Chapitre XXXVI (fin)

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Strasbourg – EuroStrat, district de Kehl, non loin
06 octobre 2075

— Prévenez Kateryna que je vais rater le rendez-vous.

La phrase passa dans le casque sans haussement de ton. Une information logistique parmi d’autres.

La pilote n’eut pas le temps de répondre.

Boronov avait déjà décroché son harnais.

Le vent s’engouffra brutalement dans la cabine lorsque la porte latérale s’ouvrit. Le vacarme des pales se mêla à l’air glacé. En contrebas, la tour éventrée se dressait, masse sombre piquée de flashes secs. Des tirs. Rythmés. Vivants.

Il ne regarda pas en bas.

Il calcula mentalement sa trajectoire, évaluant l’angle, la vitesse, la dérive, verrouillant déjà la baie vitrée qui approchait à grande vitesse.

— Si vous changez de trajectoire, je reste à l’intérieur. Et vous le regretterez, annonça-t-il calmement au pilote.

Il n’attendit pas de réponse.

Boronov ancra ses mains sur le montant de la porte latérale. Ses doigts se crispèrent dans le métal. Il appliqua toute la force dont il était capable. Puis davantage encore, comme si son corps refusait les limites qu’on lui avait imposées.

Il se propulsa.

Le vide l’engloutit aussitôt.

En plein vol, il saisit son bouclier tactique et le ramena contre lui, bras verrouillés, épaules rentrées, transformant son corps en bélier improvisé.

L’impact fut violent.

La baie vitrée explosa.

Le verre vola en éclats, projeté vers l’intérieur de l’appartement dans une gerbe translucide. Boronov traversa l’ouverture sans élégance, masse compacte lancée trop vite.

Il heurta le canapé de plein fouet.

Le meuble s’écrasa, absorba une partie du choc, céda sous son poids. Le reste passa dans son dos, dans ses hanches, dans sa nuque. Il bascula, emporté par son propre élan, cul par-dessus tête, perdit toute notion d’axe. Ce qui restait du mobilier fut projeté à travers la pièce, entraînant la table, mettant un terme définitif à la vie des bibelots qui avaient survécu à la fusillade.

Il retomba lourdement sur le sol.

Son corps glissa sur plusieurs mètres, emportant avec lui des débris, des coussins éventrés, du verre pilé. Son épaule percuta le cadre de la porte, qui éclata sous le choc. Il grogna, pivota, fut éjecté hors de l’appartement et alla heurter sans ménagement le mur du couloir, s’y écrasa une seconde fois avant de s’immobiliser enfin.

Le silence dura une fraction de seconde.

Puis Boronov inspira. Court. Râpeux.

Il resta au sol un instant de trop, le temps que sa vision cesse de vibrer. Le monde revint par blocs. Le plafond. Le mur. Le goût métallique dans sa bouche.

Il sentait la présence de son escouade derrière lui.

Devant lui, la créature qui avait hanté son enfance se tenait là.

Il comprit que son arrivée fracassante avait interrompu quelque chose.

— Bonjour, soldates. Désolé pour le retard.

Il se redressa.

Pas d’un bond. Pas proprement. Il prit appui sur un genou, puis sur l’autre, força ses muscles à obéir. Son bouclier racla le sol dans un bruit sec. Il se mit debout, légèrement de travers, mais debout.

Devant lui, Volak, dos à l’escalier.
Derrière lui, les fantômes de NeofficiN.

Salomon fut le premier à bouger. Pas pour tirer. Pour se replacer. Un pas de côté, instinctif, couvrant l’angle gauche, comme si Boronov avait toujours été censé être là. Gondo l’imita sans réfléchir, calant son arme dans l’axe du couloir, respiration courte, mâchoires serrées.

Jonas Kirmann resta figé une demi-seconde de trop. Ses yeux allaient de Boronov à Volak.

— On a failli t’attendre, Yvan, lâcha-t-il, une ironie complice dans la voix, comme pour donner une forme à ce qui venait de se produire.

Lucie Langlois recula encore d’un pas, mettant de la distance entre elle et Volak.

— Merci, sergent.

Deux mots simples, chargés de bien plus qu’une gratitude formelle.

Ses doigts se crispèrent sur la poignée de son arme, mais elle ne leva pas le canon. Son regard resta fixé sur Boronov, cherchant quelque chose dans sa posture, dans sa façon de tenir debout malgré les impacts. Une confirmation muette. Un ancrage.

Solmeyer, lui, sentit la pression se dissoudre.

La résonance qui l’écrasait depuis des minutes venait de changer de nature. Ce n’était plus une menace diffuse, mais un point. Net. Présent. Il comprit, sans pouvoir l’expliquer, que l’instant qu’il avait entrevu n’était pas encore passé. Il venait seulement de se déplacer.

Volak observa la scène en silence.

Son regard glissa sur les soldats, sur leurs micro-mouvements, leurs respirations, leurs hésitations. Puis il revint sur Boronov. Sur son corps encore instable. Sur le bouclier usé. Sur la façon dont il occupait l’espace sans chercher à dominer.

Quelque chose clochait.

Ses yeux se posèrent alors sur la Lame du Treizième Sceau, aux pieds de cet intrus pourtant familier.

Boronov suivit le regard.

Un signal ancien, enfoui dans sa chair, lui hurla de ne pas la toucher.

Il se baissa quand même.

Lorsqu’il referma sa main sur le manche, la douleur fut immédiate. Brûlante. Primitive. Le bois sacré marqua sa paume, grava la chair jusqu’à l’os.

Il hurla.

Mais ne lâcha pas.

Il se mit en garde.
Bouclier en avant.
Hache prête à frapper.

Son regard ne quitta pas Volak.

— De quoi as-tu peur, démon ? Approche.

Le corps de Volak s’arqua.

Ses épaules se déployèrent, ses muscles se tendirent sous la peau sombre, et son visage se fendit. La mâchoire se déforma, s’allongea, laissant apparaître une gueule bestiale aux crocs luisants. L’air vibra autour de lui.

Le cri qui jaillit de ses entrailles n’avait rien d’humain.

Strident. Déchirant.
Un son ancien, chargé de siècles de rage et de domination.

La 6ᵉ escouade fut clouée sur place.

Les muscles se figèrent. Les armes s’abaissèrent d’un millimètre. Les respirations se bloquèrent dans les poitrines. Le cri écrasait la volonté, broyait l’instinct, rappelait à chacun ce que signifiait être une proie.

Tous… sauf un.

Boronov ne cilla pas.

Le regard fixé sur Volak, la hache brûlante toujours serrée dans sa main, il resta immobile. Le bouclier levé. Les dents serrées. La douleur encore vive, mais contenue.

Volak le vit.

Sa gueule déformée se referma lentement, laissant place à un rictus tordu, presque amusé. Il inclina légèrement la tête, comme pour graver l’image dans sa mémoire.

— Prépare-toi pour notre prochaine rencontre, bâtard.

Son aile se déploya d’un coup sec.

Un souffle brutal balaya le couloir, projetant poussière et débris contre les murs. Puis Volak disparut, avalé par les hauteurs de la tour, laissant derrière lui un silence brutal, presque obscène.

Le vide.
Le souffle de l’aile s’était dissous dans la cage d’escalier, mais l’odeur, elle, restait.

Boronov sentit la chaleur de la hache pulser dans sa paume, non plus comme une brûlure franche, mais comme une fièvre sacrée qui cherchait à remonter le long de son bras. Sa prise se contracta malgré lui. Ses doigts refusèrent de céder. Puis son corps céda avant sa volonté.

La Lame du Treizième Sceau glissa de sa main.

Elle tomba sur le béton avec un bruit sourd, lourd, presque sacrilège. La vibration se propagea dans le couloir, courte et grave, comme un glas étouffé. Le manche roula d’un demi-tour et s’immobilisa, pointant vers l’escalier comme une aiguille obstinée.

Personne ne bougea.

Salomon gardait son arme levée, mais son canon tremblait. Gondo fixait la hache comme si elle avait respiré. Kirmann avait la bouche entrouverte, incapable de décider si ce qu’il venait de vivre relevait d’un miracle… ou d’un rapport impossible à rédiger.

Lucie Langlois respirait trop vite.

Elle ne regardait plus l’endroit où Volak avait disparu. Elle regardait Boronov. La marque rouge sombre qui s’élargissait déjà sur sa paume. La façon dont il avait tenu. La façon dont, maintenant, il ne tenait plus.

Solmeyer sentit quelque chose se refermer en lui.

La prescience, la pression, la dilatation du palier… tout venait de retomber d’un coup, comme une alarme qu’on coupe trop tard. Le monde avait repris son rythme, mais son corps, lui, refusait de revenir à la scène.

Sans un mot, il pivota.

Il s’enfonça dans l’un des appartements éventrés, enjambant les débris, les chairs difformes, les morceaux de plâtre et de verre qui crissaient sous ses semelles. Derrière lui, les voix existaient encore, les retrouvailles, la respiration de la 6ᵉ… mais elles semblaient déjà loin.

Dans la pièce, l’air était différent.
Plus froid. Plus lourd.

Solmeyer s’accroupit, repoussa un corps, écarta des fragments de mobilier éclaté.

Et là, sous la poussière, sous les traces noires, il la vit.

Une marque gravée à même le sol.
Un cercle, entaillé profondément, orné d’inscriptions serrées, irrégulières. Une essence sombre en émanait, presque tangible.

Il recula d’un centimètre. Pas par peur.
Par reconnaissance.

— Sergent… faut que tu voies ça.

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