7) Vengeance
Les yeux pudiquement baissés, Ludhe avançait à pas menus le long du couloir vouté.
Sous l’ample refuge de son capuchon de servante, son regard virevoltait de tas d’immondices en faces abjectes. Essayant surtout de ne point trop s’attacher à l’affligent spectacle qui l’entourait, elle se concentrait sur les taches aux reflets rougeâtres marbrant le carrelage par endroits. Pour les traverser, tout en essayant de ne pas penser à ce qui les avait produits, ses pas se faisaient plus légers encore. Respirant imperceptiblement par la bouche, tentant de bloquerl’amas d’effluves agressant son délicat sens de l’odorat, elle n’osait imaginer quelles monstrueuses horreurspouvaient l’attendre au bout de ce corridor.
Les paroles de Simone lui revenaient en mémoire. Elle l’avait toujours mis en garde contre l’envie que sa trop grande beauté pouvait susciter.
Mais chaque année avait été comme autant de vague embellissant son visage nacré et son éclat n’avait cessé de grandir. Difficile de rester discrète dans ce monde clos et avide.
Plusieurs fois, Ludhe avait fait ondoyer l’acier froid contre sa joue avant de l’enfoncer pour desquamer cette beauté qu’elle ne se sentait plus la force de porter. Mais les fines cicatrices lézardant son visage n’avaient rien changé. Au contraire, sa beauté et la convoitise quelle engendrait, avaient encore augmentées. Et le jour tant redouté était arrivé, elle avançait maintenant vers un crépuscule cent fois entrevu dans ses cauchemars...
Les sbires de Néhantot’hal étaient venus la chercher à l’arrière cuisine ou elle pensait avoir découvert un refuge contre ses avances répétées. Comment avait-il pu la découvrir dans cet endroit reculé de la forteresse, cachée derrière des amoncellements de casseroles et une couche de crasse savamment entretenue, cela restait un mystère. Les soldats qui maintenant l’entouraient s’étaient pourtant précipitée directement sur elle, sans même se donner la peine de jeter un œil sur le reste de la cuisine.
Ils étaient cependant restés courtois, et l’avaient entrainée sans violence. Mais bien que présenté comme un honneur émérite, le fait de devoir rejoindre le lit d’un énorme porc sadique n’était pas du tout à son gout.
Serré contre son sein, le Pleurodèle s’agitait mollement. Le contact avec sa chair flasque était réconfortant. Il n’en irait pas de même si l’animal se raidissait brusquement, ses côtes effilées prêtes à transpercer sa propre peau chargée de toxines. Le mécanisme de défense de l’amphibien pouvait devenir une arme fatale entre des mains virtuoses.
Ludhe s’était longtemps entrainée au maniement de l’animal… Les deux gardes qui la précédaient s’arrêtèrent soudain devant une porte ouvragée dont les motifs hallucinants s’accordaient parfaitement avec les visions de cauchemar qui peuplaient le corridor. Lentement les majestueux battants s’écartèrent sans bruit, découvrant un improbable jardin intérieur. Baigné par le bi-soleil bleu, un enchantement de plantes cascadait sur des rochers entre lesquels glougloutaient des ruisselets d’eau fraiche. Sur la droite, une piscine naturelle débordait d’éclats de rires et de mouvements gracieux éparpillés par un groupe de jeunes filles de l’âge de Ludhe. Plus loin, après un parterre de granit brillant, s’ouvrait un passage vouté frangé de vignes en fleur qui devait masquer les appartements de Néhantot’hal.
Là ou Lhude s’attendait au summum de l’horreur se déployait une vision enchanteresse. Ses gardes s’étant retirés, elle s’était avancée seule dans le hall immense et y demeurait figée. Les lourds vantaux du portail la firent sursauter en claquant dans son dos.
Une jeune servante se dirigeait vers elle en sautillant.
- Tu es Ludhe ?
Incapable de prononcer un mot Ludhe acquiesça d’un hochement de tête. La gamine repartit vers le passage vouté en lui faisant signe de la suivre.
Ludhe l’accompagna sans réfléchir, incapable de se concentrer sur sa situation tant elle était perturbée.
Depuis sa plus tendre enfance, elle n’avait connu que la cuisine et son arrière-cour, et alors qu’elle s’attendait au pire, elle traversait maintenant une succession de pièces dont les décors, toujours différents, enchantaient ses yeux.
Elle ne savait plus quoi faire, perdant peu à peu le sens de l’orientation.
La gamine s’arrêta soudain devant une porte, en tourna la poignée et se recula, l’invitant à entrer d’un geste gracieux.
- Je n’ai pas le droit de t’accompagner plus avant. Tu peux continuer seule maintenant, le maitre t’attend dans cette pièce. Tu as de la chance, il est maintenant tous les jours dans un bon jour…
Ne comprenant pas à quoi faisait allusion sa petite guide, Ludhe pénétra dans la chambre d’un pas hésitant en se glissant par l’étroit passage de la porte entrouverte, n’osant même pas en toucher le battant.
Dans la lumière tamisée elle distingua d’abord un lit gigantesque et assis sur le bord, la masse monstrueuse de Néhantot’hal.
Elle ne parvenait plus à distinguer si la brûlure sur sa poitrine provenait des battements de son cœur ou du frémissement du Pleurodèle.
Elle s’approcha du lit.
Néhantot’hal n’avait toujours pas fait le moindre mouvement, regardant droit devant lui avec un air curieusement absent.
Elle commençait à douter. Sa détermination s’étiolait en voyant le peu de réaction de l’homme, si l’on pouvait le qualifier ainsi, qu’elle s’était jurée de tuer.
Elle aurait préféré le voir comme à l’accoutumé, barbare, violent se jetant sur elle pour la violenter.
Au lieu de çà il restait imperturbable, le regard perdu dans le vide. Elle n’était pas vraiment sûre qu’il se fût aperçu de sa présence.
Prenant une forte aspiration, elle affermit sa volonté et s’approchant encore, plongea la main dans sa chemise à la recherche du contact froid et lisse du Pleurodèle.
Néhantot’hal la regardait avancer vers lui, sans que le moindre geste ne trahisse sa pensée. Elle aurait pu, tout aussi bien, être transparente.
Il n’était plus temps de reculer, la mort de ses parents devait être vengée. Saisissant l’animal par le corps, elle le sortit précipitamment des pans de sa blouse.
L’idée initiale était de l’intercaler entre son ventre et celui de son bourreau au moment du viol. Vu l’attitude pour le moins passive de Néhantot’hal, il allait falloir improviser.
Elle fit un dernier pas vers le monstre, visant l’ouverture de son immense chemise qui béait lascivement, laissant voir la peau claire et fragile de son ventre dodu.
Plus qu’un ultime geste et le monde serait débarrassé de ce monstre pervers.
- Ludhe ! Non !
Surprise elle se retourna, plus intrigué par la voix nasillarde qu’elle venait de reconnaitre que par l’interjection elle-même.
- K’ssos ?!
Le petit mitron falot qui la suivait partout depuis son enfance, venait d’apparaitre de derrière une tenture. Il s’avançait vers elle, ne quittant pas des yeux le pleurodèle qui commençait à s’agiter.
- Ludhe, ne fait pas ça !
La jeune fille, le bras toujours tendu vers la chemise du colosse, restait immobile, surprise par l’arrivée du jeune garçon. Elle bredouilla tout en le regardant.
- Je te croyais mort. Comment es-tu arrivé ici ? Depuis que D’hé t’as fait appeler nous n’avons plus eu de… argghh !
Surement stressé d’être serré depuis trop longtemps, le pleurodèle venait d’activer ses défenses. Traversant sa peau empoisonnée, ses côtes aiguisées s’étaient plantées dans la main de Ludhe, y injectant les toxines mortelles.
Incrédule, celle-ci regardait sa main ou s’agitait l’animal pris au piège. Ses doigts, tétanisés par le poison, ne lui obéissaient déjà plus. Ses jambes commencèrent à fléchir.
K’ssos se précipita pour la retenir, lui évitant de s’écrouler sur le tapis de la chambre.
Il dégagea l’animal qui tomba sur le sol, lui écrasa la tête de son talon, tout en retenant Ludhe contre lui.
- Oh non ! Ludhe mon amour, je t’en prie.
Malgré la douleur, elle le regarda avec un léger sourire aux lèvres.
- Mon amour ?
Il s’empourpra, comme une jeune fille prude lisant un texte libidineux.
- Oh Ludhe, tu sais bien ce que j’ai toujours ressenti pour toi. C’est moi qui t’ais fait appeler… Je voulais que tu sois ma princesse…Mais maintenant… Oh non, tout est de ma faute.
La jeune fille se recula légèrement, prenant soudain conscience des habits luxueux que portait l’ancien mitron et surtout de la couronne qu’il portait crânement sur la tête.
- Raconte-moi comment tu en es arrivé là. Comment es-tu devenu conseiller ? Serrant tendrement son amour de jeunesse dans ses bras, heureux d’avoir pour une fois quelque chose d’intéressant à raconter, K’ssos commença le récit de son extraordinaire ascension sociale. Tous deux avaient complètement oubliés la présence Néhantot’hal, toujours assis près d’eux sur le bord du lit, les yeux perdus dans le vague.
Depuis que Ludhe était entrée dans la pièce, le géant n’avait pas fait le moindre mouvement.

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