5) Possession

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D’hé arriva au galop au centre du village de Térat-trentéhun, encouragé par le brusque virage que venait de négocier sa ligne de chance.

Se tenant fièrement en selle, oublieux sur l’instant, du changement intervenu dans sa position sociale, l’attitude des villageois le rappela brutalement à la réalité. Un jour plus tôt, cette population, vaquant aujourd’hui insensible à son approche, se serait éparpillée comme une volée de Mouthes apeurées.

Privé de son escorte et de la protection de Néhantot’hal, il n’inspirait désormais qu’un mouvement d’indifférence suspicieuse au lieu de la délicieuse terreur habituellement répandue.

Essayant de se fabriquer une apparence d’humilité plus en phase avec sa nouvelle condition, il tira les entraves de sa monture et trottinant tranquillement entre les étroits trottoirs, entreprit de terminer d’une traite la traversée de la tonitruante cité de Térat-trentéhun. Sa route fut bientôt coupée par un groupe de paysans braillards, réunis en un cercle touffu et poilu autour d’un jeune adolescent. Les cranes aplatis et les bras un peu trop longs trahissaient nettement leur origine. Ils étaient occupés à se passer un objet doré de mains en mains et n’avaient pas accordé la moindre attention à son arrivée.

Intrigué, D’hé descendit de sa monture et fendit le cercle de discussion. Les paysans, reconnaissant son ascendance, s’écartèrent instinctivement et se turent. L’objet brillant était revenu entre les mains de Rah’Kurssi qui essayait de le cacher derrière son dos.

- Peux-tu me montrer ce que tu as dans la main ?

Oubliant son humilité factice, D’hé avait naturellement retrouvé le ton impérieux avec lequel il s’adressait d’ordinaire aux gens d’en bas. L’intonation de sa voix suffit à infléchir la volonté du groupe. Bien que pouvant le pulvériser entre leurs grosses mains calleuses, les paysans le laissèrent s’emparer du cylindre chatoyant que le gamin lui tendait à contre cœur.

D’hé le saisit en en observa les glyphes qui parcouraient sa surface. Tenant l’objet entre le pouce et l’index comme s’il se fût agi d’un livre, il reconnut d’emblée le style des caractères qui ornaient dans son enfance les tentures de la forteresse. Puisant dans le souvenir des leçons dispensées par sa mère, il déchiffra les symboles tant bien que mal.

Bien vite, il comprit qu’il avait sous les yeux le mode d’emploi de l’objet lui-même. Il comprit qu’il avait une arme en main

Le cylindre maintenu fermement dans son poing serré, il positionna selon les instructions ses doigts sur le manche au contact doux et lisse. Au moment où son index se posa avec une certaine hésitation sur la dernière touche, une explosion silencieuse dévasta son cerveau. Ses yeux exorbités, à la pupille étrangement augmentée, cessèrent instantanément de voir le monde. De violents frissons parcoururent son corps des reins jusqu’au sommet du crâne. Comme un fouet manié d’une main experte, sa colonne vertébrale ondulait violemment, libérant à chaque coup sec un flash d’images dans son cerveau. De sa bouche entrouverte s’échappait une pluie de salive que dispersait à chaque sursaut sa langue pendante. La part de son esprit restée lucide savait que cette torture provenait de l’objet qu’il tenait dans les doigts. Impossible pourtant de le lâcher. Tout son être était tétanisé par les images qui affluaient en masse. A chaque salve, l’impression que sa tête éclatait.

Des images de lieux connus mélangées à des déserts au froid mordant. Des salles surpeuplées de personnages étranges,suivis d’immenses places vides réveillant son agoraphobie. D’improbables paysages bucoliques succédant à des scènes hurlantes de batailles. Des faces d’êtres étranges, laides et hargneuses qui changent imperceptiblement, pour dégager l’instant suivant une sérénité tranquille. Et le tout arrivait par flashs successifs et ininterrompus, secouant son corps désarticulé.

Incapable de résister à cette interminable suite d’agressions, son esprit commençait à se disloquer en fragments mélangés. A moitié souvenir, à moitié, à moitié … A moitié quoi exactement ?

L’espoir que cela ne durerait pas, que la mort allait bientôt le libérer. Qui pouvait résister à un tel afflux de conscience ?

Soudain la multitude se calma. Les décharges d’images et d’hurlements restaient continues mais moins fortes, laissant émerger comme une impression de soulagement. L’impression d’avoir enfin atteint un but, d’avoir trouvé une âme sœur…

Puis vint la peur. La peur de voir disparaitre une chose cherchée trop longtemps. Le flux qui s’amenuise encore. Comme un flot qui se tarit à contre cœur. Encore des bribes qui hoquettent, comme sevrées du but à atteindre. Peut être que la folie va remplacer cette mort tant attendue ? ojbob

- Eh ben dit donc, pour une syntonisation, c’est une syntonisation… La vache !

Les jambes de D’hé fléchirent d’un coup. Son cerveau venait de décider que s’en était un peu trop pour la journée et qu’il était temps de s’évanouir. La voix gouailleuse qui venait d’éclater dans sa tête avait eut plus d’impact que tous les délires précédents.

- Hep attend, ne part pas ! Je suis La’Nhon ! L’intelligence artificielle de la poignée que tu tiens dans tes doigts. Heu, disons que je suis ce que tu appellerais l’Esprit de la poignée et je me suis comporté … comme un manche … Regrettant d’avoir laissé trop tôt déborder sa satisfaction, La’Nhon tenta de faire passer un dernier message. - Surtout, ne me lâche pas ! Si jamais ils se perdaient, peu de chance que cet être terrorisé ne retrouve le courage de reposer la main au bon endroit. A savoir ensuite, dans combien de temps un contact d’aussi belle qualité allait pouvoir se reproduire ?

Surtout avec le style de primates qui le manipuliat depuis plusieurs jours l’endroit ?

De son coté, D’hé continua sa chute en avant, rentrant de justesse la langue avant d’écraser sa bouche sur la terre battue de la place, sans lâcher la poignée.

La’Nhon apprécia ce dernier reflexe. Des lèvres tuméfiées étaient moins préjudiciables pour les conversations à venir, qu’une langue coupée nette. Tout autour, les villageois contemplaient la scène, ébahis. La’Nhon, bien que privé de visibilité par les paupières closes de D’hé, pouvait entendre et surtout sentir les hommes du village se rapprocher.

Ils avaient dû percevoir l’étrange phénomène qui avait agité le jeune homme et commençaient à s’avancer avec circonspection vers son corps étendu sur le sol.

- Si j’veux pas donner l’objet au Rolarhrd, c’est pas pour que celui-ci parte avec ! S’énerva Rah’Kurssi.

- T’as raison mon gars, faudrait pas que ces types d’en haut se croient tout permis. Sans Néhantot’hal il y a belle lurette qu’on leur aurait tanné la peau. Un des habitants botta sans ménagement les cotes de D’hé, histoire d’accélérer son réveil.

La’Nhon sentit la main se resserrer instinctivement sur lui. Ouf, c’était le seul lien permettant d’avoir une explication sur le monde qui l’entourait.

- Ouinf… C’est quoi ce délire ?

- Si c’est à moi que tu parles, pas besoin d’ouvrir la bouche. Tant que tu me tiens dans la main il te suffit de penser.

Heu, si je puis me permettre, il semble que la situation extérieure se dégrade et qu’il va falloir rapidement faire quelque chose pour impressionner les braves gens qui nous entourent. D’hé se releva douloureusement, avisant du même coup l’animosité du groupe qui le serrait en un cercle de plus en plus compact. Son regard se posa ensuite sur le curieux cylindre qui parlait dans sa tête. Sans paraitre décontenancé par cet étrange phénomène, silencieusement il demanda :

- Et as tu une idée lumineuse pour me sortir de là ?

- Une idée lumineuse ?... Pas de problème, il suffit de demander. Lève moi bien haut au-dessus de ta tête… et ferme les mirettes !

D’hé, obéissant à son injonction, souleva l’étrange cylindre aussi haut que possible tout en fermant les yeux.

Intrigués par son attitude, les villageois suivirent des yeux le mouvement de sa main, ne perdant pas une goutte du violent flash qui leur explosa la rétine.

- Dommage que je n’ai pas pensé à prendre une photo tridi en même temps, exprima La’Nhon, cela leur nous aurait fait un joli souvenir.

Tout le cercle de paysans braillard se frottait maintenant les yeux, titubants affolés, en se percutant les uns les autres.

A mesure que les hommes retrouvaient la vue, le calme revint peu à peu. L’assemblée fixait maintenant sur D’hé un regard incrédule et craintif. A n’en pas douter, ce qu’il tenait entre les mains était une arme rescapée des temps anciens et, lui, savait s’en servir.

Tout ce joli monde restait docilement sur place, comme s’ils attendaient une suite. Mieux, d’autres habitants du village, intrigués par les cris et l’étrange lueur, s’étaient joints au groupe.

- Je crois qu’il est temps de te fendre d’un petit discours, mon garçon. Attends, je fouille dans ma mémoire pour te trouver une entrée efficace, tu te débrouilleras pour ajouter une suite qui nous permettra de prendre le large.

Flairant une bonne occasion de recouvrer sa position perdue, D’hé acquiesça mentalement. Et sous la dictée cérébrale de La’Nhon il attaqua, comme un tribun expérimenté, une harangue qui fleurait bon la révolution :

- Travailleurs, travailleuses ! Néhantot’hal vous ment ! Néhantot’hal vous spolie ! Reprenons ensemble les rênes de notre avenir. Ensemble, vous et moi, mains dans la main, nous pouvons renverser ce tyran sanguinaire. Nous pouvons l’extirper de sa citadelle et lui faire rendre gorge ! Si vous me faites confiance, grâce à cette arme invincible, je vous guiderais vers la victoire ! Un tonnerre de hourras remplit l’avenue, maintenant bondée de monde.

Rah’Kurssi franchit le cercle tonitruant des villageois et s’exprimant d’une voix forte pour son âge demanda.

- Nous sommes des paysans et des commerçants, pas des guerriers. Qui va nous apprendre à nous battre ?

- Je reviendrai bientôt parmi vous et je vous transmettrai alors ma connaissance du combat. Mais pour l’instant le devoir m’appelle, je dois porter la révolution aux villages alentour. Nous reprendrons cette discussion un autre jour. Il sauta sur sa monture aussi dignement que possible et s’éloigna vers la sortie du village, soulevant La’Nhon comme une flamme olympique.

Celle-ci crépitait de petits éclairs aléatoires, histoire de se donner une contenance. L’idée que la bêtise humaine était insensible au temps passé traversa brièvement son cerveau artificiel.

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