Chapitre XXXVIII
Strasbourg – EuroStrat, district de Kehl
07 octobre 2075
En ce matin d’octobre, dans l’entrepôt reconverti du quartier général de DATA VIGILIS, le médical avait pris du territoire.
Autour, ça vivait.
Pas au sens propre. Au sens urgent. Les gémissements se mêlaient aux ordres brefs, aux réponses mécaniques, aux plaintes étouffées par la fatigue et la morphine. Des brancards glissaient sur le béton, roues bloquées par des câbles, relancées à la main. On entendait le bip régulier des moniteurs, le souffle pulsé des unités de filtration, le vrombissement bas des générateurs qui ne pouvaient pas s’arrêter.
Une opératrice annonça un protocole, un autre répondit par un code. Quelqu’un jura. Quelqu’un vomit dans un sac de tri sans que personne ne lève les yeux. Des lampes pivotaient au-dessus des bulles comme des projecteurs d’usine, et chaque faisceau semblait dire la même chose : vite, propre, utile.
L’entrepôt n’était pas devenu un hôpital. Il était devenu une chaîne de maintien.
Depuis les combats sur les quatre points de contrôle vampiriques, la zone avait subi un upgrade visible : plus de rails suspendus, plus de lampes industrielles réorientées en plafonniers de triage, plus de générateurs, plus de membranes. Des palettes servaient de socles aux unités de filtration. Des cloisons modulaires avaient été poussées, recoupées, déplacées. Tout tenait, mais rien n’était élégant. Ce n’était pas un hôpital. C’était une capacité.
Les bulles de soin avaient poussé sous les rampes lumineuses comme des postes de travail. Membranes translucides, armatures légères, champs ionisés, câbles tendus vers des boîtiers vissés sur du bois brut. Un blanc dur, stable, sans chaleur, qui ne pardonnait aucune illusion.
On aurait pu croire à une ligne de production si les corps n’avaient pas été des corps.
Plus loin, d’autres bulles se mettaient en route, encore en calibration, encore en purge ; prophètes silencieux d’un avenir déjà sombre.
La première bulle à avoir été mise en service restait pleinement opérationnelle.
La membrane maintenait sa pression, régulière, presque imperceptible.
À l’intérieur, Rudolf Steiner se battait entre la vie et la mort, maintenu.
Le visage pâle, les lèvres fendillées, le crâne rasé par zones pour les capteurs. Sous son épaule gauche, il n’y avait plus de bras. Un moignon bandé, pris dans des pansements intelligents qui pulsaient lentement. De l’autre côté, sa main droite restait crispée autour de l’étui de Neuroplex, serré trop fort pour un corps qui n’était plus là.
Même inconscient, il ne lâchait pas. Il ne l’avait jamais lâché. Peut-être qu’ainsi, il se rattachait à la seule chose qui lui permettait de rester là.
Cette idée martelait l’esprit de Boronov, dehors, à portée de la bulle. Il n’en avait pas demandé l’accès. Il ne touchait même pas la membrane. Il n’avait pas besoin de gestes inutiles, et surtout, il n’avait pas besoin qu’on lise quoi que ce soit sur lui.
Ils n’étaient pas seuls.
Dans l’entrepôt reconverti, les cloisons métalliques renvoyaient les sons. Des opérateurs DV passaient, casques sous le bras, tablettes en main. Des silhouettes s’arrêtaient une seconde, repartaient. Les regards glissaient. Ici, même l’indifférence pouvait être un rapport.
Vera Kowalik avait évolué au rythme des lieux. Brassard de medic au biceps, elle se plaça légèrement de biais, comme on se place entre une blessure et ceux qui pourraient l’exploiter. Son calme n’était pas une douceur, c’était sa méthode. Tout ce personnage qu’elle construisait désormais était sa catharsis pour surmonter les événements.
— Il s’accroche… dit-elle.
Elle ne murmura pas. Elle parla bas, mais net. Pas un secret. Juste une information qui n’appelait pas de commentaire.
Boronov fixa la main de Steiner. Puis le moignon bandé. Puis le visage. Son souffle resta régulier.
— Je l’ai laissé là-bas, répondit-il.
Ses mots sonnèrent comme un aveu. Il les avait prononcés si bas qu’ils en devenaient presque inaudibles. Déjà, il regrettait de les avoir formulés. Ses yeux balayèrent l’espace, réflexe de survie plus que de honte.
Ils avaient des oreilles partout, ici.
À quelques mètres, Piotr Nicolescu était assis sur un module de transport, dos calé contre une cloison. L’homme de la vidéo était là, dans leur réalité, à portée de regard. Boronov savait ce qu’il lui devait. La vie de Vera. Celle de Lucie. Et pourtant, sa présence le mettait mal à l’aise, comme une équation qui refuse de se résoudre.
Nicolescu avait chuté de six étages. On s’attendait à un théâtre de soins, à une mise à nu, à des machines. DV ne faisait pas ça. Un medic, genou au sol, procédait à des évaluations simples, méthodiques, sans cérémonie.
Nicolescu n’avait pas ôté ses vêtements. Les mêmes que sur les vieilles images de surveillance : treillis sombre, tablier d’acier et de cuir, cagoule raidie, trophées morbides à la ceinture et la hache. Rien de “convalescent” dans sa tenue. Rien d’humain dans le code qu’elle racontait.
Le medic leva la main, un doigt immobile.
Nicolescu suivit.
Le mouvement de son œil accrocha, décrocha, revint. Un clignement. Puis un second. La troisième fois, un grognement eut du mal à s’étouffer sous la cagoule. Le medic ne commenta pas.
— Main droite. Puis main gauche.
Le geste vint. Retardé. Une main trembla légèrement avant de se stabiliser, comme si le corps obéissait encore, mais avec un délai qu’il n’acceptait pas.
— Où est-ce que tu es ? demanda le medic.
Nicolescu inspira, chercha, puis lâcha une réponse minimale.
— Ici.
Le mot tomba sans emphase. Il suffisait.
Boronov sentit le regard de Nicolescu le toucher. Pas un défi. Pas une demande. Une mesure. Et quelque chose d’autre, plus ancien, passa entre eux, silencieux. Boronov aurait juré que la hache, même posée là, participait à ce regard. Il sentit la morsure au creux de sa paume, toujours vive. Il ouvrit la main instinctivement, comme pour vérifier qu’il n’avait pas rêvé la brûlure.
Vera se rapprocha d’un pas, sans rompre la distance utile. Sa voix resta basse.
— Et maintenant il est là… dit-elle, en parlant de Steiner sans le désigner. Je ne le laisserai pas tomber.
Elle posa sa main sur l’épaule de Boronov, une pression courte, sans tendresse affichée. Puis ses yeux descendirent vers la main.
La peau était brûlée, noircie par endroits. Les contours étaient trop nets. Une trace de contact. Une réaction, pas une chute.
Vera prit son poignet. Lentement. Sans surprise.
Boronov eut un réflexe minime. Vigilance plus que refus. Il la laissa faire, mais son regard ne quittait pas le colosse moldave. Pas de façon provocante. De façon consciente. Dans ce lieu, l’attention était une monnaie, et on pouvait te la voler.
Un opérateur DV passa derrière eux, tablette en main. Il ralentit juste ce qu’il fallait pour voir, puis reprit sa marche. Aucun mot. Le simple rappel que la scène n’était pas privée.
Vera sortit une lampe de diagnostic. La lumière balaya la brûlure, prit une mesure, revint. Elle ne posa pas de grandes questions. Pas ici.
— Tu t’es fait ça quand ? demanda-t-elle.
— Rien, répondit Boronov.
Le “rien” était automatique, appris, verrouillé. Vera ne le contredit pas. Elle observa.
La brûlure se refermait.
Pas complètement. Pas miraculeusement. Mais trop vite pour être rassurant. Comme si les tissus reprenaient déjà de l’avance, comme si le corps avait décidé de ne pas garder la trace.
Vera ralentit, et sa voix baissa encore d’un cran.
— Ça devrait te faire souffrir plus.
Boronov ne la regarda pas tout de suite.
— J’ai connu pire.
Elle nettoya la zone, appliqua une mousse cicatrisante, posa un film protecteur. Le protocole, même quand la logique se fissure.
Le medic devant Nicolescu termina ses vérifications. Nicolescu ne se leva pas. Il pouvait. Il ne le fit pas. Comme si chaque mouvement coûtait trop, comme si la chute avait laissé quelque chose de temporairement cassé.
Boronov nota ça.
Et Nicolescu nota que Boronov le notait.
Un soldat DATA VIGILIS apparut à l’entrée du couloir, casque sous le bras. Il s’arrêta à distance, comme s’il respectait une frontière invisible.
— Capitaine De Wilde demande la Sixième, dit-il. Tous. Maintenant.
Vera se tourna vers le chef médical qui acquiesça de la tête.
Elle retira ses gants avec lenteur, les retourna sur eux-mêmes, les jeta dans une poubelle de tri.
Boronov ne bougea pas tout de suite. Il resta un instant face à la bulle de Steiner, les épaules droites, le regard fixe. Comme si partir revenait à admettre qu’il ne pouvait plus rien faire. Puis il se détourna et fit signe de la tête au soldat de les mener.
Ils traversèrent les travées.
Au passage, ils longèrent d’autres bulles encore en purge. Certaines étaient vides, prêtes. D’autres contenaient des silhouettes immobiles, couvertes de capteurs, de compresses, de films protecteurs. Les lampes industrielles donnaient à tout ça une qualité de chantier : pas d’intimité, pas de sacré. Seulement du maintien.
Un opérateur DV s’effaça pour les laisser passer. Un autre fixa Boronov une demi-seconde de trop, puis baissa les yeux sur sa tablette.
De retour dans le hangar principal, l’air se mit à vibrer d’un bourdonnement permanent, celui des groupes électrogènes et des ventilations forcées. Des câbles pendaient encore, mal fixés, serpentins noirs qui couraient d’un préfabriqué à l’autre comme des veines apparentes. L’endroit n’avait rien d’un QG, en réalité, plutôt une greffe posée en urgence sur une zone morte, avec la prétention de la faire respirer. Boronov évaluait. Les réflexes qu’il croyait émoussés revenaient, précis, automatiques. Il s’étonna presque de la netteté. Il ne voyait pas un hangar : il voyait des angles, des routines, des points morts. Et tout, ici, transpirait l’opération montée dans la hâte.
Leur guide finit par leur indiquer un préfabriqué à l’écart, le même qui avait accueilli la Sixième à son arrivée ici, le même qui leur servait de refuge désormais.
Ce choix non protocolaire pour une convocation n’augurait rien de très bon, mais Boronov le savait déjà.
Le préfab’, comme l’appelaient désormais les hommes de NeofficiN, avait été transformé en chambrée de campagne. Tous les membres de la section y avaient amené leur lit de camp et aménagé leur espace, à la manière des soldats qui savent qu’ils n’auront pas mieux. Ils avaient même ajouté un lit supplémentaire, pour le réveil de Steiner.
C’était étroit. Trop étroit.
Et pourtant, cette promiscuité les rassurait. Dans ces vingt mètres carrés, ils pouvaient compter les uns sur les autres. Se regarder sans détour. Compter les respirations. Sentir, au moins, une forme de territoire.
Vera entra sans frapper.
Boronov s’arrêta au seuil, comme s’il s’interdisait de venir semer le chaos dans cette harmonie précaire. Ou comme s’il préparait déjà son prochain mouvement, refusant de se laisser enfermer dans cette boîte.
Ils étaient tous là.
Jonas Kirmann était assis sur le coin de la table métallique, une jambe pendante. Il se leva dès qu’il vit Boronov, réflexe ancien, presque intact.
Stefan Solmeyer occupait le fond du préfab. Il n’arrêtait pas de bouger, un pas, puis un demi-tour, puis une pause trop courte. Il murmurait sans cesse, des mots qui ne cherchaient pas d’oreille. Il ne nota pas l’arrivée des autres.
Noah Salomon était à la table. Il fumait, pas par bravade, mais pour empêcher ses mains de trahir. Quand il vit Vera, un sourire bref lui accrocha les lèvres, comme une habitude qui refuse de mourir.
Leonard Gondo était allongé sur son lit de camp, les yeux fixés au plafond. La fatigue lui avait posé un masque de cire sur le visage.
Lucie Langlois, appuyée contre le mur à gauche de l’entrée, tenait son casque sous le bras. Trop calme pour que ce soit naturel.
Vera, brassard de medic au biceps, se plaça légèrement en retrait. Juste assez pour tout voir sans se mettre au centre.
Boronov inspira, puis lança, comme un bonjour.
— Un joli terrier de soldates que vous avez là. J’aime bien l’odeur… plastique surchauffé, tabac froid, désinfectant. Putain, Noah… où est-ce que tu te procures encore ces machins ?
Lucie répondit aussitôt, comme si la phrase lui démangeait depuis des jours.
— Clairement, je le soupçonne d’encaisser des Nero contre sa dotation de stim’… et de les investir en cigarettes, c’est vraiment dégueux.
Noah haussa une épaule, sans démentir.
Jonas regarda le seuil, puis Boronov, et pesa ses mots.
— Ivan… tu viens t’installer avec nous ?
Il n’eut pas le temps de répondre qu’une présence se fit sentir derrière lui.
C’était le lieutenant Van Acker, jeune officier, rigide. Une coupe militaire disciplinait sa chevelure brune, un visage flamand tiré par la fatigue, et cet écu doré frappé d’un œil rayonnant qui semblait juger avant de saluer.
Boronov se décala pour le laisser entrer.
Il ne sourit pas.
Il posa un boîtier sur la table, le fit glisser au centre, et activa l’écran d’un geste précis. Une interface s’alluma, grise, clinique. Des lignes de statuts, des codes, des dates. Un monde où les gens deviennent des entrées.
— 6e escouade NeofficiN, dit-il sans lever la voix. Vous êtes bien ceux-là.
Ce n’était pas une question, mais une façon de capturer l’attention de chacun.
Solmeyer ouvrit la bouche, Kirmann la referma pour lui d’un regard.
Gondo se redressa.
Van Acker releva enfin les yeux, et les fixa un par un. Il s’attarda une fraction de seconde sur Boronov, comme si quelque chose ne collait pas dans le puzzle, puis il reprit.
— Je vais être direct. Parce que personne ici n’a de temps à perdre, et parce que… vous n’êtes plus dans une situation où le confort est dû.
Il appuya sur un onglet.
La mention apparut, froide, minuscule, mais lourde comme une pierre tombale.
NEOFFICIN : STATUT RAYÉ / STRUCTURE INOPÉRANTE / RÉFÉRENCEMENT ARCHIVÉ.
Il y eut un silence.
Un vrai.
Même la cigarette de Salomon parut hésiter à brûler.
Langlois se redressa d’un cran, le regard dur.
— C’est une erreur.
Van Acker secoua lentement la tête.
— Non.
Un autre onglet. Une longue liste défila. Van Acker la stoppa.
PERSONNEL EN MISSION : COMPAGNIE 1 SECTION 6 PERDUE, PERSONNEL ABSORBÉ.
Le mot “absorbé” avait cette élégance ignoble des bureaucraties : ça ne disait ni mort, ni vie. Ça disait “disparu dans le système”. Dissous. Rangé.
Gondo eut un rire bref, sans humour.
— Absorbés… comme les pertes ?
Van Acker ne réagit pas au sarcasme.
— Sur le papier, vous n’existez plus. Vos CRC ne sont plus garantis. Vos chaînes contractuelles sont suspendues. Et si vous reparaissez en zone EuroStrat sans couverture… vous devrez expliquer votre présence, votre route, et votre insubordination.
Solmeyer pâlit.
Ce n’était pas la peur de mourir. C’était pire : la peur d’être déclassé vivant, d’être transformé en anomalie qu’on efface.
Vera sentit l’envie d’intervenir, mais elle se retint. Elle regarda Boronov.
Il n’avait pas bougé.
Son visage ne trahissait rien, mais ses yeux, eux, comptaient déjà. L’écran. Les mots. Le ton. La pièce. Qui regardait qui. Qu’est-ce qu’on venait de leur enlever, exactement.
Solmeyer, lui, sentit son corps chercher un réflexe d’avant. Il porta la main à sa poche, sortit son terminal, comme on vérifie un pouls. L’écran s’alluma, reconnut son empreinte… puis afficha un bandeau sec.
ACCÈS REFUSÉ. CRC INVALIDE.
Un bip discret. Rien de spectaculaire. Juste la confirmation.
Noah expira lentement, sans réussir à faire passer la fumée. Jonas serra la mâchoire. Langlois ne cligna pas. Gondo resta immobile, le regard un peu trop fixe, comme s’il venait d’apprendre que sa famille n’existait plus sur un registre.
Van Acker referma l’onglet d’un geste précis.
— Je ne suis pas là pour vous humilier, dit-il. Je suis là pour vous prévenir. À partir de maintenant, vous êtes une variable. Et les variables, on les corrige.
Le silence retomba.
Vera posa les yeux sur Boronov, comme si elle attendait un ordre, une phrase, n’importe quoi qui tienne la pièce.
Il ne donna ni ordre, ni phrase.
Il resta au seuil, stable, et dans cette stabilité il y avait déjà quelque chose de terrible : l’acceptation que leur vie d’avant venait de s’éteindre, sans bruit, sur un écran gris.

Annotations
Versions