Chapitre XXXIV

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Forêt de Schirmeck – 03 octobre 2075
Z.A.R. — ARCHANGE MAGINOT / NEOFFICIΝ

La lumière s’échappant de la trappe lui permit de confirmer son intuition.
L’appareil était un VT-28 « HERMOD », et l’écusson qu’il entreapercevait sur la paroi en désignait sans ambiguïté le propriétaire : SYGMA.

Boronov souffla, las.
Il saisit son bouclier tactique et se mit en garde — réflexe ancien — prêt à faire face à cette nouvelle menace, quelle qu’elle soit.

Deux agents en uniforme émergèrent les premiers.
Ils ne montrèrent aucune hostilité, se contentant de se poster de part et d’autre de l’ouverture.
Leurs gestes étaient calmes, les distances maîtrisées.
Rien qui évoque une extraction.
Rien qui ressemble à une arrestation.

Puis elle apparut.

Elle portait un tailleur sombre, parfaitement ajusté.
La lumière rasante accrocha son visage lorsqu’elle franchit le seuil : des traits slaves, harmonieux, de grands yeux verts, une chevelure dorée soigneusement tenue.
Sa posture trahissait une autorité bien plus profonde que celle d’un officier APC — une présence installée, incontestable.

Elle ouvrit alors un parapluie — geste précis, élégant, presque anachronique — qui créa autour d’elle un écrin artificiel, effaçant la pluie.
Sa silhouette, isolée dans ce cercle sec, devint soudain… familière.

Elle s’arrêta à distance exacte.
Comme si cette mesure avait été apprise longtemps auparavant.

Quelque chose se crispa en Boronov, sans qu’il puisse dire quoi.
Ce n’était pas un souvenir, pas vraiment — plutôt une résistance sourde, un refus instinctif de laisser émerger ce que son esprit pressentait.

Son regard s’attarda malgré lui sur des détails insignifiants : l’angle de sa mâchoire, la façon dont elle inclinait très légèrement la tête, cette manière de regarder sans fixer, comme si son attention se portait ailleurs, au-delà de la scène immédiate, au-delà de lui.

Un nom tenta de remonter, porté par une sensation diffuse, presque douloureuse.
Il buta contre un vide obstiné.

— Ivan… ?

Elle prononça son prénom comme une caresse.

Quelque chose céda, imperceptiblement, derrière la colère contenue.
Il abaissa son bouclier et se redressa.

Son esprit luttait pour remettre de l’ordre, pour raccorder des fragments épars, mais cette voix produisait un effet troublant — presque apaisant.
Son instinct, soudoyé, lui permit de baisser légèrement la garde.

Boronov ne répondit pas immédiatement.
Il se contenta de la regarder.

Elle esquissa alors un sourire discret, un peu pincé, hors protocole.

— Qui… qui êtes-vous ?
finit-il par lâcher doucement.

La pluie continuait de tomber, les turbines du HERMOD ronflaient derrière elle, les hommes en armes attendaient, immobiles ; mais tout cela semblait soudain lointain, presque irréel.

Elle le regarda encore une seconde, puis fit un pas vers lui.
Elle se pencha légèrement, juste assez pour que sa voix ne porte pas, posant sa main sur son bras. Le contact acheva de faire tomber sa garde.

— C’est moi.
Une respiration.
— Kateryna.

Le nom glissa en lui, cherchant une sensation, une connexion oubliée, un souvenir écrasé.

Elle se redressa, déjà ailleurs.

— Nous n’avons pas beaucoup de temps, ajouta-t-elle simplement.

Sans attendre de réponse, elle se détourna et s’éloigna, ses talons résonnant sur le béton humide en direction d’un petit baraquement que, plus tôt, il avait négligé.

— Kateryna…

Le nom se posa en lui avec un poids inattendu.
Ses lèvres bougèrent presque malgré lui.

Un mot s’en échappa, à peine audible, comme un réflexe ancien dont il ignorait l’origine :

— Moscou…

Puis, sans calcul, comme s’il avait toujours été là, à portée de voix :

— Kat !

Elle fit encore deux pas.
Puis s’arrêta.

Le parapluie se referma dans un claquement sec.

Kateryna se retourna lentement.
Son visage n’exprimait rien de spectaculaire — pas de surprise franche, pas de colère.
Mais quelque chose avait changé. Une retenue nouvelle. Une vigilance déplacée.

— Tu n’as jamais aimé les titres, dit-elle doucement.

Son regard se posa sur lui, plus direct cette fois.
Moins professionnel.
Presque… ancien.

— Kat, répéta-t-elle à mi-voix, comme si elle testait le son.

Puis, après un bref silence :

— Ça fait longtemps que personne ne m’appelle comme ça.

Elle marqua une pause. Juste assez pour que le passé ait le temps d’exister entre eux.

— Viens, Ivan. Nous ne devrions pas être ici.

Elle se détourna et reprit sa marche.

Cette fois, Boronov n’hésita pas.
Il lui emboîta le pas, laissant derrière lui la pluie, le HERMOD et les silhouettes immobiles des agents SYGMA.

Le silence s’étira quelques secondes, seulement troublé par le bruit de leurs pas sur le béton humide.

Puis, sans la regarder :

— Alors pourquoi tu es là, Kat ?

La question n’était ni accusatrice ni suppliante.
Elle portait tout à la fois l’incompréhension ancienne, le soupçon, et ce reste de confiance qu’il n’avait jamais vraiment su où ranger.

Kateryna continua d’avancer.

— Parce que tu ne devrais pas être ici, répondit-elle enfin.
— Du moins pas tout seul.

Elle désactiva une série de scellés et passa la porte du baraquement sans se retourner.

Boronov inspira profondément.
Les impacts de balles criblant la porte attirèrent aussitôt son regard.
Ses doigts glissèrent sur le métal, évaluant instinctivement le calibre, l’angle, la provenance.

Puis il entra à sa suite.

L’intérieur était plus petit qu’il ne l’avait imaginé ou probablement pas étudié et adapté à sa carrure.
Une pièce basse, étouffée, éclairée par quelques rampes encore en service.
Un ancien poste de garde, manifestement, et maintenant qu’il s’y tenait, tout lui semblait familier.

Tout sauf le désordre et les murs qui portaient encore les stigmates d’un combat récent.
Impacts groupés. Éclats de béton. Traces noires de brûlure mal nettoyées.
Sur le sol, des marques de traînée racontaient une retraite désordonnée, des corps déplacés, peut-être emportés.

Boronov ralentit instinctivement.

— Début d’année, murmura-t-il.

Kateryna hocha la tête sans s’arrêter.

— Opération Archange, confirma-t-elle simplement, s’enfonçant plus avant.

Derrière le poste de garde, presque dissimulé par une cloison métallique mal alignée, se trouvait l’ascenseur.
Un modèle ancien, massif, aux parois renforcées, frappé d’un marquage à moitié effacé :

NEOFFICIN — ACCÈS RESTREINT

Les voyants étaient allumés.

— Il fonctionne encore, nota Boronov.

— Évidemment, répondit Kateryna.
— Ce qui compte vraiment est toujours maintenu en état.

Elle désigna le panneau de contrôle.

— Pose ta main là.

Un scan bref précéda un cliquetis sourd.
L’écran afficha :

« Ivan Boronov — Accès autorisé »

Les portes coulissèrent dans un souffle grave.

À l’intérieur, l’air était différent.
Plus sec.
Chargé d’ozone et de quelque chose de plus organique, presque médical.

Kateryna entra la première, tandis qu’Ivan restait un instant figé, incrédule.

— À partir d’ici, dit-elle sans se retourner,
— ce que tu vas voir ne figure sur aucun rapport officiel.

Elle marqua une pause, puis se tourna vers lui.

— Et ce que tu te rappelleras…
— ce sera à toi de décider si tu veux t’en souvenir.

Elle se décala naturellement.

Boronov entra à son tour.

Les portes se refermèrent derrière eux dans un claquement étouffé.
L’ascenseur s’ébranla dans un grondement sourd, régulier, presque feutré.

La vibration se propagea lentement à travers la structure métallique, remonta par le sol, gagna les jambes de Boronov, puis sa poitrine. Ce n’était pas un mouvement brutal, ni même inconfortable — plutôt une cadence connue, une oscillation familière qui imposait son rythme au corps avant même que l’esprit n’ait le temps de réagir.

Il inspira profondément… et quelque chose se referma en lui.

Ce bruit, cette fréquence basse, trop stable pour être anodine, réveillait une mémoire qui ne passait pas par les images. Son dos se redressa imperceptiblement, ses épaules se placèrent d’elles-mêmes, comme si son corps anticipait une posture attendue. Sa respiration ralentit, se fit plus régulière, presque disciplinée, et son regard se fixa sans vraiment voir les parois de l’ascenseur.

Une pression diffuse s’installa derrière ses tempes, pas douloureuse, mais lourde de promesses connues. Ses avant-bras picotèrent légèrement, comme si la peau elle-même se souvenait de gestes précis, répétés, méthodiques — des aiguilles introduites sans violence, des injections expliquées calmement, des procédures toujours encadrées, toujours présentées comme nécessaires.

Acceptées.
Ou, du moins, conditionnées pour l’être.

Son cœur adopta un rythme plus lent, plus profond, et Boronov réalisa avec un malaise sourd qu’il n’éprouvait ni panique ni colère. Seulement cette docilité ancienne, apprise, intégrée au fil des années passées à descendre ainsi, encore et encore, vers ces salles où l’on prenait soin de lui autant qu’on le façonnait. Il pouvait désormais les voir.

À côté de lui, Kateryna resta silencieuse.
Mais elle n’avait pas eu besoin de le regarder longtemps pour comprendre.

Puis l’ascenseur s’immobilisa.

— …on y est, laissa-t-elle glisser doucement en se rapprochant d’Ivan.

Les portes s’ouvrirent.

Devant ses pieds se dévoilait un chaos inattendu, une pièce dévastée par l’opération militaire.

L’air était saturé d’odeurs mêlées — plastique brûlé, solvants éventrés, métal chauffé trop longtemps. Les éclairages de secours clignotaient sans logique apparente, projetant des ombres disloquées sur des murs éventrés. Des consoles arrachées jonchaient le sol, éventrées comme des carcasses. Des câbles pendaient du plafond, sectionnés net, encore vibrants par endroits.

Boronov n’eut pas besoin d’un mot.

Son corps partit avant sa pensée.

Il traversa la salle d’un pas rapide, puis d’une foulée, enjambant les débris, ignorant les éclats de verre qui craquaient sous ses bottes. Son regard balayait déjà l’espace avec une précision fébrile, cherchant une direction qu’il n’avait jamais apprise — mais toujours connue.

— Là.

Il bifurqua brutalement, repoussa une porte latérale déformée par une explosion. Le métal grinça, protesta, céda.

Il entra.

La salle de la cuve.

Ou ce qu’il en restait.

Il s’arrêta net.

La cuve occupait toujours le centre…
mais elle était brisée.

Le verre avait explosé vers l’extérieur. Les cerclages étaient tordus, arrachés, comme forcés de l’intérieur. Les bras mécaniques pendaient, disloqués, certains encore à demi actifs, oscillant dans le vide comme des membres amputés. Le sol était criblé d’impacts, incrusté d’éclats translucides mêlés au béton.

Vide.

Boronov s’approcha lentement.

— Non… souffla-t-il.

Il posa la main sur la paroi éclatée. Le contact était froid. Mort.

— C’est ici, dit-il sans se retourner.
— C’est ça que j’ai senti à Kehl.

Sa mâchoire se crispa.

— C’est ce putain de monstre ailé.

Kateryna entra à son tour, mais resta en retrait.

— Dis-le, lâcha-t-il soudain en se tournant vers elle.
— Dis-le clairement.

Elle soutint son regard.

— Ce n’était pas humain, Ivan.

Il ricana, bref, sans humour.

— Non.
— Ça, j’avais compris.

Il fit quelques pas, renversa du pied une chaise d’injection couchée sur le flanc. Le métal résonna lourdement.

— Alors quoi ?
— Vous avez ouvert quoi ici ?
— Vous avez trouvé quoi ?

Kateryna s’approcha de la cuve brisée.

— Pas trouvé.
— Contacté.

Il se figea.

— Ne me sors pas ce mot à la con.

Elle posa la main sur le verre éclaté.

— ADN exogène.
— Structure non terrestre.
— Compatibilité biologique impossible chez un humain standard.

Il éclata d’un rire sec.

— Et moi, je suis quoi alors ?
— Une putain d’exception statistique ?

Elle se tourna vers lui.

— Tu es une interface.

Il la fixa, incrédule.

— Tu veux dire que j’ai ça…

Il se frappa la poitrine du poing.

— …là-dedans ?

Elle hocha lentement la tête.

Boronov détourna le regard, passa une main sur son visage.

— Bordel…

Puis il releva la tête, les yeux durs.

— Et NeofficiN ?
— La Générale ?
— Tout ce merdier à Kehl, c’était quoi ? Une improvisation ?

— Une récupération ratée, j’imagine, répondit-elle.
— Ils ont mis SYGMA sur la touche, tu as dû remarquer.

Il grogna, se rappelant l’hôpital de campagne, l’ordre de mise en retrait, Langlois et Kowalik laissés derrière.

— Et moi ?
— Je faisais partie du package ?

Elle hésita une fraction de seconde.
Il l’avait vu.

— Réponds.

— En 67, ils ont voté ta mise en sommeil, dit-elle.
— Parce que tu devenais trop populaire, trop ingérable.

Kateryna resta un instant silencieuse, lui laissant le temps de digérer l’information.

Puis elle parla, plus lentement.

— À Moscou, notre mission était simple, Ivan.
Observer. Inspirer. Servir.

Elle esquissa un sourire bref, sans ironie.

— Tu étais un symbole d’espoir. Tu m’as séduite.

Il l’écoutait sans la regarder.

— Tu donnais au peuple, à moi, quelque chose à quoi croire.
La Russie combattante et conquérante.
À nouveau souveraine, libérée de sa tutelle chinoise.

— Tu étais parfait, et ils t’ont troqué contre une stabilité géopolitique.

Il serra la mâchoire.

— Et maintenant ?

Elle leva les yeux vers la cuve vide.

— Parce que tu t’es réveillé et que tu es…
— …n’es plus silencieux.

Il tourna la tête.

— Explique.

— À Kehl, dit-elle, nous avons enregistré une résonance.
Pas énergétique. Pas mystique.

Elle posa deux doigts contre sa tempe.

— Cognitive.

Il sentit un frisson lui courir dans le dos.

— La même que chez tes frères.

Il se tourna brusquement vers elle.

— Quels frères ?

— Les autres sujets du projet BRN.
Ceux qui, comme toi, ont survécu… mais furent moins populaires.

Un silence lourd.

— Combien ? demanda-t-il.

Elle ne répondit pas tout de suite.

— Assez pour que nous sachions que ce n’était pas une anomalie.
Et trop peu pour que nous puissions nous permettre d’en perdre un de plus.
Je n’ai jamais cessé de veiller sur toi.

Il expira lentement.

— Ils peuvent faire ce que je fais.

— Ils peuvent ressentir.
Certains peuvent influencer.
Mais aucun n’a ta stabilité.

Il eut un rire sans joie.

— Tu appelles ça de la stabilité ?

— Oui, répondit-elle sans hésiter.
— Parce que tu doutes.
— Parce que tu refuses d’obéir aveuglément.

Elle s’approcha d’un pas.

— Les créatures que tu as croisées à Kehl ne répondent pas à la force.
— Elles répondent à la cohérence.
— À une volonté qui ne ment pas.

Il baissa les yeux.

— Et la Russie ?

— Elle sombre, Ivan.
Pas sous les bombes.
Sous la maladie.
Et à cause de Drac de Saint-Genest, qui a fourni à la Chine les moyens d’asseoir son leadership sur l’Alliance.

Il la fixa.

— Ils veulent que je libère notre pays… avec des monstres ?

— Non, corrigea-t-elle doucement.
— Je veux que personne d’autre ne les utilise à ta place.

Le silence revint, épais.

Puis, plus bas :

— Je t’ai aimé, Ivan.

Il releva la tête, surpris.

— Sincèrement.
Pas comme une mission.
Pas comme un actif.

Elle soutint son regard.

— Et j’ai gardé foi en toi quand tout le reste du système t’a rangé dans une case.
— Quand ils ont décidé que tu étais trop dangereux pour être libre…
— …mais trop précieux pour être détruit.

Il serra les poings.

— Tu savais qu’ils allaient m’éteindre.

— Oui.

— Et tu as laissé faire.

— J’étais dévastée. Je savais que te sauver à ce moment-là t’aurait condamné, répondit-elle sans détour.
— Et parce que je savais qu’un jour… ils auraient besoin de toi vivant.

Un long silence.

Puis Boronov parla, enfin.

— Alors ce n’est pas une mission.

Elle secoua la tête.

— Non.

— C’est un choix.

— Oui.

Il regarda une dernière fois la cuve vide.

— Le Poing du Peuple…

— …n’est plus un slogan, compléta-t-elle.
— C’est une direction.

Il inspira profondément.

— Et si je refuse ?

Elle ne détourna pas le regard.

— Alors la Russie tombera quand même.
— Mais pas par ta faute.

Un battement.

— Et si j’accepte ?

Elle s’approcha encore.

— Alors tu ne serviras plus.
Tu commanderas.

Il resta silencieux.

Mais cette fois, ce n’était plus la colère qui brûlait dans son regard.
C’était quelque chose de plus dangereux.

Il ferma les yeux une dernière seconde, puis se tourna vers la sortie, déjà en mouvement, déjà décidé.

— Поехали домой.

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