Chapitre XXXVII (1/2 )

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NOVAYANG – Orbite géostationnaire corrigée

25 Décembre 2074

Capitale orbitale de l’Alliance Sino-Russe, Novayang dominait la Terre comme une citadelle suspendue, son orbite lentement ajustée pour paraître fixe aux yeux des hommes. Faussement géostationnaire, elle glissait pourtant sur une ellipse souveraine qui n’accomplissait son tour qu’au terme d’une année complète. Un cycle. Un rite. Chaque État membre recevait sa saison sous son ombre.

À Noël, conformément au protocole fondateur, elle apparaissait au-dessus de la Russie, phare glacé dans le ciel d’hiver. Puis sa course s’accélérait, battement de cœur orbital, pour atteindre Pékin lors du Nouvel An chinois, trop brillante pour être ignorée. Après quoi elle reprenait son rythme lent, majestueux, descendant vers l’Afrique subtropicale, longeant sables et mangroves avant d’amorcer son long retour vers l’Eurasie.
C’était un cercle, une procession même. Une couronne mobile au-dessus des puissances qui l’avaient érigée.

Novayang n’était pas qu’une prouesse d’ingénierie. C’était un symbole, une déclaration vissée au ciel. Ses panneaux, conçus pour dévier et courber la lumière solaire, en faisaient un second astre le jour, une perle d’or visible même à midi. Et lorsque tombait la nuit, elle devenait seconde lune, blanche et froide, gardienne silencieuse des nations unifiées, sentinelle orbitale. On disait que le Soleil réchauffait. Que la Lune apaisait. Novayang, elle, observait. Et sous son regard, le peuple unifié travaillait, servait, mourait à sa gloire.

Depuis onze ans, la doctrine avait été martelée. La station était un totem, une liturgie technologique. Pour les masses, elle touchait au divin.

Sous les panneaux étincelants se déployait un premier anneau d’acier, de verre et de jardins synthétiques, large comme Paris intra-muros, tournant sur lui-même avec la grâce lente d’une tiare. Sur la face éclairée, le luxe dominait : tourisme spatial, casinos en apesanteur, le Palace Somaï – premier cinq-étoiles hors Terre – où les milliardaires venaient consommer l’apesanteur comme on goûte un vin rare. Plus loin s’ouvrait l’Arena Aurora, trente mille places en gravité modulable, qui avait accueilli concerts cosmiques, jeux stellaires et finales de combat orbital. Le show-business avait trouvé sa cathédrale dans le vide.

Ce luxe n’était pas seulement cosmétique : il finançait la recherche et les coûts faramineux de fonctionnement.

Dans son ventre obscur, les laboratoires d’État façonnaient déjà demain : génétique, neuromodélisation, IA souveraines. Et au plus profond des entrailles, scellé derrière trois anneaux magnétiques, se trouvait le Complexe Pandore, plus secrètement encore nommé Niveau P-4 Orbital. Ici, l’air n’était pas un droit mais une allocation : un souffle mesuré, un privilège. Les chercheurs y manipulaient les souches de Thanatopsis les plus virulentes, ainsi que des agents capables d’annihiler un continent par simple erreur de pipette.

Le vide spatial servait d’ultime cloisonnement. En cas de fuite, les sas s’ouvraient vers l’extérieur et aspiraient tout – pathogène et porteur – dans l’abîme interplanétaire. Une solution définitive, propre, sans témoin.

Autour de Novayang, un réseau dense de stations micro-défensives formait une ceinture hérissée de tourelles anti-satellites, capables de découper un lancement comme une guillotine lardant un cou. Car plus que le luxe et la recherche, la station abritait surtout les quartiers fortifiés de l’élite. Le second anneau regroupait bunkers dorés, jardins intérieurs et suites blindées.

Les réserves alimentaires et énergétiques avaient été dimensionnées pour tenir cinq ans d’hiver nucléaire, le temps que des cultures hydroponiques massives prennent le relais. Les murs renfermaient une hypothèse terrible : un scénario où Novayang deviendrait la seule arche, le dernier refuge viable après la mort du monde.

Stratégiquement, c’est au centre de cet anneau que se trouvait le cœur politique : la Salle du Conseil. Une nef circulaire conçue pour accueillir les délégations des États membres lors des sessions officielles. Aucune place n’y était réservée ; s’asseoir signifiait s’engager, et s’abstenir devenait protestation. Un boycott public valait plus qu’un discours : on y lisait fracture, dissidence, avertissement.

Le Japon n’avait envoyé aucune délégation aux trois dernières séances. Les sept membres de la Table Suprême l’avaient acté comme un affront, et des émissaires avaient été dépêchés à Kyoto — sans résultat.

La Table Suprême constituait le noyau dur de l’Alliance. Ceux qui y prenaient place votaient lois et décrets, à l’écoute — ou non — des délégations inférieures. On les appelait simplement Les Sept, tant leur influence débordait les frontières. Deux d’entre eux, toutefois, régnaient au-dessus des autres : la Chine et la Russie, seules nations à détenir un droit de veto, capables d’anéantir un projet d’un seul geste, ou de figer un conflit par simple refus d’assentiment.

Le premier, Liang Xuejian, représentait la Chine. Homme sec comme un trait d’encre, le visage parcheminé et les cheveux tirés en arrière, il observait le monde avec l’immobile patience d’un calligraphe. On disait qu’il connaissait chaque boulon de Novayang, qu’il pouvait en tracer les plans de mémoire, les yeux fermés. Architecte de l’anneau orbital et gardien du réacteur central, rien ici ne vibrait sans qu’il n’en soit informé. Sa voix, lorsqu’il s’exprimait, tombait comme un sceau de cire : lente, irrévocable.

À sa gauche siégeait la Générale Anastasia Volkhova, héritière du glacis russe. Grande, solide, l’uniforme blanc impeccablement cintré, elle dégageait cette froideur rassurante que seuls ceux ayant connu la guerre portent avec aisance. Ses yeux clairs ne cillaient jamais. La Russie contrôlait lanceurs lourds et reconnaissance orbitale ; Volkhova, elle, contrôlait la Russie. On murmurait qu’elle avait survécu à trois attentats et qu’elle avait bu du champagne sur les ruines du dernier.

Vint ensuite Pragya Dhar, ministre de l’Inde Orientale. Quarantaine rayonnante, sari intelligent constellé de micro-écrans, regard vif et chaleureux. Sa voix était une soie qui persuadait mieux qu’un décret. Son sourire signait des traités ; son silence pouvait en briser dix. L’Inde offrait milliards de bras, usines pharmaceutiques, main-d’œuvre infinie. Dhar en était le visage : aimable, inoffensif en surface — prédateur politique lorsqu’il le fallait.

À ses côtés, Aamir Quraishi, gouverneur du Pakistan. Cinquante ans, barbe noire impeccable, costume traditionnel tissé de fibres blindées. Il faisait tourner entre ses doigts un chapelet d’acier, comme pour rythmer ses pensées. Son pays gardait clef nucléaire et corridor stratégique vers l’Asie Centrale. Chaque mot semblait pesé au gramme, trop dense pour être anodin. Nul ne savait s’il priait Dieu, comptait ses ennemis, ou additionnait les deux.

Proche de lui, drapé d’un manteau anthracite, siégeait Ayatollah-Reza Varzandeh, représentant l’Iran. Un regard brûlant éclairait un visage creusé par l’âge et l’ascèse. Maître de l’énergie, du détroit d’Ormuz et des flux religieux Est-Ouest, il parlait peu ; chaque phrase ressemblait à un oracle. On murmurait qu’il croyait au destin — mais personne n’osait lui demander s’il espérait la chute ou la gloire.

La sixième chaise portait l’exigence de l’Alliance Africaine, occupée par Nuru Adebayo, présidente au port royal. Peau sombre lustrée par la lumière orbitale, dreadlocks relevées en couronne, bracelet de mycélium vivant au poignet — symbole discret de la biotechnologie fongique nourrissant la moitié des mégalopoles. Adebayo possédait un rire rare, ample, qui réchauffait la salle. Quand elle se taisait, même l’air se crispait.

Enfin venait la Corée Réunifiée, représentée par Han Jae-Sung, à peine trentenaire. Costume sans col, sourire sûr, ambition visible dans le regard. Il incarnait la modernité insolente, les réseaux quantiques et la génération qui ose avant d’obéir. On le nommait la Hyène du Conseil. Non par mépris — mais parce qu’il flairait la victoire avant qu’elle n’advienne, et fondait dessus avec méthode.

Selon le protocole établi par la Fédération Russe, la fin d’année signifiait traditionnellement la trêve politique. Les débats étaient suspendus, les décrets mis en sommeil, et chacun se repliait vers ses capitales terrestres pour célébrer, prier, compter les morts ou négocier en coulisse. Les jours autour de Noël étaient un calme imposé, une pause diplomatique — parfois respectée, souvent feinte, toujours surveillée.

Mais en ce 25 décembre, rien n’était normal.

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