Chapitre XXXVI
Strasbourg – EuroStrat,
06 octobre 2075
ZAR Sygma – Confidentiel
La cabine de douche était trop étroite, mal adaptée pour lui.
Les parois translucides frôlaient ses épaules lorsqu’il bougeait, et il devait légèrement courber la tête pour ne pas cogner le pommeau mal réglé. C’était un logement d’officier SYGMA, standardisé, optimisé, conçu pour des corps moyens et des vies interchangeables.
L’eau frappait le carrelage avec un bruit régulier, presque joyeux, un son déplacé dans cet espace trop contraint. Sous le jet, Boronov restait immobile, coincé dans l’étroitesse de la cabine, les épaules larges offertes à la chaleur artificielle. La vapeur saturait l’air, collait à sa peau et rendait l’atmosphère plus lourde encore.
À travers les parois trop fines, des sons filtraient déjà depuis la base. Il distinguait des portes automatiques, des pas pressés, une annonce étouffée aussitôt coupée. Plus loin, le vrombissement sourd d’un rotor qu’on lançait trop tôt indiquait que la ZAR s’éveillait brutalement, comme après une décision prise dans l’urgence et qu’il ne fallait pas commenter.
L’eau ruisselait le long de son dos et s’accumulait à ses pieds avant de disparaître dans la bonde étroite. Elle n’était pas parfaitement claire. Une teinte infime, diluée, la troublait encore, suffisamment rouge pour être perçue, pas assez pour être nommée.
Il ferma les yeux.
Les visages revinrent, sans ordre ni invitation : Elsa, du Zum Letzten Fass ; le colonel Ackermann ; Hammerstein.
Son poing frappa la paroi au niveau de sa taille dans un geste bref et contenu, et il aurait voulu que la vibration fasse voler le verre en éclats. La colère n’était pas dirigée vers l’extérieur. Elle remontait contre lui-même, contre la facilité avec laquelle il s’était laissé entraîner. La nuit refusait encore de se taire.
Dans la pièce attenante, sous un éclairage blanc trop précis, un treillis neuf, taillé sur mesure, attendait sur un présentoir métallique. Le tissu était rigide et intact, encore marqué par le pli d’usine. Les insignes fraîchement posés captaient la lumière sans la réfléchir. Rien n’y dépassait, rien n’y manquait, et l’écu avait été chargé selon le protocole.
C’était un uniforme pensé pour être porté au matin.
À l’opposé, jeté contre un mur, un autre ensemble gisait à même le sol. Il était déchiré par endroits et marqué de taches sombres que personne ne chercherait à identifier. Celui-là n’était plus prévu. Celui-là avait servi.
Un grondement sourd traversa l’appartement, suivi d’un second, plus proche. Les pales d’un hélicoptère.
Boronov coupa l’eau.
Le silence revint brutalement, aussitôt remplacé par les bruits de la base que la vapeur ne contenait plus. Il sortit de la cabine en se redressant enfin, attrapa une serviette et passa devant l’uniforme abandonné sans ralentir, tandis que sa main gauche massait la droite encore endolorie.
Il s’arrêta devant le présentoir.
Il resta ainsi un instant, immobile, puis sa main se posa sur le treillis neuf. Ses doigts parcoururent lentement les broderies et les inscriptions, comme s’ils en lisaient déjà le poids.
Strasbourg – EuroStrat, district de Kehl
06 octobre 2075
Le chant s’était brisé.
La douceur trompeuse des voix avait laissé place à une dissonance gutturale qui faisait vibrer l’air plus que l’oreille. Les silhouettes féminines reculèrent d’un pas, leurs visages figés dans une grimace trop large pour être humaine, tandis que sous leur peau la chose remuait avec violence.
— GO ! GO ! GO ! cria Jonas Kirmann.
Les pénitents frappèrent les premiers.
Ils ne crièrent pas.
Ils ne chargèrent pas vraiment.
Ils avancèrent.
Leurs chaînes claquaient contre le béton, lourdes, régulières, comme si chaque pas obéissait à un rythme qu’eux seuls entendaient. Les corps gonflés des succubes se brisèrent contre eux dans un fracas de chair et d’os. Les pénitents ne cherchaient pas à éviter les coups ; ils absorbaient l’impact, se laissaient lacérer, mordre, déchirer, pour ouvrir la voie.
— Feu contrôlé ! Pas de dispersion ! hurla Kirmann.
La 6ᵉ se remit en mouvement presque instantanément.
Salomon ouvrit le feu le premier, précis, méthodique. Gondo suivit sans un mot, calquant ses tirs sur ceux de son binôme comme il l’avait fait cent fois avant. Le duo avançait d’un même pas, échangeant les chargeurs, couvrant les angles, respirant ensemble.
Lucie Langlois avait repris sa place.
Elle épaulait à gauche de Solmeyer, posture stable, regard dur, gestes nets. Pas un mot inutile. Elle était revenue dans la 6ᵉ comme on rentre dans un habit trop longtemps laissé de côté : sans explication, sans commentaire, avec une concentration presque agressive.
Les tirs claquaient, courts, précis. Pas de rafales inutiles. Chaque balle visait la tête, le thorax, les ventres distendus d’où s’échappait cette lumière sale, pulsante, semblable à une braise mal éteinte. Les succubes hurlaient maintenant, leurs voix se brisant en râles animaux.
Puis d’autres formes surgirent.
Plus rapides. Plus basses.
Des silhouettes qui ne chantaient pas.
Les vampires émergèrent des appartements attenants au couloir, glissant hors des ombres, griffes en avant, visages déjà déformés par la chasse. Ils ne criaient pas. Ils frappaient.
L’assaut fut contenu.
— On nettoie. Appartement par appartement. Périmètre intérieur.
La voix de Kirmann ne tremblait pas.
La 6ᵉ se déploya aussitôt.
Salomon et Gondo prirent le couloir principal, progressant en binôme serré. Lucie couvrait les arrières, pivotant à chaque ouverture de porte. Solmeyer avançait avec eux, mécaniquement, appliquant les gestes appris, la respiration calée sur les pas.
Les appartements étaient vides ou dévastés.
Certains ne contenaient plus que des meubles renversés, des traces de griffes sur les murs, des silhouettes humaines figées dans des postures impossibles. D’autres dégageaient encore une chaleur résiduelle, une odeur de chair et de fer, comme si quelque chose venait juste de quitter les lieux.
Chaque pièce était inspectée, marquée, purgée.
La 6ᵉ progressait avec une efficacité froide, presque clinique. Les angles morts disparaissaient les uns après les autres. Le palier fut sécurisé. Le périmètre tenu.
Solmeyer tirait aussi.
Mais quelque chose n’allait pas.
La tour vibrait différemment pour lui. Pas sous l’impact des balles ou des corps projetés contre le béton, mais de l’intérieur. Comme si quelque chose, ou quelqu’un, accordait l’espace à une fréquence qu’il était seul à percevoir.
Il cligna des yeux.
Un instant, le palier sembla se dilater. Les chaînes des pénitents tintèrent plus fort, puis plus lentement, comme si le rythme se désaccordait. Une image s’imposa, brutale, trop précise pour être ignorée : le vide, la hauteur, une chute qui n’était pas la sienne.
— Solmeyer ? lança Kirmann sans le regarder.
Il ne répondit pas tout de suite.
Sa vision se brouilla. Les silhouettes devant lui semblaient légèrement en retard sur leurs propres mouvements, comme des échos mal synchronisés. Il abaissa son arme d’un demi-centimètre, suffisant pour manquer un tir.
Salomon jeta un coup d’œil rapide vers lui.
— Hé, reste avec nous.
Solmeyer inspira profondément, força son corps à obéir. Il épaula de nouveau, tira, rechargea. Les murs vibraient sous l’impact des balles, la tour résonnait comme une cage thoracique géante.
Au centre du dispositif, Nicolescu avançait.
Sa hache décrivait des arcs amples, lourds, précis. À chaque impact, une vibration grave se propageait dans l’air, presque inaudible, mais suffisante pour faire reculer les créatures. Là où la lame passait, la chair se défaisait, et quelque chose d’invisible semblait être arraché avec elle.
Solmeyer sentit la résonance s’intensifier à mesure que Nicolescu progressait, comme si la présence du Moldave servait de point d’ancrage à ce qu’il percevait.
Les pénitents l’entouraient instinctivement, formant un rempart grotesque et silencieux. Leurs chaînes tintaient plus fort à mesure que la résistance faiblissait.
Les dernières succubes reculaient.
Alors, quelque chose changea.
Solmeyer le sentit avant les autres.
La pression.
Pas un bruit. Pas un choc. Une retenue, comme si la tour elle-même venait de suspendre son souffle.
Il baissa lentement son arme.
— Quelque chose arrive… murmura-t-il.
Strasbourg – EuroStrat,
06 octobre 2075
ZAR Sygma – Confidentiel
Les pales de l’hélicoptère tournaient déjà, découpant l’air du petit matin.
La ZAR SYGMA s’éveillait à peine, baignée d’une lumière sale et grise qui n’appartenait à aucune heure précise. Les équipes au sol s’activaient en silence. Les procédures se déroulaient comme toujours.
Le pilote termina sa check-list, casque sur les oreilles.
Carburant.
Trajectoire.
Autorisation validée.
Il releva la tête en entendant les pas.
Boronov monta à bord sans un mot et s’installa.
Il portait l’uniforme NeofficiN. Son uniforme porté, sale, marqué, ancien.
Le pilote hésita une fraction de seconde, puis se pencha légèrement vers l’arrière.
— Mon lieutenant… votre uniforme ?
Boronov ne le regarda pas tout de suite. Il ajusta son harnais, posa les pieds fermement sur le plancher de l’appareil, arrima son bouclier tactique, puis leva enfin les yeux.
— Décollez.
Une pause.
— Je fais mon deuil.
Le pilote ne répondit pas. Il hocha simplement la tête et lança la manœuvre.
— Fantôme 14, officier à bord. Route confirmée. Arrivée prévue 07:51 GMT.
L’hélicoptère quitta le sol.
Boronov laissa son corps s’ajuster au mouvement de l’appareil.
Le sol s’éloignait déjà, mais son esprit restait ancré ailleurs : à l’avenir, à la nuit précédente, à la facilité avec laquelle tout avait basculé une fois les verrous levés. Il n’y avait pas eu de doute, seulement une certitude tardive : il avait obéi trop longtemps à des récits qui n’étaient pas les siens.
L’appareil glissait dans l’aube grise automnale, au-dessus des quartiers parlementaires, à basse altitude. Le soleil commençait à rougir l’horizon derrière les barres de tours strasbourgeoises. Aucun heurt. À l’intérieur, seules les vibrations sourdes de la carlingue et le cliquetis régulier des instruments rappelaient que la machine avançait.
— Écho radar en zone de quarantaine, annonça la pilote sans détourner les yeux.
— Signal instable. Non référencé.
Les données défilaient sur l’écran frontal, parasites verts et blancs noyés dans le bruit ambiant. Une anomalie, perdue dans une zone que personne n’était censé survoler.
Boronov leva les yeux.
Kehl, pensa-t-il aussitôt.
Il n’eut pas besoin de demander confirmation. La topographie suffisait. Les couloirs morts, la frontière, le Rhin comme cicatrice. Une zone qu’on évitait. Ou qu’on enterrait.
— Cap sur le signal, dit-il simplement.
La pilote marqua une hésitation d’une fraction de seconde.
— Confirmez, lieutenant. Zone interdite.
Boronov ne répondit pas immédiatement.
— Fantôme 14 à contrôle. Changement de cap mineur. Retard estimé : deux minutes.
À travers le pare-brise, la brume se déchirait par endroits, révélant les masses sombres des immeubles éventrés. Puis il les vit.
Des flashes.
Brefs.
Rythmés.
Réguliers.
Des éclats secs jaillissaient des hauteurs d’une tour éventrée avant de s’éteindre aussitôt. Pas des explosions. Pas un incendie. Des tirs.
Un sourire imperceptible se dessina sur les lèvres de Boronov.
— Approchez-vous, soldate.
La pilote inspira et ajusta la trajectoire.
— Cap confirmé. Approche en cours.
L’hélicoptère amorça sa manœuvre, ses pales mordant l’air plus densément. Les flashes devinrent plus nets, plus rapprochés.
Boronov les observa sans ciller.
Il n’y avait plus de doute.
Quelque chose se battait encore, là-bas.

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