Chapitre XXXVI (suite)

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Strasbourg – EuroStrat,
06 octobre 2075
ZAR Sygma – Confidentiel

Les pales de l’hélicoptère tournaient déjà, découpant l’air du petit matin.
La ZAR SYGMA s’éveillait à peine, baignée d’une lumière sale et grise qui n’appartenait à aucune heure précise. Les équipes au sol s’activaient en silence. Les procédures se déroulaient comme toujours.

Le pilote termina sa check-list, casque sur les oreilles.
Carburant.
Trajectoire.
Autorisation validée.

Il releva la tête en entendant les pas.

Boronov monta à bord sans un mot et s’installa.

Il portait l’uniforme NeofficiN. Son uniforme porté, sale, marqué, ancien.

Le pilote hésita une fraction de seconde, puis se pencha légèrement vers l’arrière.

— Mon lieutenant… votre uniforme ?

Boronov ne le regarda pas tout de suite. Il ajusta son harnais, posa les pieds fermement sur le plancher de l’appareil, arrima son bouclier tactique, puis leva enfin les yeux.

— Décollez.

Une pause.

— Je fais mon deuil.

Le pilote ne répondit pas. Il hocha simplement la tête et lança la manœuvre.

— Fantôme 14, officier à bord. Route confirmée. Arrivée prévue 07:51 GMT.

L’hélicoptère quitta le sol.

Boronov laissa son corps s’ajuster au mouvement de l’appareil.
Le sol s’éloignait déjà, mais son esprit restait ancré ailleurs : à l’avenir, à la nuit précédente, à la facilité avec laquelle tout avait basculé une fois les verrous levés. Il n’y avait pas eu de doute, seulement une certitude tardive : il avait obéi trop longtemps à des récits qui n’étaient pas les siens.

L’appareil glissait dans l’aube grise automnale, au-dessus des quartiers parlementaires, à basse altitude. Le soleil commençait à rougir l’horizon derrière les barres de tours strasbourgeoises. Aucun heurt. À l’intérieur, seules les vibrations sourdes de la carlingue et le cliquetis régulier des instruments rappelaient que la machine avançait.

— Écho radar en zone de quarantaine, annonça la pilote sans détourner les yeux.
— Signal instable. Non référencé.

Les données défilaient sur l’écran frontal, parasites verts et blancs noyés dans le bruit ambiant. Une anomalie, perdue dans une zone que personne n’était censé survoler.

Boronov leva les yeux.

Kehl, pensa-t-il aussitôt.

Il n’eut pas besoin de demander confirmation. La topographie suffisait. Les couloirs morts, la frontière, le Rhin comme cicatrice. Une zone qu’on évitait. Ou qu’on enterrait.

— Cap sur le signal, dit-il simplement.

La pilote marqua une hésitation d’une fraction de seconde.

— Confirmez, lieutenant. Zone interdite.

Boronov ne répondit pas immédiatement.

— Fantôme 14 à contrôle. Changement de cap mineur. Retard estimé : deux minutes.

À travers le pare-brise, la brume se déchirait par endroits, révélant les masses sombres des immeubles éventrés. Puis il les vit.

Des flashes.
Brefs.
Rythmés.
Réguliers.

Des éclats secs jaillissaient des hauteurs d’une tour éventrée avant de s’éteindre aussitôt. Pas des explosions. Pas un incendie. Des tirs.

Un sourire imperceptible se dessina sur les lèvres de Boronov.

— Approchez-vous, soldate.

La pilote inspira et ajusta la trajectoire.

— Cap confirmé. Approche en cours.

L’hélicoptère amorça sa manœuvre, ses pales mordant l’air plus densément. Les flashes devinrent plus nets, plus rapprochés.

Boronov les observa sans ciller.

Il n’y avait plus de doute.
Quelque chose se battait encore, là-bas.

Strasbourg – EuroStrat, district de Kehl
06 octobre 2075

Ce ne fut pas un choc, mais une pression sourde, comme si quelque chose venait de prendre appui au-dessus d’eux. Les pénitents s’immobilisèrent d’un même mouvement. Leurs chaînes tintèrent faiblement, presque respectueuses.

Un pas résonna dans l’escalier éventré.
Puis un autre.

L’air changea, saturé d’une chaleur dense, organique, lourde. Les succubes se plaquèrent contre les murs, rampèrent, s’effacèrent. La 6ᵉ sentit la menace avant de la voir.

Volak entra sur le palier.

Sa silhouette occupait l’espace sans effort, déformant la perception même du couloir. Son aile unique, repliée contre son dos, semblait pourtant trop vaste pour cet endroit étroit, comme si la tour elle-même avait été construite pour le contenir.

Nicolescu n’hésita pas.

Il se projeta en avant, la hache décrivant un arc brutal, chargé de tout ce que la lame portait de glyphes, de runes et de haine ancienne. L’air vibra sous l’impact annoncé.

Volak leva une main.

La lame s’arrêta net.

Le choc produisit un son sourd, étouffé, comme si l’arme avait frappé une matière qui n’appartenait pas à ce monde. La vibration remonta le long du manche jusque dans les épaules de Nicolescu, le forçant à ployer.

Volak inclina légèrement la tête.

— Pas cette fois, rejeton vaniteux. Tu n’as plus personne à sacrifier.

Sa voix était calme, presque lasse.

Alors il déploya son aile.

Le mouvement fut d’une grâce irréelle dans l’étroitesse du couloir. Les plumes sombres glissèrent dans l’air avec une précision parfaite, comme si chaque centimètre avait été calculé à l’avance. L’aile frappa Nicolescu de côté, non pas avec violence brute, mais avec une puissance fluide, implacable.

Le corps du Moldave fut balayé.

Il heurta la rambarde dans un fracas métallique avant d’être projeté dans le vide. Sa silhouette disparut aussitôt, avalée par les étages inférieurs.

La hache lui échappa au moment de l’impact.

Elle tourna sur elle-même, décrivant une rotation lente, presque solennelle, puis s’écrasa sur le palier dans un bruit sourd. La lame glissa encore de quelques centimètres avant de s’immobiliser, posée en travers du passage.

Volak ne regarda pas le vide où Nicolescu avait disparu.

Il se tourna lentement vers les pénitents.

Ils étaient encore deux debout, chaînes tendues, corps lacérés, mais droits. Leurs visages demeuraient cachés sous les capuches souillées, comme s’ils refusaient jusqu’au bout d’être vus.

Volak avança d’un pas.

Le premier pénitent tenta de lever ses chaînes. Le geste était lent, presque cérémoniel. Il n’atteignit jamais sa cible.

Volak l’attrapa à hauteur du torse. Ses doigts s’enfoncèrent dans la chair sans résistance. Il tira d’un coup sec.

Le corps céda.

Les chaînes claquèrent en retombant au sol, encore animées de soubresauts inutiles. Le pénitent ne cria pas. Il se vida simplement, s’affaissa, disloqué, réduit à un amas de chair et de métal.

Le second tenta d’avancer.

Volak l’attrapa en pleine course, sa main englobant son visage. Il le souleva sans effort, comme un pantin, puis, dans un mouvement circulaire continu, écrasa sa tête contre le mur. La pierre râpa l’os, la chair se dispersa, laissant une traînée sombre et visqueuse.

Il acheva le geste en jetant le corps décapité dans le vide, à la suite de Nicolescu.

Le silence revint.

La 6ᵉ escouade était figée.

Un sang épais et noirci, mêlé d’os et de chair, coulait lentement le long de la trace laissée sur le mur, rejoignant la poussière, les débris, les restes de chants éteints. L’odeur de fer devint plus forte, plus lourde.

Volak inspira profondément.

Puis il leva la main.

Son doigt se tendit.

Il désignait Lucie Langlois.

— Je suis venu pour te reprendre.

Sa voix n’était ni forte ni menaçante. Elle était affirmative. Une évidence ancienne.

Lucie sentit ses jambes se dérober. Son souffle se bloqua dans sa poitrine. Autour d’elle, les autres levèrent instinctivement leurs armes, mais leurs mains tremblaient.

Volak inclina légèrement la tête, ses yeux noirs fixés sur elle.

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