11) Bataille finale

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Raymond avait désormais accepté son invisibilité et déambulait au milieu des foules en s’amusant de temps en temps à marcher sur les pieds d’un quidam. A défaut de pouvoir discuter avec les gens, il les regardait se tordre de douleur tout en regardant autour d’eux avec incompréhension.

On se distrait comme on peut…

Attiré par les rumeurs d’une bataille imminente, il était arrivé tôt le matin dans la valléequi s’étendait au pied de la citadelle de Néhantot’hal. Après un rapide tour d’horizon, il choisit soigneusement son poste d’observation afin de profiter au mieux du spectacle qui s’annonçait.

Des combattants arrivaient sans cesse de la citadelle et des villages alentour.

De chaque côté des ondulations de la verte vallée s’amassaient maintenant des groupes d’hommes bruyamment armés. Les lames de faux brinquebalants sur les boucliers improvisés répondant aux lames effilées cliquetant sur des armures resplendissantes. De toutes parts les feux grégeois dispensaient une fumée âcre qui piquait les yeux des apprentis guerriers comme des soldats émérites. Un parfum qui couvrait l’odeur de panique des uns et donnaient du cœur à l’ouvrage aux autres.

Les déplacements du Désherbeur entraînaient autant d’affolement dans les rangs de ses alliées que dans ceux d’en face. La bête, haute comme trois hommes, crachait de courtes flammèches à chaque pas comme pour mieux rythmer sa course. Le parfum de soufre qui l’escortait couvrait sans peine les odeurs moins avouables qu’exhalait la troupaille apeurée. Même ceux qui savaient que cette création de la Mhere était végétarienne reculaient d’un pas à l’approche de son impressionnante denture. Pour un animal dont la vocation était de débroussailler les chemins allant vers son domaine, les cornes qui ornaient son front, les yeux rouges étincelants et la bave acide qui dégoulinait du coin de sa bouche n’avaient rien de bucolique.

Tout autour une vingtaine de Rolarhrds , étrangement silencieux, montent la garde. Perché sur un Asselmblé de trait, le conte Rolarhrd lui-même, fidèle cocher de la Mhere, commande au groupe.

Au centre et en avant des soldats à pied s’étaient formés deux triangles de cavaliers qui maintenaient difficilement la cohésion de leurs Asselmblés. Les symbiotes affolés par l’atmosphère lourde du champ de bataille, arrivaient difficilement à garder leur calme. On était bientôt midi, le flot des arrivants se tassait. De part et d’autre de la vallée, les troupes enfin disposées en ordre de bataille, étaient prêtes à en découdre.

Comme une onde inconsistante, le silence s’imposa graduellement. Face à face, rendus flous par la distance et les miasmes délétères des feux grégeois, K’ssos et D’hé s’observaient. A leurs côtés, la gigantesque silhouette de Néhntol répondait à l’imposante masse du dragon Désherbeur. Chacun d’eux était le point culminant d’une immense ligne de combattants silencieux.

Ensemble les deux rivaux levèrent le bras, ensemble ils donnèrent le signal de l’apocalypse.

Alors on vit un spectacle formidable.

Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, formée en colonnes par division, descendit, d’un même mouvement et comme un seul homme, avec la précision d’un bélier de bronze qui ouvre une brèche, s’enfonça dans le fond redoutable où tant d’hommes allaient tomber, y disparut dans la fumée, puis sortant de cette ombre, reparut de l’autre côté du vallon, toujours compacte et serrée, montant au grand trot l’épouvantable pente de boue du plateau. Ils avançaient, graves, menaçants, imperturbables ; dans les intervalles de la mousqueterie et de l’artillerie, on entendait ce piétinement colossal. Étant deux divisions, ils étaient deux colonnes. On croyait voir de loin s’allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d’acier. Cela traversa la bataille comme un prodige. Toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut comme l’entrée d’un tremblement de terre. Des files d’hommes disparaissaient broyés sous les Asselmblés. (Victor Hugo via Wikipédia)

Mais au cœur même de la bataille, ceux que mains récits condamnent à rester anonymes, se battent avec acharnement et méritent l’éloge.

H-hil, combattant pour le compte d’Aga-Eponyme, bondit sur les Teratiens, le cœur vêtu de vaillance, poussant des cris effroyables. Triomphant, tandis que l’ombre couvre les yeux d’Iphition et que les chars ennemis le déchirent sous les jantes de leurs roues, aux premiers rangs de la bataille. Après lui, H-hil s’en prend à Démoléon, vaillant défenseur des siens au combat. Il le pique à la tempe, en traversant son casque aux couvre-joues de bronze. Le casque de métal n’arrête pas la pointe qui le perce, furieuse, et brise l’os ; la cervelle au dedans est toute fracassée : l’homme est dompté en plein élan. L’homme exhale sa vie en un mugissement et sa noble vie abandonne ses os. H-hil, lance au poing, marche alors sur le divin Polydore. Au moment même où il cherche à tourner brusquement le dos, le divin H-hil aux pieds infatigables l’atteint de sa javeline en plein corps, à l’endroit où se rejoignent les fermoirs en or de son ceinturon et où s’offre au coup une double cuirasse. La pointe de la lance se fraie tout droit sa route à côté du nombril. Il croule, gémissant, sur les genoux. Un nuage sombre aussitôt l’enveloppe, et de ses mains, il rattrape ses entrailles, en s’effondrant. (Homère via Wikipédia)

Plus loin, sur l’autre flanc... La bataille est merveilleuse et générale, le comte Rolarhrd ne se ménage pas. Il frappe de sa lance tant que le bois lui dure, mais quinze coups l’ont brisée et mise hors d’usage. Il tire alors Du’renhdal , sa bonne épée, toute nue, éperonne son Ahssemblé et va frapper Chernuble ; il lui rompt le heaume où luisent des escarboucles, il lui tranche la coiffe et la che­velure, et les yeux et le visage, et son blanc haubert dont la maille est très fine, et tout le corps jusqu’à l’enfourchure ; à travers la selle lamée d’or l’épée atteint l’Ahssemblé, tranche l’échine sans chercher la jointure, et abat morts l’homme et le symbiote, sur l’herbe drue. Olivier chevauche à travers la mêlée, sa lance est brisée, il n’en reste qu’un tronçon ; il en va frapper un ennemi, Malon ; il lui brise l’écu, couvert d’or et de fleurons, lui fait jaillir les deux yeux de la tête et la cervelle tombe jusqu’à ses pieds : Olivier le renverse mort parmi sept cents des siens.

Rolarhrd lui dit : « Que faites-vous, compagnon ? Point n’est besoin de bâton en telle bataille. Le fer et l’acier seuls valent quelque chose. Où est votre épée que l’on nomme Hauteclaire ? Sire Olivier a tiré sa bonne épée, qu’a tant réclamée son compagnon Rolarhrd ; il lui montre comment s’en sert un bon chevalier. Il frappe un ennemi, il lui coupe en deux toute la tête, tranche le corps et la broigne brodée, la bonne selle qui est ornée d’or et de joyaux, et l’échine de l’Ahssemblé. Il abat morts sur le pré l’homme et le symbiote. Et Rolarhrd dit : « Je vous prends comme frère ! C’est pour de tels coups que D’hé nous aime. »

De toutes parts, on s’écrie : « Monjoie ! » (La chanson de Roland via Wikipédia)

L’empoignade est si totale que tous les ennemis finissent par se rencontrer.

Le Désherbeur avait deux cornes au front, les oreilles longues et velues, les yeux étincelants à fleur de tête tels des charbons ardents, le mufle haut dressé comme celui d’une guivre, la langue hors de la gueule, crachant de toutes parts le feu et le venin, le corps écailleux, des grilles de lion et la queue d’un serpent. Le monstre a vu T’Hristan: il rugit et enfle tout son corps. Le preux rassemble ses forces et, se couvrant de son écu, broche son Ahssemblé avec une telle vigueur que le coursier, tout hérissé de peur, bondit pourtant contre la bête.

La lance de T’Hristan heurte les écailles et vole en éclats. Aussitôt le preux tire son épée, la brandit et en assène un coup terrible sur la tête du dragon, mais sans même entamer le cuir. Le monstre a senti l’atteinte : il lance ses griffes contre l’écu, les y enfonce et en fait voler les attaches. La poitrine découverte, T’Hristan le requiert encore de l’épée et le frappe sur les flancs d’un coup si violent que l’air en retentit. Vainement : il ne peut l’entamer. Alors, le dragon vomit par les naseaux un double jet de flammes : le haubert de T’Hristan noircit comme charbon, son Ahssemblé s’abat et meurt. Mais aussitôt relevé, T’Hristan enfonce la pointe de son épée dans la gueule du monstre : elle y pénètre toute et lui transperce le coeur. Le Désherbeur pousse une dernière fois son cri horrible et meurt. (Tristan et le Dragon via Wikipédia)

Des morts jonchent le sol par centaines, s’égouttant de leurs sangs se rejoignant en un bourbier vermeil. De cette mare d’humanité ou pataugent les derniers combattants, dérivant lentement, émerge la tête de Rah’Kurssi.

La confusion est telle que personne ne peut prévoir l’issue de la bataille. Un groupe de combattants, luttant dos à dos, offre à la ronde d’ASSemblé qui les assaillent le bouquet de mariée dont les lances décorées d’oriflammes forment un bouquet de mariée aux fleurs vénéneuses hérissées de pistils d’acier tranchant assailli par une multitude de bourdons affamés aux dards aiguisés.

Soudain, venant de l’ouest, une douce lueur éclaircit l’horizon, écartant les nuages noirâtres broutant paresseusement le sommet des collines. L’air, soudain rigide se tend imperceptiblement d’une extrémité à l‘autre de la plaine. (Pepito via comme il peut)

Tous les regards s’orientèrent vers l’étrange et brillante apparition.

Dans la vallée, les créatures qui, une seconde auparavant s’éclataient (les unes les autres), se séparèrent lentement.

Oubliant de finir les gestes violents entamés, laissant baller leurs membres gourds, reculant sans férir les gens violets apeurés, pareillement frappés à rendre sourds, les combattants s’immobilisèrent en levant les yeux.

Une mélodie diffuse de carillon traverse l’air surchargé, musique du cliquetis des armes lentement relâchées sur le sol.

La lueur descendit parmi eux, prenant de plus en plus de forme en s’avançant, engendrant en son centre un visage féminin à la beauté tranquille et, plus bas, un bustier à l’aspect engageant.

Elle se dirige droit sur Raymond.

Quand le doux visage finit d’occuper la totalité de son champ de vision, les combattants, les collines et la musique céleste ont disparus.

Raymond baissa les yeux sur la poitrine à portée de son nez, déjà oublieux des vociférations époumonées et du carnage passé.

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