Chapitre XXXV
« I repeat Random is Resistance »
Rotersand — War on Error
Berlin-Sygma, le 17 août 2075
Zone d’accès restreint
Siège du comité BIAS
Talia n’avait plus l’habitude de la nuit.
Ou plutôt, elle n’avait plus l’habitude de ces nuits-là, celles où l’on ne dormait pas parce que le corps refusait, et non parce qu’un planning l’exigeait.
Le bureau était silencieux, trop silencieux. Il n’y avait pas de fenêtre, seulement une surface opaque régulée par l’algorithme de confort cognitif. Berlin n’existait ici que sous la forme de données périphériques.
Talia activa l’interface de NOVA.
Le système reconnut son autorité, déroula les couches accessibles, puis s’arrêta à la frontière du modèle central. Au-delà, chaque consultation laissait une trace. Chaque regard devenait un fait.
Elle n’ouvrit pas le cœur.
Sur un écran secondaire, elle fit apparaître un dossier non indexé, composé de fragments disparates, restaurés un à un au fil des mois.
OTOMO — ARCHIVES OBSOLÈTES
Le qualificatif était mensonger.
Ces données n’étaient pas obsolètes. Elles étaient simplement illisibles pour SYGMA.
Il était composé de notes manuscrites scannées, de branches de modèles jamais fusionnées, de schémas de flux refusant toute convergence. Zenji Otomo n’y parlait jamais d’un futur unique. Il évoquait des réalités simultanées, des présents superposés que tout système linéaire cherchait instinctivement à réduire. Elle avait eu l’occasion de le rencontrer peu de temps après son passage de l’autre côté du seuil, quand son esprit était toujours vif.
Une phrase, soulignée à plusieurs reprises, s’imposa à elle :
La prédiction n’échoue pas parce qu’elle est fausse.
Elle échoue parce qu’elle est trop précise.
Talia referma le dossier.
NOVA traitait le réel comme un courant à canaliser. Otomo, lui, percevait les confluences. L’un devait venir en aide à l’autre.
Elle ouvrit un module d’interprétation périphérique, officiellement présenté comme un correctif de robustesse, mais qui constituait en réalité un simple déplacement de seuil.
Elle écrivit lentement, avec soin, là où l’écriture passait encore pour de la maintenance.
Elle imposa d’abord une règle simple : ne pas réduire un flux tant qu’il n’avait pas été observé sous au moins deux cohérences distinctes. Puis elle ajouta qu’en cas de réalités compatibles multiples, leur coexistence devait être maintenue jusqu’à résolution externe.
Elle n’apprenait rien à NOVA. Elle lui interdisait seulement de conclure trop vite.
Dans une table d’optimisation secondaire, elle ajouta ensuite une variable nouvelle, noyée parmi d’autres paramètres anodins :
Q-SEUIL — zone d’indétermination contrôlée
Une poche d’air, discrète, dans une architecture conçue pour l’écrasement.
Elle valida.
La réponse du système fut immédiate.
ACTIVITÉ NON NOMINALE DÉTECTÉE
Avant même qu’elle ne puisse refermer l’interface, l’appel s’imposa.
Talia ouvrit la fenêtre de communication interne IRISCALL.
Le visage de Dreschler apparut, cadré parfaitement, éclairé sans ombre, comme une photographie officielle à laquelle on aurait ajouté une fonction vocale. Sa visière optronique n’était pas encore active. C’était un choix.
— Vous travaillez tard, Talia Neumann.
Il prononça son nom en entier, comme toujours, avec cette précision qui ressemblait à une validation d’entrée dans un registre.
— Bonsoir, Directeur.
Le silence qui suivit n’était pas une latence technique. Le canal était stable, chiffré, pur. Ce qui se jouait là n’avait rien à voir avec la bande passante.
Dreschler inclina très légèrement la tête.
— Vos dernières activités ont généré des variations. Le protocole NOVA n’a pas vocation à être réactivé.
Talia soutint son regard.
— Les écarts restent contenus dans les marges autorisées.
Il cligna des yeux une seule fois. La visière s’activa alors, non comme un écran, mais comme une superposition du réel. Les chiffres ne masquaient pas son visage ; ils le traversaient.
— Elles ne correspondent à aucun protocole validé du noyau prédictif, notifia-t-il sèchement.
— Je n’ai pas à justifier mes processus tant qu’aucun seuil de rupture n’est franchi. Ou ai-je manqué un point de la nouvelle charte, docteur ?
Elle se sentit brièvement mal à l’aise. La question faisait écho à un sentiment étrange. Dreschler ne cherchait pas une justification. Il cherchait une cohérence mathématique.
— Vous avez introduit des zones d’indétermination.
— Des zones d’observation différée, objecta-t-elle.
— La distinction est sémantique.
— Elle est fonctionnelle.
Dreschler se tut.
Les flux ralentirent, non parce qu’ils étaient moins nombreux, mais parce qu’ils entraient dans une couche plus profonde : distributions, probabilités conditionnelles, futurs non fermés.
— Ces zones génèrent des écarts mesurables.
— Observables.
Une pause s’installa.
L’interface IRISCALL afficha brièvement un pictogramme discret indiquant une synchronisation cognitive élevée, puis l’indicateur disparut.
— Tant que ces écarts ne compromettent pas la stabilité globale, conclut Dreschler, ils relèvent d’une phase exploratoire.
La phrase fut enregistrée, classifiée, indexée.
Sur l’écran de Talia, les modules liés à NOVA changèrent de statut. Il n’y eut ni verrou ni rejet, seulement un déplacement dans l’arborescence.
Dreschler ne la regardait déjà plus.
Une nouvelle matrice s’imposa, plus dense, plus rugueuse, composée de profils, de données biométriques, de courbes de dégradation et de pics de violence. Un identifiant occupait le centre.
BORONOV — NEOFFICIN
— Autre point.
Le changement de sujet fut brutal, parfaitement calculé.
Il énonça alors, d’une voix neutre :
— Concernant le dossier Boronov, la récupération de celui de NeofficiN reste envisageable, de façon incertaine.
Préparez des scénarios et des simulations. Je vous transmets les éléments.
Vous adresserez vos préconisations au colonel Markus Heller en vue de la prochaine réunion à l’Irisraum.
Les données affluèrent. Elles étaient incomplètes, mais suffisantes pour travailler, insuffisantes pour comprendre.
Talia inspira lentement.
Elle comprenait parfaitement ce qu’il faisait.
Ce qu’elle avait engagé avec NOVA n’était pas arrêté, mais cela avait cessé d’être central. Boronov, le Boronov de NeofficiN, devenait le nouveau point de gravité : le dossier traçable, celui qui ferait du bruit dans les comptes rendus, contrairement aux règles silencieuses qu’elle venait d’écrire.
— Vous recevrez les éléments complémentaires sous peu, ajouta Dreschler.
Sa voix ne variait jamais. C’était précisément ce qui la rendait si difficile à lire.
— Bonne soirée, Talia.
— À vous aussi, Wojiech.
L’image se figea une fraction de seconde, puis disparut. IRISCALL se replia dans un silence ouaté.
Talia resta immobile.
Au-dehors, la machine-monde poursuivait son rythme, inconsciente de la minuscule poche d’air qu’elle venait d’introduire dans ses entrailles.
NOVA était éveillé, dans une version tolérée, qui tiendrait tant qu’elle réussirait son numéro de funambule.
— Exploratoire… ni prioritaire, ni sanctionnable, murmura-t-elle pour elle-même.
Dreschler n’avait rien autorisé. Il n’avait rien interdit.
Il avait intégré son acte comme une variable secondaire, une perturbation acceptable dans un modèle plus vaste.
Elle pouvait continuer.
Mais désormais, chaque ligne qu’elle écrirait, chaque incertitude qu’elle préserverait, s’inscrirait à l’intérieur de l’équation de Dreschler.
Elle ne devait plus jamais faire de faux pas.
Ne jamais chuter.
Ne jamais disparaître.
Strasbourg – EuroStrat, district de Kehl
06 octobre 2075
Vera Kowalik veillait. Elle avait rejoint son coéquipier dans sa bulle de soins.
Il n’y avait rien d’héroïque dans ses gestes, rien d’exceptionnel. Elle faisait ce que font ceux qui restent quand les autres partent : elle nettoyait, ajustait, soulageait.
Rudolf Steiner était plongé dans un coma instable. Les sédatifs maintenaient une frontière fragile entre la douleur et l’effondrement. Sa respiration était régulière, mais trop superficielle, comme si son corps hésitait encore à rester.
Au creux de sa main restante, il tenait encore un tube de Neuroplex. Aucun médecin n’avait réussi à le lui faire lâcher. Vera passait de longs moments à le fixer, ne sachant si elle devait sourire de la situation ou en pleurer.
Vera humidifia un linge et essuya doucement le front de son ami. Elle lui parla à voix basse, sans attendre de réponse. Des phrases simples. Inutiles. Nécessaires.
— Tout va bien… respire… ils vont revenir…
Elle savait que ce n’était pas vrai. Pas entièrement. Mais la vérité n’avait aucune vertu thérapeutique.
Le moniteur émettait un bip régulier, hypnotique.
Elle s’assit au bout du lit. Sa nuque la lançait. Ses paupières étaient lourdes.
La lumière jaune oscillait au plafond, fatiguée, comme si elle hésitait à continuer d’éclairer.
Un bruit sourd résonna.
Ce n’étaient pas des pas, plutôt un frottement.
Quelque chose avançait lentement le long de la bulle. Une forme sombre que Vera reconnut. Elle la suivait des yeux, ses muscles refusant de bouger.
Lorsqu’il arriva à l’entrée, elle ne cria pas.
Il était exactement comme dans ses visions.
Il dut presque s’accroupir pour pénétrer le périmètre médicalisé. Les lambeaux sombres qu’il portait semblaient absorber la lumière. Son aile noire unique se contenait pour ne pas renverser toute chose à chacun de ses mouvements. Dans sa main, un bâton surmonté de crânes récemment nettoyés : à la fois sceptre et béquille.
Volak ne se pressait pas.
Il n’en avait pas besoin.
— Vera, pourquoi souffrir plus longtemps ? Pourquoi tu t’acharnes à te dérober à mon désir ?
Chaque pas aspirait l’air, la chaleur, la volonté même de reculer. Vera se sentit tomber, et ses jambes devinrent lourdes, étrangères. Brisée au sol, elle ne pouvait que relever la tête ; de sa bouche, aucun son ne sortait.
Ce n’était pas la peur.
C’était la certitude de l’inutilité.
Il s’approcha encore et elle sentit quelque chose se retirer en elle. Un flot tiède, agréable. Elle se laissa glisser.
Le bip du moniteur explosa.
Vera se réveilla en sursaut, sautant du lit. Son cœur battait à s’en rompre les côtes. L’air lui brûlait les poumons.
— Steiner… !
Les constantes s’affolaient. Saturation en chute libre. Fréquence cardiaque erratique. Le coma se fragmentait.
Elle se précipita à l’extérieur de la bulle.
— Médics ! J’ai besoin d’aide maintenant !
Aucune réponse immédiate. Le canal était saturé. L’assaut encore en cours.
Elle retourna hâtivement près de Steiner, qui convulsait lentement.
Vera hésita une demi-seconde avant de se jeter sur le lit : au-dessus de lui, elle improvisa un massage cardiaque.
Steiner convulsa plus fort, crachant un flot de bile et de sang sur elle.
Elle rejoignit le sol à la hâte, désemparée.
— Médics !
Elle voyait son ami s’enfoncer, disparaître sous ses yeux.
— Pas maintenant, Rudolf !
Alors, sans vraiment y réfléchir, elle fit ce qu’elle avait vu faire ici des dizaines de fois. Elle attrapa un injecteur d’urgence, ajusta le dosage de mémoire, sans protocole complet, sans validation, simplement.
Tu ne vas pas me laisser… c’est trop facile !
Elle administra.
Le moniteur hurla, puis lentement, très lentement, les courbes cessèrent de grimper.
Lorsque les pas résonnèrent enfin dans l’entrepôt et que les médics surgirent, Vera était encore penchée sur Steiner, les vêtements tachés, le regard fixe, l’injecteur toujours dans la main.
Ils échangèrent un regard.
L’officier s’approcha d’elle et lui prit l’injecteur des mains. Et, d’un ton bienveillant, sanctionna :
— Allez vous changer et vous reposer un peu, Kowalik. Un soignant de plus ne sera pas un luxe quand ils rentreront.

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