10. Marraine, la bonne Fée
Effectivement, Rachel et Frédéric se montrèrent très coopératifs. Chargés des basses besognes, ils étaient désormais hors-circuits. Mais il fallait désormais qu’elle trouve les autres. Elle ne tarda pas à le faire. L’homme de main qui traquait Julie Schmidt, mais aussi les trois malfrats qui traquaient Bertaud furent parmi les premiers qu’elle retrouva. Elle parqua tout ce petit monde dans des chambres d’hôtel du côté d’Épinal, et prit soin de les mettre en mode absent, pour que personne ne les retrouve. Dans chacune, elle mit en place des paniers de courses, qu’elle se fit fort de renouveler régulièrement, pour s’assurer que les gens qu’elle protégeraient puissent manger à leur faim.
– C’est bibi qui fais les courses, protesta-t-elle. J’espère que vous savez comment me donner accès à vos comptes, parce que la note va finir par être salée.
– Oui, j’espère aussi… répondit Renaud.
Puis alors qu’elle se lançait à la recherche d’autres hommes de main, son téléphone portable sonna.
– Fée Célestine, j’écoute ?
– Maman ? Dit une voix terrifiée au bout du fil.
– Églantine ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
– Maman ! Il y a un enchanteur dans leurs rangs ! Et ils ont réussi à me neutraliser !
– Oh mon Dieu ! blêmit la fée.
– Il y a plus important… Ils tiennent Marie !
– Mais qu’est-ce qui s’est passé, bon Dieu !
– Marie était venue te chercher, et… eh !
Quelqu’un était clairement en train d’enlever le téléphone. Célestine entendit une voix d’homme. Une voix qu’elle reconnut :
– Salut, Célestine ! Ça faisait longtemps.
– Bernardin… Tu ne m’avais pas manqué !
– Ravi de t’entendre, moi aussi. Voilà le plan, et je te conseille de le suivre ! Tu me donnes l’adresse où tu planques tout le monde dans les Vosges et peut-être que tu reverras ta fille vivante. C’est clair ?
– Et Marie ?
– Ça, ça dépendra de ce que décide mon client ! En tout cas, l’ectoplasme qui t’accompagne a intérêt à se tenir à carreau, s’il ne veut pas mourir une seconde fois, de chagrin.
Célestine regarda Renaud. En tant que fantôme, son teint était déjà pâle, mais là, il devint presque gris. Au bout du fil, Bernardin continua :
– Je vais t’envoyer des coordonnées GPS. Je veux t’y voir, demain soir, 22h00, c’est clair ? Et d’ici là, pas de bêtises, hein ? Tu sais ce que tu risques, si tu préviens la police.
Puis il raccrocha.
Célestine était blême. Églantine, sa fille, sa propre fille, était aux mains d’un des malfrats les plus dangereux au monde. C’était donc ainsi que Verdandi avait réussi à instaurer un règne de terreur, parmi tous les lanceurs d’alertes. Ils avaient réussi à recruter un enchanteur.
Renaud se hasarda à lui poser la question :
– C’est qui, ce type ? Un ami à vous ?
– Si on veut, dit Célestine. C’est un enchanteur. Comme une fée, mais c’est un homme.
– Moi qui pensais que les fées étaient au service du bien…
– C’est vrai, en principe. Mais il y a toujours des gens qui s’éloignent du droit chemin. Et des fois, le droit chemin n’est pas si évident que ça.
– Ah, vous trouvez ? Demanda Renaud.
– Que faisait votre arrière-grand-père, dans les années 30 ?
Renaud regarda le bout de ses chaussures.
– Euh… Il… Il soutenait l’Action Française…
– Hum hum… dit Célestine, songeuse. Et vous approuvez ?
– Pas vraiment… Mais pour un grand patron des années 30, ce n’était pas si étonnant.
– Et vous, pour un grand patron des années 2010, passer sous silence un scandale sanitaire, ça non plus, ce n’était pas si étonnant.
Renaud s’empourpra. Piqué à l’amour propre, il dut bien admettre que Célestine avait raison.
– Quand il a fallu choisir un camp, Bernardin ne s’est pas rangé du bon côté. Et il y en a eu d’autres comme ça. Ils ont pu agir par conviction ou par appât du gain.
– Et vous ? Demanda Renaud, c’est l’argent qui vous motive ?
– Honnêtement ? Non ! J’ai accumulé beaucoup de patrimoine sur les siècles passés. Je suis à l’abri du besoin. Si je continue de travailler, c’est aussi pour ma fille. Elle comme moi, on a une certaine espérance de vie. Il faudra qu’elle puisse vivre, elle aussi.
– Vous ne me sembliez pas si riche !
– Oh, je ne le suis pas autant que vous, Renaud, loin s’en faut ! Mais j’ai des besoins modestes. Tant que j’ai un toit au-dessus de ma tête, et de quoi manger pour ma fille, ma chienne et moi…
Célestine eut un moment d’hésitation.
-- Ma chienne ! S’écria-t-elle.
Et sans transition, elle repartit pour Paris. Elle paya – grassement ! – un chauffeur de taxi pour la ramener en gare de Nancy. Contre toute attente, il ne mit pas plus d’une heure. Certes, le chauffeur n’avait pas respecté les limitations de vitesse, mais Célestine aussi avait un peu aidé.
Le même soir, à 22h00, elle retrouva son appartement sens dessus dessous. Des vitrines défoncées, des bibliothèques renversées, des meubles cassés… Un tremblement de terre ou une bombe eût fait à peine moins de dégâts.
Déprimée de voir son cher appartement ainsi en désordre, elle lança un enchantement, pour commencer à tout ranger. Elle caressait l’espoir de trouver Mélusine, quelque part sous des décombres. Progressivement, la magie opérant, les meubles se réparaient, les livres reprenaient leurs places au fur et à mesure, mais toujours pas de traces de Mélusine.
Le cœur battant à tout rompre, Célestine tentait de trouver sa piste. Soudain, un jappement retentit depuis la salle de bains. La fée eut une sensation immédiate d’apaisement. Elle ouvrit la salle de bains, et sa chienne sautilla et fit la belle en la voyant.
– Ooooh oui ! Ça, c’est un bon chien-chien… Oui ! Dit Célestine avec enthousiasme. Allez, viens, ma belle.
La fée prit sa chienne dans ses bras, puis récupéra une laisse dans le hall d’entrée. Elle redescendit pour la promener. Dans les rues du 13e, elle poursuivit ses échanges avec le fantôme.
– Vous comptez faire ce qu’il dit ? Demanda Renaud.
– Bien sûr que non ! Répliqua la fée. Je le connais, on ne peut pas lui faire confiance.
– Mais si vous n’obéissez pas, vous n’avez pas peur qu’il exécute votre fille… ou la mienne ?
– Si… Mais je pense que c’est un piège.
– Vous voulez que j’aille le surveiller ? Risqua Renaud.
– Non ! C’est un enchanteur. Il peut vous voir, lui aussi.
– Vous ne pensez pas qu’il s’attend à ce que vous ne lui fassiez pas confiance ? Si vous le connaissez, il y a des chances qu’il vous connaisse aussi…
– Oui… Mais tant qu’il ne sait pas trop ce que je suis en train de préparer… J’ai ma petite idée de ce que je pourrais faire…
Puis elle s’aperçut que Mélusine tirait sur la laisse. Contrariée, Célestine commença par la retenir. Mais la chienne insista.
– Mélusine, arrête de tirer !
Puis la chienne commença à aboyer. Célestine comprit qu’il commençait à se passer quelque chose.
– Tu es sur une piste ?
La chienne aboya, comme pour dire oui. Et Célestine conclut.
– OK… Je ne sais pas ce que tu penses trouver, mais je te fais confiance. Vas-y… cherche.
Et Célestine, suivant sa chienne, sillonnait les rues du 13e Arrondissement. Le scottish-terrier flairait, inlassablement, Célestine comprit. Elle était surveillée. Quelqu’un l’épiait, et sa chienne l’avait reconnu.
Manque de chance pour son poursuivant, elle connaissait le quartier comme sa poche. La rue où pointait Mélusine était en travaux. Le poursuivant aurait le plus grand mal à la passer. La fée détacha sa chienne, qui se lança à sa poursuite. Elle se lança à la traque d’un homme, coiffé d’une casquette, avec un blouson de cuir noir sur les épaules. Il s'apprêtait à défourailler, mais Célestine ramassa un débris, et le lança dans sa direction. Celui-ci lui atterrit sur le poignet. L’homme hurla de douleur et lâcha son arme.
Sans perdre de temps, Célestine le rejoignit. Et alors même qu’il s’apprêtait à la frapper et à s’enfuir, donna un coup sur ses mollets. L’homme se retrouva à genoux, au milieu de débris de bitume.
– Ça va, ça va ! Je me rends !
– J’espère que tu ne dis pas ça pour plaisanter, parce que je ne suis vraiment pas d’humeur ! dit Célestine d’un ton froid.
Furieuse, les yeux flambant de rage, la fée agrippa l’homme par le col et le fixa dans les yeux. De nouveau, ils brûlaient d’une flamme spectaculaire.
– Tu vas me dire ce que vous avez fait de ma fille. Et je te conseille de ne pas me faire attendre !
– … Le patron va me tuer si je parle.
– Ton patron, il s’appelle bien Bernardin, non ?
– Oui…
-- Dans ce cas, bonhomme, j’ai de mauvaises nouvelles pour toi : j’ai les mêmes pouvoirs que lui. Alors, tu craches le morceau, ou pas ?
L’homme soupira.
– OK… Je vais parler, à une condition… Vous me protégez.
– Ça me va… Et Bernardin ne te fera pas cette offre, à mon avis.
Installés dans un troquet devant le métro Italie, ils commencèrent à discuter. Ils avaient trouvé un endroit un peu en retrait, d’où Célestine pouvait voir tout le monde arriver, ou presque. L’homme commença à parler.
– Bon… Pour vous dire la vérité, je ne suis qu’un homme de main. Je sais ce qu’ils ont besoin que je sache. Mais j’ai quand même réussi à surprendre des bribes de discussion.
– Et alors ?
– Et alors vous avez raison, c’est un piège. Même si Bernardin compte bien vous rendre votre fille, il se réserve le droit de lui faire porter le chapeau à la place des lanceurs d’alerte, si vous ne les livrez pas.
Célestine soupira.
– Et Marie ?
– Ils ont prévu de la liquider, de toutes façons.
– Le fumier ! dit Célestine dans une colère froide.
La colère se sentait, mais la surprise, point.
– Il espère récupérer l’héritage de Keller, une fois Marie hors-course, pas vrai ?
– Là, vous m’en demandez trop, reconnut l’homme de main. Je ne connais pas les desseins profonds de notre client.
Célestine hocha la tête, et resta un temps sans rien dire.
– Bon… vous me protégez ?
La fée le regarda un temps, sans rien dire. Elle semblait réfléchir. Puis elle répondit :
– Ouais… je vous protège. Mais il va falloir me faire confiance.
– Confiance ? Je ne vous connais même pas. Qui êtes-vous, en fait ?
Célestine eut une petite pensée pour Églantine, à peine plus jeune que ce garçon. Elle lui répondit, un sourire en coin :
– Ta marraine, la Bonne Fée.
Dino, l’homme de main, se retrouva au 20 rue Daviel, où il avait sévi quelques heures plus tôt. Il fut surpris que tout soit impeccablement rangé, comme si rien ne s’était passé.
– Je n’allais quand même pas laisser l’appartement dans un état pareil, s’indigna Célestine. D’ailleurs, vous seriez gentil de ne pas me le laisser sens dessus dessous comme la dernière fois, mon grand.
Puis elle partit dans la cuisine, préparer du thé. Dino, lui, contempla les lieux, fasciné par les bibelots hétéroclites qui s’entassaient sur les buffets, les étagères, dans les vitrines…
Il se sentait comme dans un appartement de grand-mère. À part l’ordinateur portable ouvert sur la table à manger, tout semblait issu des années 1950.
– Vous avez faim, Dino ? Je peux vous préparer des sandwiches au fromage.
L’homme de main hocha timidement la tête. Elle récupéra de la cuisine du pain de mie, du beurre, du fromage, et commença à lui confectionner des tartines. Il mangea de bon appétit, la fée se rendit compte qu’elle-même, partie en catastrophe de Vittel cinq heures plus tôt, n’avait rien mangé. Elle commença donc aussi à se confectionner un sandwich, et à le manger.
– C’est quoi, alors votre plan ?
– Vous m’excuserez, Dino, mais je ne vous fais pas encore assez confiance. Donc comme mon collègue, je vais me contenter de ce que vous avez besoin de savoir. Normalement, Bernardin va chercher à vous joindre, vous devez lui répondre, et lui dire que vous me suivez à vue.
– Et ce sera vrai, après tout…
– Oui… En gros, on va faire exactement ce qu’a prévu Bernardin. Il ne faudra surtout pas qu’il soupçonne que j’ai un plan.
– Et vous en avez un ?
– Non, répondit la fée, sur un ton pince-sans-rire.
Dino, une fois repu, se reposa sur le canapé du salon, tandis que Célestine, qui semblait avoir à cœur qu’il dorme du sommeil du juste, avait sorti force draps et oreillers. Le lendemain se déroula ainsi sans anicroches. Dino avait Célestine dans son champ de vision, et réciproquement. Et de façon régulière, il rendait des comptes à son chef. Oui, Célestine restait dans son quartier, non, elle n’avait rien tenté. Oui, tout se passait selon le plan.

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