9. À la source
Le plan, c’était que Célestine aille dans les Vosges, pour demander des informations aux personnes repérées. Marie eût bien été tentée de découvrir avec elle qui étaient ces gens et ce qu’ils cachaient. Mais la fée opposa un refus catégorique.
– Hors de question, mon p’tit chou ! Vous êtes mineure ! Et vous imaginez les problèmes que j’aurais, moi, s’il vous arrivait quoi que ce soit ?
– Mais Célestine…
– J’ai dit non ! conclut la fée d’un ton sans réplique. Je sais que dans votre milieu, vous n’êtes pas trop habitués aux refus. Mais avec moi, il va falloir vous y faire !
Le lendemain, Célestine était partie de la Gare de l’Est, dans un TGV qui devait l’emmener à Nancy. Et de là, elle allait rejoindre Vittel. Dans le train, elle avait Renaud assis en face d’elle. Certes, personne ne pouvait le voir ni l’entendre. Mais pour autant, la fée s’abstint de lui parler. Dialoguer avec un fantôme n’était pas exactement la meilleure manière de passer inaperçue quand on prenait le train.
À Nancy, elle monta dans un autocar, d’où elle partit pour Vittel. Progressivement, elle quitta les lumières de la capitale lorraine et la ville laissa la place aux hauteurs des Vosges. Il commençait à neiger par endroits. Et il faisait bien froid.
En descendant du bus, Célestine constata deux choses. La première, c’est que la ville était jolie, la seconde, que les gens n’étaient pas très expansifs. Avec sa jupe longue, son grand chemisier et son manteau couleur Bordeaux, Célestine détonnait un peu dans le paysage. Le froid commençait à lui mordre la peau. Ni vue ni connue, la fée partit dans les toilettes de la gare, et en ressortit avec un cache-col et des collants en laine.
La fée avait de nombreuses qualités, mais la discrétion n’en faisait pas vraiment partie. Aussi, elle ne tarda pas trop à se faire remarquer. Elle arpenta la ville, en différents endroits, puis reprenant la liste des numéros de téléphone qu’elle avait trouvés, elle s’en retourna vers les anciens délégués syndicaux.
En dépit de ce qu’elle espérait, elle obtint la même réponse. Mais elle eût au moins une chose en plus. Elle les avait sous les yeux. L’une d’elle, du nom de Julie Schmidt, semblait bouillonner intérieurement.
– Vous n’osez pas me le dire, n’est-ce pas, Julie ?
– …
– Ils vous ont menacée ?
La jeune femme opina du chef.
– Ils ont menacé votre famille ?
De nouveau, elle hocha la tête. Puis Célestine soupira.
– Je ne vais pas vous forcer, si vous pensez que ça vous met en danger. Mais ces gens vous condamnent à la peur, Julie. Vous et tous les habitants de cette ville.
– Je sais, répondit la jeune femme. Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse d’autre ? J’ai deux enfants. La plus grande n’a pas cinq ans. Je suis désolée… Je ne peux pas vous aider.
– Peut-être que quelqu’un d’autre le peut…
Julie soupira.
– Oui… Quelqu’un le peut… Bah ! Je peux vous le dire, après tout, vous auriez fini par les trouver ! Il y a une association, des citoyens qui ne travaillent pas à l’usine, qui ont tenté un recours collectif contre le groupe Keller.
– Vous savez où je peux trouver ces gens ?
– Oui… C’est le collectif Cana. Vous les trouverez en cherchant sur les réseaux sociaux. Ils n’ont pas d’adresse, mais ils se réunissent régulièrement.
– Vous y êtes déjà allée ?
– Non !… OK… Si, j’y suis allée, une fois. J’envisageais sérieusement de les rejoindre, mais quand j’ai trouvé une vis manquante sur une des roues de ma voiture, j’ai renoncé.
Un téléphone portable se mit à sonner. C’était celui de Célestine. Elle plongea la main dans son sac qui semblait sans fond. Elle en exhuma enfin le téléphone plein de breloques et de strass. Julie Schmidt, en voyant une décoration aussi chargée, eut du mal à réprimer un sourire.
La fée observa l’écran. C’était Églantine. Elle répondit.
– Qu’est-ce qu’il y a, mon lapin ? Demanda-t-elle.
– Maman ! Dit Églantine d’une voix haletante, à bout de souffle et près de pleurer. Romain est mort !
– Romain ?
– Le détective dont j’étais censée m’occuper. Je n’ai pas eu le temps d’agir. Il s’est pris une balle.
– C’est toi qui l’as trouvé ?
– Non… J’étais là quand il s’est fait tuer.
La fée devint blême. Sa fille, sa propre fille avait manqué de se faire tuer.
– On arrête les frais, Églantine. Tu rentres tout de suite à la maison. Tu laisses l’appartement en mode absent, et tu appelles la police, dès que tu as raccroché, c’est clair ?
– Oui, Maman. Je suis désolée.
– Non, mon lapin. C’est moi qui suis désolée. Je t’ai mise en danger. Rentre, et mets-toi à l’abri. Et ne bouge pas tant que je ne suis pas rentrée.
– Mais… Et mes révisions ? Mes partiels !
– Au diable, les partiels ! s’énerva Célestine. On parle de ta vie, là !
– OK, répondit Églantine d’une voix penaude.
– Fais attention à toi, ma puce. Je t’aime.
Célestine s’était éclipsée dans la cuisine de son hôte. Cette dernière s’était rapprochée de la porte. La fée se tourna vers elle, avec un regard de compassion.
– Je comprends mieux de quoi vous avez peur, répondit Célestine.
– Elle va bien, votre fille ?
– Oui… Merci… Une fée a plus d’un tour dans son sac, Dieu merci !
– Une fée ? S’étonna Julie.
– Oui… Je vous aurais bien montré un ou deux tours amusants, mais là, je ne suis pas trop d’humeur.
Dans la pièce, la fée sentit Renaud Keller passer derrière elle. En même temps, Julie soupira, comme un peu déçue que la fée n’eût pas voulu montrer ses pouvoirs. Célestine soupira.
– Bon… en fait, j’ai bien une idée de ce que je pourrais faire. Mais je préfère être honnête, ça ne va pas vous plaire.
Soudain Julie blêmit. Elle pouvait voir le fantôme de Renaud Keller.
– Monsieur Keller ?…
– Bonjour… Julie ?…
– Comment osez-vous venir me hanter, moi, après tout ce que vous avez fait à cette région ?
– Et vous, Julie, comment osez-vous faire la leçon, alors que votre camarade, Mathieu Nordet, est en prison alors qu’il est innocent ? Vous le saviez, et vous l’avez laissé condamner. Pourquoi ?
– Oui… reconnut Julie. J’ai eu peur pour ma famille…
– Nordet aussi a une famille, vous vous rappelez ? Des enfants ! Et il croupit en prison au lieu de les regarder grandir.
L’ectoplasme regarda Julie avec un air de compassion. La jeune femme pleurait. Keller baissa le ton :
– Vous savez, au fond, vous, moi, Nordet, on a tous un point commun.
– Quoi ? Demanda péniblement Julie.
– Nous sommes tous des victimes de Verdandi. Chacun d’une manière différente. Vous, ils vous ont menacée. Nordet, ils l’ont fait mettre en taule. Et moi, ma foi…
Le fantôme laissa échapper un soupir.
– Cette femme peut vous libérer de tout ça, Julie. Vous devez l’y aider. Quant à moi, je peux vous garantir que vous n’aurez pas à redouter le chômage ni la pauvreté.
– Et comment vous comptez faire ? Ce n’est plus vous le patron ! Protesta Julie.
– Non, mais le groupe appartient toujours à ma famille. De plus… J’ai communiqué un certain nombre d’instructions à Célestine pour accéder à quelques comptes secrets, aux îles Caïman, en Suisse, etc.
– C’est de l’argent détourné ?
– Oui… Et alors ? Demanda le fantôme, indigné. Vous allez mordre la main qui vous nourrit ? Ce n’est pas trop ce que vous avez fait ces dernières années, si je ne m’abuse.
Julie baissa le regard, contrite et rongée par la honte.
– OK, répondit Julie. Je vais tout vous dire. Mais surtout, si on vous demande, je ne vous ai rien dit. En tout cas, pas tant que je n’ai pas une protection judiciaire digne de ce nom.
Et Julie avoua tout. Elle était au courant de tout, depuis le début. Ce n’était jamais quelqu’un du groupe qui venait personnellement faire pression. À chaque fois, elle se trouvait nez à nez avec de parfaits inconnus, du moins pour elle. Car eux-mêmes semblaient tout savoir sur elle ou presque, sur sa famille, son passé, son emploi du temps, ses amis. Célestine écouta attentivement, et réfléchit à une stratégie en vue d’une action risquée : capturer l’employé qui faisait pression sur elle.
Elle créa donc un enchantement, qui lui permettrait de pister Julie Schmidt tout au long de sa journée. Célestine était consciente de ne pas vraiment passer inaperçue, et espérait bien que la personne de Verdandi viendrait la travailler au corps dès le lendemain.
En réalité, elle y comptait bien.
Pendant ce temps, rue Daviel, dans le 13e arrondissement, Églantine était en train de se ronger les sangs. Certes, elle avait activé le mode absent de l’appartement, mais à un moment ou un autre, il allait falloir sortir.
D’aucuns parmi vous se demandent peut-être ce qu’est le mode absent. Face à la recrudescence des cambriolages ou des attaques à domicile, les fées ont trouvé la solution : rendre votre appartement physiquement inaccessible aux fâcheux… en le rendant absent pour ceux-ci. Quiconque tenterait d’entrer dans l’appartement de Célestine en son absence, donc, ne trouverait même pas porte close. Il ne trouverait pas de porte du tout. Églantine, qui était elle aussi une fée, avait le pouvoir d’activer et de désactiver ce sortilège. Mais la jeune femme s’inquiéta de savoir combien de temps encore elle allait devoir attendre à l’intérieur, surtout avec une chienne à la maison. Mélusine était enfermée avec elle, et cela faisait déjà longtemps qu’elle eût dû sortir pour sa promenade du soir.
Célestine appela Églantine, qui caressa presque un espoir : que son calvaire touchât à sa fin. Mais il n’en était rien. Sa mère allait rester encore quelque temps à Vittel, dans l’espoir de trouver des informations supplémentaires sur les nervis qui semaient la terreur autour des ouvriers du groupe Keller.
De retour à Vittel, Célestine avait trouvé une chambre d’hôtes. Les hôtes comprirent rapidement pourquoi elle était venue, ce qui ne les rassurait pas vraiment. Mais la fée avait trouvé comment apaiser leurs inquiétudes. En jetant un sort d’absence sur leur maison, les habitants purent désormais dormir sur leurs deux oreilles.
Le lendemain cependant, quand elle sortit de la maison d’hôtes qui l’avait accueillie, elle ne tarda pas à faire une rencontre, à tout le moins déplaisante. Devant le portail de la maison, jusque-là invisible aux personnes de l’extérieur, Célestine croisa un homme et une femme en manteaux d’hiver. La femme avait un dictaphone, et l’homme, lui, avait un stylo et un calepin.
– Bonjour. Je suis Rachel Pierrot et voici Frédéric Dubois, pour le Courrier de l’Est. Nous avons constaté que vous repreniez l’enquête sur l’affaire Nordet.
– Euh… Oui ?… hésita la fée. Mais comment savez-vous que ?…
– Vous n’avez pas vraiment été discrète, dit Rachel.
– Ah… Si vous le dites, dit Célestine, avec une légère dose de mauvaise foi.
– Ce que nous essayons de vous dire, reprit Frédéric, c’est que nous avons déjà bouclé ce dossier il y a quatre ans. L’implication d’une société de relations publiques pour effectuer les basses œuvres de Keller a déjà été démentie par notre enquête.
– Et combien cette société vous a payés pour que vous enterriez l’enquête ?
Les deux journalistes eurent un léger spasme. Célestine les avait piqués à l’amour-propre.
– Comment osez-vous ?… s’empourpra Rachel. Nous faisons notre travail sérieusement, et…
– J’ai épluché les comptes du groupe Keller. Il y a bien eu une société tierce, qui a récolté énormément d’argent pour effectuer des basses besognes, même si je ne sais pas en détails lesquelles. La prochaine fois, faites comme Mathieu Nordet : allez faire un tour à la Défense, là où ils prennent les décisions.
Rachel Pierrot réprima un rire, puis sortit un revolver. Frédéric Dubois en fit autant.
– Désolée, dit la fausse journaliste, je ne voulais pas qu’on en arrive là, mais vous en savez déjà beaucoup trop.
Célestine resta impassible. Progressivement, les deux acolytes qui la braquaient perdirent progressivement de leur assurance.
– Et c’est tout ? Demanda la fée.
– Comment ça, c’est tout ? S’étonna Frédéric. Tu vas te faire tuer, et c’est tout ce que tu trouves à dire, “c’est tout” ?
– Pendant la Guerre j’ai été braquée comme ça par douze soldats de la Wehrmacht, répondit Célestine. Si vous voulez faire pire, dans le genre intimidant, il va falloir vous lever de bonne heure.
La Fée avait abandonné sa bonhommie. Elle dégageait une aura et en imposait par sa superbe. Elle continuait, impassible, de regarder ses deux agresseurs. Et surtout, alors qu’elle pouvait paraître un peu gauche, avec un style vestimentaire improbable, dans un tel moment, elle se révélait sous un nouveau visage. Elle était incroyablement belle !
Avant même d’avoir compris ce qui se passait, Rachel et Frédéric étaient désarmés.
– Je pensais pister cette brave Julie Schmidt pour en savoir plus sur vous, dit Célestine, vidant les chargeurs de leurs deux revolvers. Mais puisque vous êtes venus jusqu’à moi, je serais bête de ne pas en profiter.
Elle leur remit les revolvers, vides, et leur demanda :
– Vous travaillez pour Verdandi, n’est-ce pas ?
– Oui, reconnut Frédéric.
– Bien… Si vous êtes coopératifs, on devrait pouvoir s’en sortir.

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