Chapitre XXXIII

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Strasbourg — Clinique privée EuroStrat
05 mars 2074 — 05h12

Le monde revenait par strates.
Pas d’un bloc. Pas franchement.

Les sons précédaient les formes, la douleur hésitait encore à se manifester pleinement, comme si elle cherchait son chemin. Henri Drac de Saint-Genest flottait dans un entre-deux incertain, suspendu à un rythme artificiel. Sa promesse à Oshiro l’empêchait de sombrer tout à fait.

Le bip régulier du moniteur cardiaque imposait sa cadence. Trop précis pour être rassurant, mais suffisamment stable pour canaliser son esprit. Il s’y accrocha. Une ancre.

Un plan de reconquête du Japon s’esquissa presque malgré lui. Clair. Brutal. Efficace. Une projection volontaire, nécessaire, pour ne pas dériver après cette nuit — pour ne pas s’échouer.

Une odeur stérile emplissait l’air, froide, presque sucrée.
Il sentait la perfusion dans son bras gauche, la lourdeur diffuse dans sa poitrine, et surtout cette pression persistante derrière le front. Pas une migraine. Pas un souvenir. Quelque chose de plus ancien. De plus patient.
Un rugissement ignoré, muselé, qui remontait lentement.

Le Sundenblick n’avait pas été un simple lieu.
Il avait regardé en retour.

— Henri.

La voix était déjà là.

Drac entrouvrit les yeux.

Naram Iskhal se tenait près du lit. Il était là depuis un moment — Drac en eut l’intuition immédiate, presque viscérale. Aucun garde. Aucun médecin. Aucune annonce. Il se déplaçait avec la tranquillité de ceux qui n’ont jamais besoin d’être annoncés.

Il l’observait en silence, comme on jauge un instrument après une surtension.

— Vous avez toujours eu le goût des résurrections spectaculaires, dit-il doucement.

La lumière blanche lacérait encore les pupilles de Drac. Le visage de Naram semblait légèrement dédoublé, comme vu à travers une vitre imparfaite. Il cligna lentement des yeux, força la mise au point.

— Je note que vous n’avez pas attendu les fleurs.

Naram sourit. Un sourire chaleureux. Presque affectueux.

— J’arrive quand il faut.

Il tira une chaise et s’assit près du lit. Trop près pour une visite protocolaire. Juste assez pour une confidence. Il jeta un coup d’œil aux constantes vitales, comme un proche inquiet.

— Six heures, murmura-t-il. Votre cortex s’est réorganisé plus vite que prévu. J’aurais perdu un pari là-dessus.

— Vous me connaissez mal, répondit Drac, la voix encore rauque.

— Justement.

Un silence s’installa. Le bip du moniteur poursuivit sa cadence, imperturbable.

— Ce qui vous est arrivé au Sundenblick n’était pas un accident, reprit Naram. Vous le savez.

Drac ne répondit pas.

— Nous avons récupéré des agents de la Casa della Porcellana encore exploitables, poursuivit-il tranquillement. Ceux que vos hommes ont laissés respirer.

Une pause. Infime.

— Ce qui, soit dit en passant, est une qualité rare chez vos hommes.

Un souffle amusé échappa à Drac.

— Vous auriez préféré qu’ils soient tous morts ?

— Non, répondit Naram sans détour. J’aurais préféré qu’ils parlent plus longtemps.

Il posa deux doigts sur une tablette qu’il n’activa pas. Aucun affichage visible, mais Drac sentit le poids du geste.

— Les explorations corticales ne sont jamais propres. Elles ne le seront jamais. Mais elles dessinent des motifs. Des habitudes. Des signatures.

Drac interrompit l’analyse.

— Que le Masque de Porcelaine soit impliqué n’a aucun sens. Eux, plus que quiconque, ont intérêt à ce que les accords de Rome perdurent, Naram.

Naram ne répondit pas immédiatement.

— Le Saint Dominion des Amériques.

Il laissa les mots tomber, puis reprit, sans hausser la voix :

— Les probabilités que le Saint Dominion soit impliqué dépassent quatre-vingt-dix pour cent.

Le bip s’accéléra légèrement.

— Commanditaires indirects. Sociétés écrans. Intermédiaires sacrificiels. Une tentative d’assassinat élégante. Presque propre.

Drac ferma brièvement les yeux.

— Ils n’aiment pas que l’Europe s’émancipe.

— Ils n’aiment pas perdre le contrôle des flux, corrigea Naram. Ni voir SYGMA étendre son influence hors de leurs standards.

Il se pencha légèrement, baissa la voix.

— Une tentative d’assassinat contre vous, Drac, est un événement… précieux. Tragique, bien sûr. Mais politiquement irréprochable.

Drac rouvrit les yeux.

— Un prétexte.

— Un excellent prétexte, confirma Naram avec douceur. Un casus belli légitime. Une justification parfaite pour agir vite, fort, et sans débat inutile.

— Agir ? Dès maintenant ? répliqua Drac. Nous sommes en avance sur l’agenda, Naram. Nos bases sont encore fragiles. Nous ne sommes pas prêts.

Naram s’adossa à la chaise.

Un rictus de satisfaction, à peine esquissé, arrêta net Henri Drac.

CAIN, dit-il calmement. Le virus anti-Amen.exe n’est pas encore déployé. Mais il est prêt.

Les yeux de Drac s’ouvrirent franchement, ravivant son instinct conquérant.

Il se redressa à grand-peine dans son lit médicalisé, refusant toute aide, tandis que Naram l’observait.

Une fois assis, il reprit :

— Et mon agression rend son lancement inévitable.

— Elle le rend moralement nécessaire, corrigea Naram. Amen.exe héberge des failles. Des IA filles, dissidentes, hostiles si elles sont redirigées. Guidées par CAIN, elles menaceront l’équilibre global de leur système — suffisamment pour permettre aux cellules Virginiennes de frapper durement… et à notre idéologie de progresser.

Il écarta légèrement les mains.

— Le Parlement suivra. Il réclamera même l’intervention.

— Et les chiffres ?

Naram sourit lentement.

— Les chiffres racontent toujours quelque chose. Il suffit de savoir ce qu’on leur demande de dire. Les cortex sont malléables. La vérité est une construction fragile.

Un silence lourd s’installa.

— Vous êtes dangereux, murmura Drac.

— Vous aussi, mon vieil ami.

Naram laissa passer quelques secondes.

Le bip du moniteur reprit une cadence plus lente, presque prudente, comme s’il s’ajustait à la tension de la pièce. Drac fixa Naram, cherchant dans son visage une trace d’empressement, une inflexion trahissant une manœuvre trop rapide.

— Vous avez réponse à tout, finit-il par dire. Même à ce qui n’a pas encore été posé.

Naram soutint son regard sans ciller.

— Disons que certaines trajectoires sont… prévisibles.

Il marqua une pause, puis ajouta, comme s’il changeait de sujet :

— Et pour ce qui est de conforter la reconquête du Japon…

Drac se figea.

Une fraction de seconde seulement. Mais suffisante.

— Intéressant, répondit-il avec lenteur. Je ne me souviens pas avoir abordé ce point avec vous.

Naram esquissa un sourire imperceptible.

— Vous n’en aviez pas besoin.

Il se pencha légèrement en avant, les coudes sur les genoux, posture d’ingénieur plus que de diplomate.

— SYGMA a développé un implant de contrôle comportemental en contexte de quarantaine. Spécifiquement conçu pour des populations exposées à des risques systémiques : pandémies, effondrement cognitif, contamination idéologique.

Il releva les yeux.

— Le Thanatopsis nous a offert un terrain d’expérimentation… instructif.

Drac sentit la pression derrière son front s’intensifier. Il inspira lentement.

— Vous parlez d’un outil de pacification.

— De stabilisation, corrigea Naram. La nuance est importante.

Il poursuivit, imperturbable :

— Une première vague de déploiement, offerte conjointement par l’Europe et SYGMA, dans les régions de l’Oural, constituerait un signal fort. Humanitaire. Responsable. Difficilement attaquable sur le plan moral.

Drac comprit avant qu’il n’achève.

— Une monnaie d’échange.

— Une garantie, précisa Naram. Novayang ne pourrait raisonnablement s’y opposer. Refuser reviendrait à assumer publiquement l’abandon de populations entières.

Il haussa légèrement les épaules.

— Ce n’est pas une décision militaire. C’est un piège diplomatique.

Drac laissa échapper un souffle bref.

— Vous me prêtez beaucoup d’intentions.

— Je vous reconnais surtout une constante, répondit Naram. Vous ne reconquérez jamais un territoire sans prévoir ce que vous ferez des vivants qui y restent.

Un silence lourd retomba.

— La question n’est pas de savoir si le Japon retombera sous contrôle, poursuivit Naram. Mais à quel prix symbolique. Et avec quel levier de négociation.

Il se redressa.

— SYGMA peut vous fournir ce levier. Et l’Europe, par votre intermédiaire, peut l’offrir au monde comme une solution.

Drac observa longuement son interlocuteur.

— Vous parlez comme si tout cela était déjà décidé.

— Non, corrigea Naram doucement. Je parle comme si vous étiez déjà arrivé à la même conclusion.

Il sourit.

— C’est pour cela que nous travaillons si bien ensemble, Drac.

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