8. Filatures
La sortie fut plus simple que l’entrée. La plupart des gens étaient partis. Il ne restait guère que des agents de sécurité, qui surveillaient le bâtiment jour et nuit. Mais avec un sortilège d’invisibilité, Marie et Célestine ne risquaient rien, tant qu’elles ne faisaient pas de bruit ni n’entraient en contact avec qui que ce soit.
Quant à Renaud… il eût fallu que les vigiles pussent voir un fantôme. Et quand bien même… le défunt milliardaire n’était-il pas au siège de son entreprise à lui ?
Marie avait une légère boule au ventre en rentrant à la maison. Heureusement, Puteaux était juste à côté de Neuilly. Elle y fut rapidement. La jeune fille fut tentée de demander à Célestine de venir avec elle, mais il lui revint que Perez était peut-être là. Mieux valait ne pas prendre ce risque.
Célestine se rendit invisible et observa la scène de loin.
– Tu as vu l’heure ? S’indigna sa mère. Qu’est-ce qui t’a pris aussi longtemps ?
– Je suis désolée, Maman… J’ai pris le thé chez Célestine… Je n’ai pas vu passer le temps.
Puis la porte se referma. Renaud était content du discernement de sa fille, car effectivement, Perez était là. Marie éprouva un léger malaise en sa présence, et ne dit guère que quelques paroles pendant le dîner.
Présent derrière elle, bien qu’elle ne pût plus le voir, Renaud continuait de lui susurrer des mots à l’oreille : « Sois gentille avec lui… Oui… Souris-lui. Il ne faudrait pas qu’il se doute de quelque chose. »
Renaud sentait qu’il commençait à avoir des soupçons sur Marie. Peut-être l’avait-il fait suivre. Il allait falloir surveiller tout ça. Les vacances d’automne touchaient à leur fin, et Marie allait retourner au lycée. Son amie Chloé lui proposa une soirée pyjama chez elle le dernier week-end. Ce serait l’occasion de surveiller les mouvements sans son sillage.
Tandis que Marie, innocemment, allait retrouver sa meilleure amie le samedi soir, Renaud observa, à l’extérieur de la maison, d’éventuelles personnes susceptibles de la suivre. Et il aperçut une Audi noire, avec un homme qui était clairement en train de l’observer. Il la suivait en roulant au pas. Quelqu’un était bel et bien en train de pister une adolescente de quinze ans, ce qui, dans un autre contexte, aurait pu paraître encore plus malsain. Ce n’était pas un policier, plus probablement un détective. Renaud allait devoir solliciter Célestine pour une solution.
Sachant désormais où habitait la fée, il n’eut aucun mal à la retrouver. Le dimanche avant la rentrée de novembre, il trouva la fée en train de prendre le petit-déjeuner avec une jeune femme qui devait avoir dans les vingt ans. S’il n’avait su que Célestine était bien plus âgée qu’elle n’y paraissait, il l’eût prise pour sa sœur. Mais il était probable qu’il devait plutôt s’agir de sa fille.
– Tiens ! Dit Célestine. Salut Renaud ! Qu’est-ce qui vous amène d’aussi bon matin, surtout un dimanche ?
– Maman ? Demanda la jeune fille. Tu connais ce fantôme ?
– Enfin, Églantine ! Tout le monde le connaît. C’est Renaud Keller.
– Ah oui ! Dit la jeune fille. C’est vous, le richou qui s’est fait saboter sa voiture ?
– Pardon ? S’indigna Renaud.
– Excusez ma fille… dit Célestine. Elle est plutôt… directe. Ce sont ses copains syndicalistes à l’université, qui déteignent un peu sur elle.
Renaud observa la fameuse Églantine. Elle avait à peu près la même tête que Célestine. Mais en lieu et place des cheveux roux, les siens étaient noirs de jais et détachés. Elle portait un jeans et un pull-over noir aux manches trop longues. Son bol de café chaud entre les mains, elle contemplait le fantôme d’un air curieux. Elle buvait une gorgée de temps en temps. C’était une jeune fille ordinaire, du moins en apparence, car elle aussi voyait bel et bien les fantômes.
– Vous êtes une fée, vous aussi ?
– Ouais… répondit Églantine. Je donne un coup de main à Maman, de temps en temps. Mais sinon, j’étudie la psycho, à Nanterre.
– Qu’est-ce que vous savez faire ? Demanda Renaud.
– Je peux vous voir, déjà ! Tout le monde ne peut pas en dire autant.
– Et tu es très forte pour lire dans les pensées des gens, renchérit Célestine.
– Ouais… même des fantômes, ajouta la jeune femme, d’un air narquois. Mais bon… Quand on est psychanalyste, ce n’est pas d’un grand secours. Les fantômes ne sont pas très bons payeurs, en général. Sans vouloir vous offenser, Monsieur…
– Tu sais que tu pourrais cumuler les deux activités, ma chérie… Je me permets d’insister, tu devrais y réfléchir.
– Maman ! Protesta Églantine. Est-ce qu’on pourrait passer un petit-déjeuner sans parler de ça ?
– Oui, ma chérie… Désolée… Et puis, ça n’intéresse pas notre ami.
– Non, dit Renaud. En effet. Je viens vous voir parce qu’on a un problème. Je pense que Perez se doute de quelque chose.
– Qu’est-ce qui vous en rend aussi sûr ? Demanda Célestine.
– J’ai vu quelqu’un filer Marie, et je pense que c’est lui qui le paie…
Célestine s’assit à table, se resservit une tasse de thé, prit un morceau de sucre, puis touilla, touilla, et touilla. Enfin elle but une gorgée, prit une grande inspiration, soupira, et dit :
– Vous pensez qu’il nous a vus hier ?
– Je ne crois pas. Et quand bien même, vu par où on est passés, il n’aurait jamais pu nous suivre.
– Oui… Bien vu… Il faudra quand même redoubler de vigilance. S’il sait que Marie se doute de quelque chose, il ne faut surtout pas qu’il sache à quel point. Églantine ?
– Ouais ?
– On va avoir besoin de ton aide.
-- Sérieusement ? Et mes partiels, je les prépare quand ?
-- Tu feras moins la fiesta, voilà tout ! Ah ! Et tu auras 3000 € de plus à la banque.
Églantine resta un instant à réfléchir. Puis elle répondit :
– OK. Je le fais. Mais tu ne m’embrouilles pas, tu me les verses vraiment !
– Fais-moi confiance, ma puce. Mais il faudra être très prudente, ça peut être dangereux. Je ne te paie pas cher sans raison !
– Merci de prévenir. Qu’est-ce que je dois faire ?
– Distraire notre bonhomme, et essayer de lui soutirer des informations.
– Je le distrais comment ? Je le drague ?
– Non ! Protesta Célestine. Je ne t’ai pas élevée comme ça, quand même !
– Alors quoi ?
– Tu es une fée ! Tu trouveras bien quoi un moyen !
Églantine opina du chef. Puis elle contempla son bol de café avec une grimace. Il avait refroidi. Elle regarda fixement le breuvage froid, puis celui-ci se mit à frémir. Quand son café fut de nouveau fumant, elle recommença à boire.
L’opération d’exfiltration se révéla plutôt efficace. Églantine, la fille de Célestine, ne devait pas avoir 25 ans. Une fois sortie de la sphère privée, elle pouvait faire preuve de beaucoup de charme, même sans user de la magie.
Aussi, le détective se laissa-t-il bêtement distraire. Elle commença en faisant mine de s’être perdue et lui demanda son chemin. Et de fil en aiguille, le conduisit progressivement à abandonner sa filature.
La voie était libre pour Marie, qui pouvait désormais les rejoindre sans être suivie par le fâcheux. La jeune fille ne croisa jamais Églantine. La jeune fée finissait généralement la soirée chez des amis, et après avoir offert verre sur verre au détective, lui faussait compagnie.
L’air de rien, le climat de confiance s’installant, l’homme révéla beaucoup d’informations. Célestine, inquiète, lui demanda :
– Quand même, tu as pris des risques. Comment tu as su qu’il n’était pas marié ?
– Mais il est marié !
Célestine manqua de s’étouffer avec sa tasse de thé ! Églantine éclata de rire.
– Rassure-toi, Maman ! Je n’ai pas fait de folies avec lui. Les Sugar Dads, ce n’est pas ma came. Je suis déjà la fille de Marraine la Bonne Fée.
– Idiote ! répondit Célestine en réprimant un rire.
Sur cette même période, Célestine commença, avec Marie, à enchaîner les coups de téléphone aux différents délégués syndicaux. Mais à chaque fois, leurs réponses se faisaient évasives. Ils n’étaient au courant de rien, ne savaient pas de quoi parlait Marie, exprimaient toutes leurs condoléances à la jeune fille, confirmaient les accusations contre Mathieu Nordet.
Mais certains, quand ils comprenaient pourquoi on les appelait, raccrochaient aussi sec.
– Mais de quoi ils ont peur, à la fin ? se demanda Célestine.
– Si Verdandi est dans le coup, ils peuvent être prêts à aller très loin pour préserver l’image de Perez, répondit Renaud. Quelqu’un d’autre était prêt à témoigner pour Nordet. Quelques jours avant le procès, il a accidentellement fini dans une ravine pendant une randonnée.
– Ils peuvent vraiment aller jusque-là ? S’inquiéta Marie.
– J’en ai bien peur, ma chérie.
Renaud avait la mine grave, ce qui, pour un fantôme, n’était pas peu dire. Célestine regarda Marie et le fantôme de son père.
– Bon, dit-elle… Je vois bien une solution… Aller sur place.
– Qu’est-ce que ça changera ? Demanda Marie.
– Je les aurai devant moi, ces braves gens, répondit Célestine. Je serai beaucoup plus… persuasive.
Renaud regarda la fée avec un air de satisfaction. Il commençait à apprécier cette femme, qui ne semblait jamais à cours de solutions.
– Je vous conseille quand même de ne pas sous-estimer les gens de Verdandi, répondit Renaud. Même si vous avez des pouvoirs, ils sont extrêmement dangereux.
Célestine regarda le spectre ; alors qu’elle s'apprêtait à lui dire quelque chose, elle se ravisa. La fée se contenta d’un hochement de tête. Même pour elle, dialoguer avec un fantôme restait un peu intimidant.

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