quoi il retournait exactement. Il avait l’impression de devenir complètement dément, ou pire, d’être devenu invisible ?
- Je ne peux rien te garantir, mais normalement, il est plus facile de devenir dément qu’invisible, reprit le Rolarhrd.
Raymond observa d’un œil suspicieux ce drôle d’autochtone qui manifestement venait de lire dans ses pensées. Ce dernier, ne cherchant même plus à le repérer, regardait maintenant droit devant lui et semblait parler aux oreilles de l’Assembhé, comme si se fût lui le destinataire de ses excellentes et exquises exégèses.
- Par contre, je peux te dire comment je t’entends, reprit-il. A mon avis tu as dans ton oreillette, en plus du traducteur qui te permet de me comprendre, un émetteur mental qui est resté branché et je l’ai capté en passant.
- Elle est bonne celle là. Tu crois qu’un loquedu dans ton genre pourrait capter directement la diffusion d’émissions neuronales ? Sans se départir de son flegme et toujours sans s’adresser à quiconque en particulier, le Rolarhrd répondit.
- A qui crois-tu donc parler ? A çà ? Et il se frappa la poitrine du plat de la main. Décidemment quand je te dis que tu « crois » penser ce n’est qu’un pâlichon euphémisme … Raymond perçu le sarcasme nimbant les paroles de l’impudent et sinistre cocher. Vexé, il détourna nerveusement le regard… pour le poser droit sur le caisson vermoulu.
Soudain, hochant la tête vers le coffre, il reprit.
- C’est toi qui me parles, n’est-ce pas ? Tu es une I.A. !
- Ben tu vois, reprit le Rolarhrd, quand tu veux, tu peux même arriver à vraiment penser…
- Mais qu’es-tu au juste ?
- Mes fidèles Rolarhrds m’appellent Mhere, mais je suis une UARG.
- Huarg aussi !
- Très drôle… UARG, Unité Autonome de Recherches Génétiques. On m’a largué sur cette planète depuis un vaisseau spatial il y a maintes rotations. Ma mission était de prélever des échantillons locaux et de voir si je pouvais en tirer quelque chose après… disons, quelques améliorations…
Montrant du bras l’escorte qui l’entourait, Raymond la coupa.
- Je crois comprendre d’où sortent ces pitoyables gardes ?
- Pitoyables ! As-tu une idée du temps qu’il m’a fallu pour arriver à ce résultat ? Des siècles de patience avant qu’un primate digne de ce nom ne tombe dans ma cuve. Et ensuite encore des siècles de manipulation pour arriver à façonner un corps utilisable. Modifier son cerveau pour qu’il puisse syntoniser à distance avec mon I.A.. Le garder sous contrôle, le faire s’accoupler avec ses ex congénères, attendre des générations d’avoir un résultat utilisable. Pendant tout ce temps, aucune nouvelle du vaisseau, aucune aide de la part de mes créateurs ! Et tu trouves que ma garde personnelle est pitoyable ?
- Ne t’énerve pas. Ils sont parfaits tes sbires, dit moi plutôt, connais-tu un certain Néhantot’hal ? J’en ai entendu parler par … hasard.
- Hum, Néhantot’hal dis-tu ?
Disons que Néhantot’hal est le descendant de ce que d’aucun appellerait un, hum, dommage collatéral.
Un jour d’orage, ma cuve s’est ouverte trop tôt et un éclair à déclenché une réaction sur un protozoaire qui nageait en surface. Il a muté, est devenu instable et surtout agressif et comble de bonheur, prit de frénésie sexuelle. Il n’avait pas encore développé de membres, à proprement parlé, que déjà il mimait l’acte de reproduction humaine avec ses colocataires de cuve. Je m’en suis débarrassé en le larguant tout simplement dans la jungle, persuadé qu’il allait nourrir la faune locale.
Mais en pratique il a continué à sauter sur tout ce qui passait dans les parages. Certaines fois il a faillit se faire dévorer, mais d’autres, il semble qu’il est été apprécié. Jusqu’au jour, tout à fait improbable, ou il a trouvé une femelle compatible.
Trop occupé par mes expériences, je ne surveillais plus depuis longtemps l’évolution naturelle de la planète. Enfin, quand je dis naturelle, c’est une image. La femelle en question était peut-être le résultat dérivé d’une expérience encore plus ancienne. Bref toujours est-il que la création d’une nouvelle race venait d’avoir lieu. Avec, en guise d’Adam un déchet d’éprouvette électrisé, dans le rôle d’Ève un primate d’origine partiellement locale et, quelques générations plus tard, comme rejeton le plus aboutit de l’espèce, le trop célèbre Néhantot’hal … Discourant jusque-là passionnément, le Rolarhrd finit sa phrase abruptement, l’air empoté et les bras ballants. Si ce n’était son regard qui se perdait de temps en temps au-dessus de l’horizon, on aurait pu croire qu’il pensait lui-même les mots sortant de sa bouche.
- Tu es donc la cause des ennuis de mal de gens, si je comprends bien ?
- J’ai disséminés quelques compagnons dans la région afin de surveiller d’éventuelles évolutions autonomes. D’après ce qu’ils me rapportent, il semble en effet que Néhantot’hal soit inopportunément célèbre, j’en conviens. Ce qui m’étonne le plus, en fait, c’est qu’il puisse organiser pillages et massacres de manière aussi intelligente. Qu’il soit fort et brutal, soit, mais le reste ne correspond pas du tout aux critères génétiques que j’ai introduit dans son ADN.
- Tout le monde peut se tromper. Bref, si tu t’étais tenu tranquille, ou mieux, si tu avais explosé à l’atterrissage, la région n’aurait pas à subir les délires d’un monstre débile comme ce Néhantot’hal ?
- Peut être bien. Mais peut être aussi que tu ne serais pas en train de me parler en ce moment car, à voir la forme de ton crane, je serais prête à parier que ton ascendance me doit beaucoup…
- Bon, on ne va pas s’étendre sur le sujet. Dis-moi, où vas-tu comme çà ?
- Un Rolarhrd vivant dans un bourg situé à quelques journées de marche d’ici, m’a signalé la découverte d’artefacts qui semblent étrangers à la technologie du lieu. J’allai voir sur place si par hasard il n’avait pas découvert des vestiges de mes créateurs.
- Ta fidélité t’honore. Pour ma part je vais essayer de retrouver un voleur volant ayant quelques comptes à me rendre. Mais ton histoire de vestiges du passé m‘intéresse aussi. Peut-être me permettront-ils de comprendre pourquoi personne ne me voit ?
- Nous nous reverrons, si je puis m’exprimer ainsi, surement à une autre occasion.
- Sans nul doute, bonne route ! Tandis que tout le cortège de la Mhere s’ébranlait avec une parfaite synchronisation, Raymond repartit vers le sous-bois vérifier si son piège à goulet avait été efficace.

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