Chapitre XXXIX (1/3)
Eden-Azur — District Eden
31 décembre 2074
De Cannes jusqu’au Rocher, la côte formait désormais une seule bande continue : polie, filtrée, repeinte, comme si la mer elle-même avait été remise aux normes. On appelait ça District Eden, parce que le mot « Monaco » faisait trop ancien monde, trop petit. Eden sonnait plus vaste, plus propre, plus éternel. Un jardin d’Europe offert à ceux qui possédaient encore l’air, l’eau, le temps.
Le soleil y brillait autrement.
La lumière avait ce velours anormal des choses fabriquées : un éclat stable, presque patient, qui n’agressait ni la peau ni les vitres. Les UV semblaient manquer d’ambition, comme si on leur avait appris la politesse. Ici, même l’été était tenu en laisse.
Cette clémence s’appelait SOLARIS. Le parasol orbital déployé par AEGIS. Une couronne qui s’adaptait, se réorganisait, absorbait les caprices du soleil pour maintenir les indices de confort et lisser les cartographies de radiation. Une façon de dire, sans rire, que l’Europe pouvait encore choisir sa météo. Au bord des terrasses, ça se ressentait déjà : la brise tombait toujours juste.
Au large, une ligne à peine visible coupait la mer. Modules flottants, formes basses, géométries discrètes : un ouvrage long, continu, qu’on ne regardait jamais longtemps. Officiellement, c’était de l’écologie, du filtrage, de la restauration. Dans les districts de service, on l’appelait simplement la Ligne.
Mais le paradis ne nettoyait pas. Il repoussait.
De l’autre côté, la périphérie respirait la poussière.
À quelques kilomètres seulement, le District de Marseille, long ruban de béton et de chaleur de Marseille jusqu’à Fréjus, crachait ses équipes de nuit comme un poumon usé. À l’ouest, l’industrie lourde tenait la cadence : raffineries, data-centers, usines de dessalement, entrepôts de tri… un monde Classe III où l’air avait le goût du rendement. Plus on glissait vers l’est, plus les façades s’éclaircissaient : Classe II, maintenance, ingénierie, encadrement, zones « stabilisées ». Pas un autre monde. La même machine, avec des gants plus propres.
Les bus blindés traversaient des avenues trop larges, sous des essaims de drones logistiques, et l’asphalte chauffait même en hiver. On transpirait dans l’ombre pour que, plus loin, des terrasses restent fraîches.
Ce soir-là, Eden-Azur offrait son plus bel écrin.
Un morceau entier de côte avait été apprêté. Dans le District, aucune APC n’avait d’accréditation. La sécurité appartenait aux silhouettes en blanc. Les Carabiniers d’Eden formaient une unité à part : héritage du Rocher, luxe d’apparat, discipline de guerre. Leurs costumes de couturier et leurs textiles grand luxe n’étaient pas une coquetterie, mais une signature. Ici, la violence avait appris à rester propre.
Le Palace Fenice était l’épicentre de l’activité. À l’entrée, un revers ajusté suffisait. Une manchette effleurée du pouce, et les portiques reconnaissaient sans bip. Les portes s’ouvraient avant la demande. Un serveur apparaissait au bon moment, avec le bon verre, à la bonne distance. L’accès n’était pas un droit : c’était une atmosphère.
Dans le hall principal, les stands s’alignaient comme une cathédrale de progrès. Verre, marbre clair, halos d’écrans et maquettes sous cloche. Les grandes entités du Nouvel Ordre s’y présentaient comme des mécènes, jamais comme des maîtres.
On ne vendait pas la domination. On vendait des solutions.
AEGIS, en bienfaiteur orbital, occupait une travée entière, plus haute que les autres, comme si le plafond lui appartenait. Sur le devant de la scène, SOLARIS attirait les foules. En profondeur, on parlait de défense spatiale et de conquête. On avait érigé un cercle de verre fumé, et au centre, un hologramme en lévitation : une structure blanche, segmentée, élégante, dont la géométrie semblait avoir été pensée pour ne jamais appartenir à la Terre. La station DIAS tournait lentement sur elle-même, comme un objet qu’on exhibe sans avoir besoin de le vendre. Par endroits, des modules s’allumaient en transparence, révélant des volumes intérieurs, des sas, des anneaux techniques, des bras d’amarrage. Un opérateur expliquait en voix basse : entrée en service, fenêtres orbitales, capacité de maintien. Les visiteurs ne demandaient pas « si ». Ils demandaient : quand.
SYGMA exposait du blanc clinique et des promesses d’optimisation : l’implant comme soin, la conformité comme protection. Les applications étaient étalées avec assurance et les résultats parlaient d’eux-mêmes, au travers des performances des villes-usines implantées du GIS-7.
Les vitrines APC montraient des cartes de flux, des districts « stabilisés », des chiffres en temps réel. La présence se lisait sans se dire.
Et au cœur du dispositif, là où le regard finissait forcément par tomber, une installation dominait l’ensemble.
Le mémorial de la libération du Japon.
Une pièce de cérémonie, à la fois sculpture et preuve, mise en scène avec une précision froide. Sur un socle noir, un relief métallique reprenait la silhouette de l’archipel, traversée de lignes lumineuses comme des cicatrices. Autour, des fragments d’alliages et de composites, trop beaux pour être du rebut, trop précis pour être décoratifs. Des plaques gravées, des dates, des unités, des noms. Et, en arrière-plan, des séquences courtes, coupées avant l’insoutenable : débarquements, corridors sécurisés, villes reconquises, drapeaux replacés.
Le message, lui, ne cherchait pas l’art.
Il cherchait l’évidence.
L’Europe n’était plus seulement un continent qui survivait derrière ses murs. Elle redevenait une force qui agissait, qui reprenait, qui projetait.
Alors, sans annonce excessive, sans fanfare, un déplacement se produisit dans la foule. Quelque chose de subtil, presque imperceptible, comme lorsqu’une salle se met d’accord sur la direction du regard.
Les Carabiniers d’Eden s’écartèrent sans se presser. Les conversations s’affinèrent. Les rires tombèrent d’un demi-ton. Les coupes cessèrent de s’entrechoquer.
Henri Drac de Saint-Genest venait d’entrer.
Il n’était pas escorté au sens ancien. Personne ne lui faisait une haie. Il avançait simplement dans une trajectoire qui existait déjà. Costume sombre, coupe parfaite, présence trop stable pour être improvisée. À ses côtés, quelques figures du Directoire, des cadres, des visages calibrés, et cette manière qu’ils avaient tous de rester à une distance exacte, comme si même la proximité devait être validée.
Drac ne se dirigea pas d’abord vers un stand. Il alla droit au mémorial. Il resta une seconde immobile devant l’archipel gravé, comme si ce bloc de métal lui appartenait déjà. Puis il se retourna.
Il ne devait pas parler.
Il le fit quand même.
Il ne demanda pas le micro. Un Carabinier le lui apporta comme on apporte une évidence. Drac posa la main dessus, sans regarder l’objet, et la salle se donna à lui avec une docilité presque élégante.
– Il y a dix ans, on nous a expliqué que l’Europe était condamnée à gérer ses ruines.
Un temps. Pas un silence. Un contrôle.
– Que notre seul horizon serait la réparation. La peur. La survie.
Il laissa son regard balayer les travées. Les écrans. Les maquettes. Les visages.
– Ce soir, je veux qu’on soit très clairs.
Il sourit, à peine.
– Nous ne sommes pas venus ici célébrer un événement. Nous sommes venus célébrer une décision.
Quelques têtes inclinèrent déjà, comme si elles prenaient des notes.
– Le Japon n’a pas été « récupéré ».
Il appuya sur le mot, juste assez pour le rendre suspect.
– Il a été repris. Et ce verbe… c’est l’Europe qui le retrouve.
Il désigna le mémorial, sans grand geste.
– Ce n’est pas un trophée. C’est une preuve de méthode. Une preuve de coordination. Une preuve de volonté.
Il marqua une pause, puis son ton se fit plus doux, presque paternaliste, comme s’il parlait de confort plutôt que de guerre.
– Nous avons reconstruit des chaînes. Nous avons stabilisé des districts. Nous avons redonné une forme aux frontières.
Il enchaîna, sans emphase :
– Et maintenant, nous redonnons une forme à notre présence.
Il n’avait pas besoin de dire « au-delà ». Tout le monde l’entendait.
– Je sais ce que ce monde coûte.
Son regard ne trembla pas.
– Je sais aussi ce que coûte l’absence de cadre.
Il conclut sans effet, sans envolée.
– Je vous souhaite une année simple.
Un sourire plus net, presque un trait d’acier.
– Une année où l’Europe n’aura plus à s’excuser d’exister.
Les applaudissements furent immédiats, mais calibrés. Pas une ovation. Une validation.
Drac rendit le micro sans s’attarder sur la réaction. Déjà, son regard cherchait ailleurs, vers l’entrée latérale où l’on devinait une autre chorégraphie, plus protocolaire, plus étrangère. La délégation de l’Alliance allait entrer. Il irait la saluer hors champ, comme un geste naturel, presque banal.
Et pendant que la salle se réorganisait autour de cette présence, le cœur du gala reprit son flux.
Les trajectoires se remirent à circuler, plus lentes, plus sûres, comme si la parole de Drac avait recalé la gravité du lieu. Le Palace Fenice retrouvait sa fonction première : montrer, sans s’excuser, ce que l’Europe avait décidé d’être.
On glissait de travée en travée comme on feuillette un catalogue dont chaque page coûte des vies.
Du côté des vitrines E-Volve, l’air changeait de texture.
Là-bas, ce n’étaient plus des cartes, des indices, des promesses abstraites. C’était de la matière. Des silhouettes d’exos. Des articulations propres. Des alliages noirs sous verre. Et au milieu, comme si l’espace avait été conçu pour lui, Oshiro Otomo occupait la scène.
Il répondait à la presse avec cette assurance des hommes qui n’ont plus besoin de persuader. Il ne vendait pas un produit. Il vendait une évidence. Derrière lui, les prototypes ARES semblaient attendre d’être réveillés : immobiles, magnifiques, trop grands pour le décor, comme si la guerre avait appris à se tenir droite.
À quelques mètres, en retrait, une autre présence restait presque invisible.
C’était Selene Kuroda, silhouette lumineuse et calme au milieu de la mécanique. Elle portait une robe qui ne cherchait pas à rivaliser avec les exos, comme si elle avait choisi, au contraire, de ne pas jouer le même jeu. Autour d’elle, le bruit médiatique glissait sans accrocher… mais pas sans user.

Annotations
Versions