Chapitre XXXVII (2/2)

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Les sept se tenaient réunis en Conseil de crise, non pas dans la chair mais par HoloNeuraLink. Leurs présences baignaient la salle d’une lumière blafarde, occupant les sièges vides comme des souverains dédoublés. Chaque incarnation était légèrement granuleuse, vibrante aux bords, preuve que la liaison avait été arrachée à l’urgence, hors des créneaux officiels. Ce n’était pas un simple holographe : le lien transmettait posture, respiration, micro-tensions. La nef circulaire semblait habitée, sans corps. Et l’on n’entendait que le grondement sourd de Novayang, rappel brutal que l’air ici était une technologie, pas une évidence.

Volkhova brisa le silence la première.
— Nos radars confirment des barges d’assaut orbital européennes au-dessus du Japon. Pas une patrouille. Pas une démonstration. Une présence de débarquement, massive.

Son avatar pencha la tête d’un millimètre, comme si elle mâchait déjà la riposte.

— Ils se permettent ça parce qu’ils savent que nous sommes retenus, ajouta Quraishi, la voix grave, serrée. Ils comptent sur notre immobilité.

Liang Xuejian ne s’agita pas. Il regarda la Terre au travers de la baie panoramique, puis parla d’un ton presque administratif.
— Les émissaires envoyés à Kyoto sont muets. Aucune signature biométrique, aucun retour sécurisé, aucune preuve de vie. Le brouillage est propre. Trop propre pour être japonais.

Pragya Dhar esquissa un sourire qui ne réchauffa rien.
— L’Europe n’attaque pas le Japon. Elle nous teste. Elle pose la main sur une pièce pour vérifier si nous mordons encore.

Volkhova la coupa, sèche.
— L’Europe est censée être en armistice.

Le mot flotta comme une ironie. Un armistice qui n’avait jamais été un choix, mais une nécessité sanitaire.

Varzandeh posa calmement ses mains sur la table virtuelle.
— Cet armistice n’est pas un pacte. C’est une pince. Le Thanatopsis nous l’a imposé à tous. Nous avons suspendu la guerre parce qu’un seul incident biologique peut faire tomber une mégapole en une journée. Nous avons enterré nos couteaux parce qu’ils étaient contaminés.

— Et pendant que nous évitions de saigner, grogna Volkhova, l’Europe a cicatrisé.

Adebayo hocha lentement la tête.
— Sans ce gel forcé, l’Europe aurait été démembrée. Entre le Saint Dominion des Amériques à l’Ouest et nous à l’Est, elle n’aurait pas tenu deux ans. Mais Drac a utilisé la trêve comme une forge. Il a durci ses APC, il a verrouillé son ordre, il a recréé une colonne vertébrale.

Han Jae-Sung eut un rire bref, presque méprisant.
— Il n’a pas recréé une colonne. Il a fabriqué une arme. Et maintenant, il veut qu’on l’appelle partenaire.

Liang reprit, plus froid encore.
— Drac n’a jamais respecté nos équilibres. Il les utilise. Aujourd’hui il viole la trêve politique de fin d’année, demain il violera autre chose. Il ne négocie pas. Il impose.

— Et il choisit Noël, cracha Volkhova. Noël. Même s’ils ont interdit les cultes en Europe, il sait très bien ce que cette date signifie pour nous. Il se moque de nos protocoles. Il nous défie devant toute l’Alliance.

Quraishi serra son chapelet d’acier.
— Nous devons répondre vite. Embargo orbital, sanctions énergétiques, gel des corridors. Et si l’Europe insiste, alors nous coupons. Nous coupons vraiment.

Pragya Dhar pencha légèrement la tête.
— Il veut montrer qu’il peut frapper pendant que nous sommes paralysés par la peur du Thanatopsis. Il veut prouver qu’il n’est plus une zone tampon. Qu’il est un bloc. Qu’il s’impose.

Adebayo soupira, comme si elle avalait une fatigue trop ancienne.
— Et il a peut-être raison. Parce qu’aucun de nous n’osera déclencher une escalade totale tant que le Thanatopsis rôde. Il le sait. Il le sait trop bien.

Le silence revint. Plus lourd. Plus sale. Un silence où l’on comprenait que le respect n’existait plus depuis longtemps. Il n’y avait jamais eu de respect. Seulement des rapports de force suspendus par une menace microbienne.

Puis un signal rouge pulsa au-dessus de la table.

Demande d’audience entrante. Origine : Kyoto.
Transmission verrouillée par protocole d’authentification iris-code.

Nom de l’appelant : Émissaire Yasuko Hayashi.

Liang ne cligna pas.
— Affichez.

Le flux s’ouvrit sur une image tremblante, cadrée trop près, d’abord incompréhensible. Un œil. Une peau. Une orbite figée. Puis la caméra recula, et l’horreur devint une procédure.

La tête décapitée de Hayashi fut tenue face à l’objectif. Son iris fut scanné. Le code valida la liaison. La voix synthétique confirma : authentification acceptée.

Personne ne parla. Même les hologrammes semblaient figés.

La tête fut retirée hors champ, comme un badge qu’on range après usage.

L’image se stabilisa d’un coup, et la Salle du Conseil sembla perdre un degré. Au centre de la table, la fenêtre de Kyoto s’ouvrit comme une plaie nette, cadrée trop propre pour être accidentelle. Les Sept virent d’abord l’arrière-plan : torii effondrés, fumée, et surtout, alignés comme une garde d’honneur dans une cour profanée, des exosquelettes ARES. Leurs silhouettes massives occupaient la profondeur du champ, immobiles, encore marquées par la poussière. Ce n’était pas un décor. C’était un avertissement en métal.

Et enfin, au premier plan, l’homme.

Henri Drac de Saint-Genest se tenait debout, parfaitement calme, en tenue de combat APC, plaques tactiques fermées, gants ajustés, visière relevée. Son visage était net, sans triomphe apparent, mais ses yeux, eux, disaient l’essentiel : tout est déjà décidé. Il regarda la Table Suprême comme on regarde un jury auquel on vient de retirer le marteau.

— Mesdames, messieurs, dit-il avec une politesse presque légère… Joyeux Noël.

Le mot tomba dans la Salle du Conseil comme une provocation antique. Volkhova serra la mâchoire. Liang ne bougea pas, mais sa pupille se rétracta d’un millimètre, trahissant l’irritation. Dhar cligna lentement, comme si elle venait de comprendre que Drac avait choisi chaque syllabe pour blesser.

Drac inclina légèrement la tête.
— J’accepte votre cadeau. Le Japon. Vous l’avez laissé dériver hors de votre table, hors de vos séances, hors de votre discipline. Trois absences consécutives, des émissaires ignorés, des avertissements avalés. Le peuple nippon n’a jamais accepté votre leadership ; il est temps pour lui de redevenir une nation de l’Union, comme il l’avait exprimé jadis.

Il se tourna un instant, et le cadre laissa mieux voir les ARES derrière lui, plus proches qu’on ne l’aurait voulu. Des machines si denses qu’elles semblaient aspirer la lumière.

— Je vous remercie de m’avoir laissé le temps, poursuivit-il. La trêve, l’armistice, la peur du Thanatopsis… appelez cela comme vous voulez. Moi, j’appelle ça une fenêtre. Et j’ai appris à ne pas la laisser se refermer.

Han Jae-Sung eut un sourire involontaire, mélange de fascination et de rage. Adebayo resta immobile, le regard accroché aux exosquelettes comme à une évidence brutale. Quraishi serra son chapelet. Varzandeh murmura quelque chose d’inaudible, comme une prière qui aurait perdu son dieu.

Volkhova finit par parler, froide.
— Vous avez profané nos protocoles.

— Je les ai utilisés, corrigea Drac simplement. Et puisque nous parlons de protocoles…

Son regard s’abaissa une fraction de seconde, comme s’il lisait une ligne de dossier. Quand il releva les yeux, il porta sa main à son cœur, geste de courtoisie réglée, presque cérémonielle.

— Je présente mes excuses pour la mort de l’émissaire Yasuko Hayashi. Elle était, jusqu’au bout, loyale à sa fonction.

La phrase avait la texture d’un communiqué officiel. Rien de sentimental. Rien de vivant. Juste l’élégance glaciale du pouvoir.

— Mais elle refusait d’ouvrir la ligne, ajouta-t-il. Elle avait reçu vos consignes : silence, blocage, pas de visuel. Je ne pouvais pas me permettre une absence de communication dans une opération de cette ampleur. Il fallait une authentification immédiate. Les systèmes exigent un iris. Vous connaissez vos propres règles.

Il laissa cette justification flotter une seconde, puis conclut avec une douceur terrible :
— J’ai choisi la solution la plus rapide. La plus… administrative.

Les Sept ne réagirent pas tout de suite. Ce n’était pas seulement l’arrogance qui les étouffait. C’était la sensation que Drac venait de déplacer la politique dans un espace où leurs indignations ne pesaient plus rien, face à une réalité matérielle, motorisée, déjà plantée dans la terre japonaise. Les ARES remplissaient le champ comme des points d’exclamation.

Drac reprit, presque cordial.
— Je vais être clair et vous épargner les postures. Il ne serait pas très malin de venir “reprendre” le Japon, si vous souhaitez que votre peuple ne soit pas endeuillé en cette période festive.

Il ne haussa pas la voix. Il n’eut pas besoin. Les ARES derrière lui suffisaient à donner du poids à chaque syllabe.

— Je n’ai aucun intérêt à transformer Kyoto en brasier prolongé. Je ne suis pas ici pour la vengeance. Je suis ici pour l’ordre. Et l’ordre, en ce moment, a un autre nom que la guerre entre nous.

Il marqua une pause, comme s’il changeait de dossier.
— Thanatopsis.

Les hologrammes se figèrent encore. Même Volkhova, un instant, sembla écouter au-delà de sa colère.

— Vous êtes entravés par vos propres quarantaines. Les camps de l’Oural sont des digues fissurées : trop d’humains, trop de flux, trop de latences décisionnelles. Vous perdez du temps à décréter quand il faut exécuter.

Son regard se fit presque clinique.

— Alors je vous fais un cadeau. Deux virgule cinq millions d’implants µQuaranT. Calibrés par SYGMA. Autogestion de quarantaine, traçage interne, verrouillage comportemental, protocoles d’isolement immédiats. De quoi rendre vos quarantaines parfaitement efficientes sur l’arc ouest des camps de l’Oural, sans dépendre d’ordres contradictoires ou de chaînes humaines qui s’effondrent au premier choc.

Il laissa les mots tomber, puis ajouta, avec cette politesse qui avait le goût d’un poison lent :
— Prenez-les, refusez-les, c’est votre choix. Mais si vous les prenez, vous gagnerez du temps. Et le temps, face au Thanatopsis, vaut plus que l’orgueil.

Liang ne bougea pas, mais sa voix s’insinua, fine et basse.
— Vous prétendez donc offrir une solution… après avoir décapité nos protocoles ?

Drac n’esquiva pas.
— J’offre des implants, pas des excuses supplémentaires. Vous avez besoin d’une digue. Je vous donne une digue. Et si vous voulez en discuter… nous pouvons le faire comme des adultes.

Il releva légèrement le menton.
— Eden-Azur. Nouvel An. Gala. Vous y êtes invités tous les sept. Ce sera l’occasion de parler du Japon, bien sûr… mais surtout de parler de l’après. De la manière dont ces implants pourraient être déployés plus largement. Et de ce que cela implique en termes de gouvernance sanitaire.

Son sourire revint, mince, parfaitement maîtrisé.

— Parce que je vais être sincère, pour une fois : si l’Alliance et l’Europe échouent à endiguer Thanatopsis, il n’y aura plus d’Alliance, plus d’Europe, plus de Conseil. Juste des zones mortes et des survivants qui s’entre-dévorent.

Il se pencha imperceptiblement vers la caméra, comme s’il voulait réduire la distance jusqu’à leurs visages.
— Je souhaite donc sincèrement que nous réussissions. Main dans la main. Que nous transformions cette trêve de peur en collaboration utile. Et qu’une fois le fléau contenu… nous ouvrions une page nouvelle.

Un battement, puis la phrase qui révélait le vrai horizon stratégique.
— Car la menace ne vient pas seulement de l’Est ou de nos frontières internes. Elle vient aussi de l’Ouest. Outre-Atlantique. Le Saint Dominion n’attend qu’un affaiblissement réel pour revenir dicter sa loi. Je préfère que nous soyons debout lorsque ce moment viendra.

Il resta une seconde immobile, silhouette nette devant les ARES, comme un homme qui pose une main sur l’épaule de son ennemi en lui montrant la porte de sortie.

— Joyeux Noël, conclut-il avec une douceur insolente. Profitez de la fête. Ne la gâchez pas avec une décision stupide.

La transmission vibra, puis s’éteignit.

Et dans la nef circulaire, les Sept demeurèrent suspendus dans leur lumière blafarde.

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