Chapitre XXXIX (2/3)

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Selene était seule. Pas abandonnée : isolée. Accessible, seulement parce qu’elle n’avait aucune raison de se battre pour l’attention.

Elle accompagnait Oshiro. Et Oshiro, lui, attirait la presse comme une antenne attire l’orage.

Talia Neumann avait également fait le déplacement pour cette soirée. Officiellement, elle avait tenu plus tôt une courte intervention autour de ses travaux sur l’IA, dans le cadre de ses fonctions chez SYGMA et le comité BIAS. Officieusement, elle cherchait une brèche. Une vraie. Quelque chose qui ne ressemble pas à une convocation.

La soirée filait à un rythme effréné, sans qu’elle ne trouve la moindre fenêtre discrète pour s’approcher du président d’E-Volve. Trop de caméras. Trop de mains tendues. Trop de regards périphériques.

Et parmi ces regards, celui de Naram Iskhal revenait par intermittence, sans insistance, comme un rappel de gravité. Il ne la surveillait pas frontalement. Il n’en avait pas besoin.

Selene devint alors sa meilleure option. Peut-être la seule.

Talia la fixa une seconde de trop, puis s’arracha à l’hésitation. Elle connaissait le prix d’une approche directe. Elle connaissait aussi le prix d’une semaine de plus à ne pas bouger. Alors elle choisit la seule entrée qui ne sentirait pas la manœuvre.

La musique.

Elle s’approcha sans précipitation et s’arrêta à la distance exacte : assez proche pour être entendue, assez loin pour ne pas paraître intrusive. Selene tourna la tête, lentement.

Ses yeux n’avaient rien de méchant. Juste cette fatigue propre des gens qui sourient trop longtemps pour rester polis.

– Madame Kuroda, dit Talia.

Selene eut un micro-temps d’arrêt.

– Oui, répondit-elle.

Pas de chaleur gratuite. Elle attendait la suite.

Talia ne donna pas son prénom. Pas encore.

– Je ne veux pas vous prendre du temps. Je voulais juste… vous remercier.

Selene cligna une fois, surprise malgré elle.

– Me remercier ?

Talia inclina légèrement la tête, comme une excuse.

– Le club Lysandre, à Eden-Azur. L’hiver dernier. Vous avez joué… sans annonce, sans décor. Trois morceaux. C’était court. C’était parfait.

Ce n’était pas une flatterie. C’était un signe : un lieu, un détail, une mémoire qu’on ne sort pas par hasard.

Selene la regarda autrement. Pas avec confiance. Avec une curiosité prudente.

– Peu de gens s’en souviennent, dit-elle.

– Justement, répondit Talia.

Un silence bref. Le gala continuait de tourner, mais ici, la conversation venait de créer une bulle plus discrète qu’un écran.

Un flash éclata plus loin. Un journaliste rit. Un micro se tendit vers Oshiro. Selene jeta un coup d’œil, et l’agacement passa sur son visage comme une ombre.

– Je pensais que ce soir serait… Eden, dit-elle, sans finir sa phrase.

Talia comprit : une soirée de Nouvel An, pas une vitrine.

– On vous a volé votre soirée, dit Talia, simplement.

Selene eut un sourire sec.

– Ils ne volent pas. Ils prennent. Et on appelle ça « l’actualité ».

Talia laissa passer une seconde, puis posa sa phrase suivante au bon endroit.

– Je ne suis pas là pour vous rajouter du bruit.

Selene la fixa.

– Ce n’est donc pas la musique… qu’est-ce que vous voulez ?

Talia inspira, gênée par la puérilité de son prétexte. Elle devait garder le ton d’un échange mondain, pas celui d’une opération.

– Vous avez raison. Je ne peux pas me permettre la subtilité. J’ai besoin de discrétion, et je souhaiterais que vous transmettiez quelque chose à Oshiro. Pas ici. Pas ce soir. Pas devant eux.

Elle n’eut pas besoin de préciser « eux ». Selene avait déjà regardé les caméras, les oreillettes, les Carabiniers, les attaches invisibles.

Selene ne bougea pas. Elle ne dit pas oui. Elle ne dit pas non.

– Pourquoi moi ? demanda-t-elle.

– Parce que si je l’approche, dit Talia, il verra d’abord ce que je représente. Pas ce que je propose.

Selene plissa légèrement les yeux.

– Et vous représentez quoi ?

Talia hésita, juste assez pour que ce soit crédible.

– Un monde qu’il n’aime pas.

Selene eut un souffle, presque un rire.

– Un monde qu’il tolère.

– Voilà, dit Talia.

À ce moment précis, le hall bascula d’un degré.

Les Carabiniers se repositionnèrent. Des visages se tournèrent.

La délégation de l’Alliance entra par l’accès latéral avec une précision de protocole qui ressemblait à une manœuvre.

Pragya Dhar marcha en première ligne, sari intelligent constellé de micro-écrans, sourire exactement dosé pour paraître aimable sans jamais être offerte. À ses côtés, Han Jae-Sung avançait comme un homme qui a appris tôt à ne pas demander la permission : costume sans col, regard vif, ambition visible, polie.

Derrière eux, un diplomate au visage austère tenait le rôle ingrat : parler technique pour que les autres parlent pouvoir. Deux attachés complétaient le tableau, juriste d’actifs et ingénieur biosécurité, et la sécurité restait volontairement « trop discrète », ce qui, dans ce monde, revenait à crier.

Drac se détacha de la foule pour aller la saluer.

Iskhal, aspiré par la chorégraphie, quitta la périphérie. Son attention se déplaça, comme un projecteur qui change d’axe. L’espace autour de Talia se creusa d’une marge infime.

Ça suffisait.

Elle glissa la main dans une poche intérieure de sa veste. Le geste devait rester banal, lent, propre. Pas un échange. Un mouvement de gala.

Elle en sortit une carte.

Pas un badge. Pas un support corporate. Quelque chose de presque ancien : carton épais, blanc mat, typographie minimale. Une aberration élégante au milieu des QR codes.

Selene baissa les yeux dessus et ne la prit pas tout de suite.

– C’est quoi ?

– Une proposition. Et une clé pour la lire.

Talia choisit ses mots pour qu’ils restent simples sans être pauvres.

– Il pourra se connecter depuis chez lui. Sans rendez-vous. Sans témoin. Regarder. Juger. Refuser si ça lui paraît déplacé.

Selene leva les yeux.

– Une clé de quoi ?

Talia pesa le mot. Puis le posa.

– De NOVA.

Le nom, dans l’air d’Eden, eut une texture particulière. Un mot de couloir. Pas un mot de salon.

Selene ne commenta pas. Mais son regard changea, minuscule, comme si une porte intérieure venait de se verrouiller.

– Et vous voulez qu’il regarde ça… parce que ?

Talia ne parla pas de Zenji. Pas ici. Pas avec une salle pleine d’oreilles qui ne ressemblent pas à des oreilles.

– Parce qu’il y a des choses qu’on ne supporte pas seule. Et des choses qu’on ne doit pas laisser au mauvais monde.

Selene resta immobile. Elle regarda Oshiro au loin, les flashs, les questions, les ARES immobiles comme des statues de guerre. Puis elle revint à la carte.

– Vous savez que je n’aime pas être un couloir, dit-elle doucement.

Talia hocha la tête.

– Je sais. C’est pour ça que je vous laisse le choix.

Elle tendit la carte, enfin. Sans insistance. Sans pression.

Selene la prit entre deux doigts, comme si elle en évaluait le poids réel. Elle la retourna.

Au dos, une seule phrase, minimaliste :
Pour Oshiro. Pas pour le gala.
Et dessous, une suite de caractères courte, propre, sans nom, sans signature.
La clé.

Selene releva les yeux.

– Vous vous appelez comment ?

Talia hésita une fraction de seconde, puis répondit :

– Talia.

Pas « Neumann ». Pas ce soir.

Selene hocha lentement la tête.

– Je ne vous promets rien, Talia.

– Je ne vous demande rien de plus que… de lui laisser la possibilité de décider par lui-même.

Selene glissa la carte dans une poche intérieure de sa robe. Un geste précis. Contrôlé. Comme une partition qu’on range pour plus tard.

– Si c’est une manœuvre, dit-elle, je le saurai.

Talia soutint son regard.

– Si c’était une manœuvre, vous n’auriez pas eu besoin de me demander mon prénom.

Un sourire très bref passa sur la bouche de Selene. Pas de sympathie. Un constat.

Talia recula d’un pas, puis d’un second. Sans s’attarder. Sans rester dans l’axe. Elle se fondit dans le flux comme si elle n’avait fait que parler musique.

Selene resta une seconde de plus, face aux exos immobiles, avec dans sa poche un morceau de carton trop simple pour ce monde trop propre.

Au loin, Oshiro continuait de sourire pour les caméras.

Et derrière lui, Naram Iskhal balaya la salle d’un regard lent, presque distrait… puis s’arrêta sur Talia.

Un arrêt infime.
Une reconnaissance.

Et le mouvement d’une main, à peine visible, comme un signe adressé à une seule personne dans une foule.

Viens.

Talia sentit sa nuque se tendre.

Iskhal ne l’appelait pas avec l’urgence d’un supérieur. Il l’appelait avec cette certitude tranquille qui n’a pas besoin d’élever la voix. Dans ce monde, la voix haute ressemblait à un aveu.

Talia se détacha du flux sans brusquer le rythme. Elle traversa le hall en diagonale, entre les groupes qui se formaient et se défaisaient comme des algorithmes sociaux. Les regards glissèrent sur elle, sans accrocher, puis passèrent à autre chose. Dans cette salle, on savait reconnaître ce qui devait rester discret.

Elle longea un stand qu’elle n’avait pas prévu de voir si tôt.

NeofficiN offrait une vitrine très propre, presque solaire, qui empruntait au sport ses codes les plus désirables : blanc net, bleus lumineux, ralentis de corps parfaits en mouvement. On vendait de la performance comme on vend du luxe.

Sur les panneaux, le vocabulaire avait été lissé, rendu séduisant : ascension par le mérite, trajectoires d’excellence, optimisation, seconde chance. Rien qui dise recrutement. Rien qui dise casse. Rien qui dise chair.

Au centre, une maquette de terrain synthétique tournait sous une cloche transparente. Un stade miniature, éclairé comme un bijou. Autour, des silhouettes d’adolescents en projection holographique répétaient les mêmes gestes, encore et encore : courses trop propres, accélérations trop nettes, appuis trop précis pour être naturels.

En haut, un nom s’affichait en grandes lettres, avec une iconographie qui empruntait à la foi sans avoir le droit de la prononcer :

PROJET ARCHANGE.

Et, plus discret, comme une mention technique qu’on glisse pour rassurer les investisseurs, un bandeau revenait sur les écrans :

ARCHANGE – Salon-de-Provence.

Le mot sonnait « campus ». Il sonnait « sport ». Il s’appuyait sur une proximité ancienne, utile, au contact d’installations militaires. Dans les dossiers, Salon-de-Provence restait une ZAR de la Générale, territoire de l’air, verrouillé, disponible. Un endroit où les trajectoires s’écrivaient avant d’être promises.

Une hôtesse en tailleur clair expliquait, sourire calibré, à un couple d’invités :

– Le District Marseille est un vivier. À l’ouest, la pression forge. À l’est, le cadre stabilise. Nous, on fait le lien.

Elle effleura l’écran. La carte s’étira : Marseille jusqu’à Fréjus, cent soixante-dix kilomètres de côte, ses zones industrielles à l’ouest, ses quartiers de service, ses corridors de transport, puis les secteurs Classe II qui commençaient à respirer.

– Vous parrainez un profil, on s’occupe du reste.

Le couple inclina la tête, intéressé. L’hôtesse poursuivit, comme si elle parlait d’un placement simple :

– Et il y a un retour. Les carrières explosent vite, maintenant. Image, contrats, droits, licences. Le sponsor ne finance pas un jeune. Il prend position sur une trajectoire.

Le mot position eut une netteté particulière dans ce hall.

Derrière elle, une autre phrase passait en boucle sur un écran :

Du District à l’Eden. Du mérite à la Classe II.

Puis l’hôtesse fit défiler un catalogue. Pas une brochure. Une galerie.

Des visages connus, des Enhanced déjà célèbres. Des statistiques. Des avant/après trop polis. Des « success stories » estampillées Archange, avec le même filigrane en bas d’écran : programme partenaire. Une manière de dire que même la gloire pouvait être parrainée, possédée, revendiquée après coup.

Sur une table, des prototypes étaient alignés comme des accessoires de sport : genouillères, semelles, attelles, capteurs de performance, micro-inserts sous-cutanés présentés comme des compléments. Rien qui ressemble à une arme. Tout ce qu’il fallait pour transformer un adolescent en rendement.

Talia nota les mots comme on note des symptômes. Tout était trop propre pour être innocent. Et l’hôtesse, elle, savait exactement quand sourire, quand se taire, quand laisser un silence faire le travail.

Talia aurait pu lui proposer un audit, une couche SYGMA, un habillage de conformité. Elle ne s’arrêta pas. Elle ne pouvait pas se permettre de s’arrêter.

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