Une Histoire de Ratés // 6
-Alors, qu'est ce qu'il s'est passé, tu m'expliques ?
Bien évidement qu'il ne veut rien dire. Les yeux rivés sur le paysage déferlant à l'extérieur et les doigts s'effleurant comme un gosse prit sur le fait. Et puis d'ailleurs, que dire exactement ? Il est tout aussi pommé. Il ne veut plus rien, et ce qui porte de l'intérêt à sa psyché est la même chose qui pourrait le flinguer. Et il est là le souci, il n'a pas les couilles pour mettre des mots sur ce qui l'attire. Et il en est à présent honteux.
-Eddie, parle-moi. Raconte-moi ce qu'il s'est passé avec Richie... Ou tout du moins ce qu'il est arrivé pour que vous soyez dans ces états.
Il ne le veut pas, mais il sait aussi que Beverly est la seule personne qui peut le soulager un temps soit peu. Le visage se dévoilant peu à peu à mesure que son regard quitte l'extérieur du véhicule, il se mord la lèvre inférieure. Fixant du regard ses ongles de débattant les uns contre les autres.
-J'ai été con... J'ai peur, même si je ne sais pas de quoi. Je me sens incapable de ressentir quelque chose...
-Ressentir quelque chose, en particulier ? Ou bien selon ce que tu sais que l'on pense de toi ? Tu sais, tu es la personne qui a le plus de valeur aux yeux de Richie. Il essaie de faire son maximum pour que tout soit comme avant, que votre complicité soit tout aussi forte, malgré tout ce que tu sais déjà. C'est difficile de se savoir transparent auprès des autres, notamment quand on est à découvert. Et toi... Tu es Eddie.
A ces derniers mots, il ose enfin faire face à son regard. La rouquine ne demande pas de réponse, ni enchaine d'autres paroles. Il semble que ces dernières se suffisent à elle-même.
-Alors, comment je peux faire pour faciliter la communication que l'on avait ? Je ne veux pas la perdre... Je ne veux pas le perdre. Mais en même temps, je me sens mal lorsque l'on est seul. Je ne veux pas sembler imbu, ou même qu'il pense que je lui en veux ou que je le regarde de travers. Mais je le favorise, j'ai l'impression qu'il le lit dans mes yeux à chaque fois que l'on se regarde. Je ne veux pas lui faire ressentir tout ça, je ne veux pas qu'il se sente honteux.
-Je ne crois pas qu'il le voie ainsi.
La campagne charmante et ses falaises a laissé place à une petite bourgade reculée où peut s'entrevoir une supérette, Beverly ralenti alors sa conduite. Ses yeux perlent toujours à l'horizon, et un sourire discret est dessinée au coin de ses lèvres. Elle a le regard plein de compassion, à tel point qu'Eddie semble comprendre qu'il n'a pas besoin de lui expliquer en détail. Il se demande même furtivement si elle n'avait pas lu le contenu de sa tête.
-Je pense que ce que vous avez vécu aux friches, notamment ce que les lumières mortes ont pu faire ressentir à Richie, vous a changé. Tous les deux, et grandement. Lui, il a eu peur. Une peur tellement dévastatrice qui l'aura toujours sur un côté de l'épaule. La même qu'il l'a poussé à t'avouer tout ce qu'il pouvait ressentir pour toi. Et toi...
Elle se coupe d'elle-même dans son élan. Songeuse, elle tapote de ses doigts sur le volant tout en en se mordillant la langue. Eddie, lui, l'encourage à continuer, son cerveau comblant seul les paroles en suspens. Il a les yeux fixés dans les siens, quant bien même cette dernière ne peut s'empêcher un regard dehors pour fuir le climat tendu de l'habitacle.
-Je ne sais pas, je ne suis pas dans ta tête, mais je pense que le fait de te dire toutes ces choses et vérités sur lui et ce qu'il pense de toi... Cela t'a fait voir autre chose. Une autre complicité, et une autre vision de votre relation. Sous un jour que tu n'avais en aucun cas prévu ou même réfléchi une seconde.
C'est à Eddie de s'échapper de la réalité du moment en fixant une personne à son flanc droit. Dehors, une maman remet en place la casquette de son gamin, la vissant fermement sur sa tête. Pendant ce temps, le bruit des ongles de Beverly sur le cuir noir tape de façon régulière dans ses oreilles. Son cœur bat presque tout aussi vite contre sa cage thoracique. Il souhaiterait disparaitre.
-Peut-être... Peut-être que tu devrais arrêter de réfléchir. Et faire ce que ta tête te dit.
Elle ne va pas plus loin dans son propos, et se gare aux abords du petit bâtiment affichant « des prix tout bonnement insoupçonnable ! ». Eteignant le contact, elle se détache tout en jetant un dernier regard à son ami, comme pour conclure que c'est lui qui a le dernier mot. C'est également ce que son regard semble lui signifier. Et lui non plus ne rempile pas, songeur. Il est tout autant lorsqu'elle sort du véhicule et claque la portière.
☽ ☾
Ils comprennent tout de suite qu'ils sont attendu. La maison est plongée dans le silence, tel point qu'on pourrait croire à un guet-apens rondement bien mené. Après tout, c'est à peu près comme ça que le ressent Eddie. Ses paumes sont moites, et l'odeur de son après-rasage est quasiment partie. Remplacé par l'odeur chronique de la peur.
Il est effrayé : effrayé que Richie ne soit plus là, qu'il ait laissé filer toutes ces chances d'une relation plus construite, plus élaboré. Ce ne serait pas surprenant, il a été imbuvable depuis le début du séjour avec lui. Ce ne serait que ce qu'il mérite. Mais non, comble de l'injustice, le grand brun est présent devant lui et semble désabusé. Son regard traine sur le sol, et sa main droit vient se perdre dans ses cheveux à l'arrière de son crâne. Il est seul, Beverly a dû envoyer les autres piètres dans une autre pièce.
Cette dernière se trouve sur les talons d'Eddie, profitant d'appeler Ben pour l'envoyer chercher le restant des sacs laissés dans son véhicule.
-Je peux te parler... seul ?
Richie parait juste pataud. Il n'ose même pas lever son regard, même si son ami n'hésite pas à accepter sa demande. Les deux grimpent le grand escalier dans un silence de plomb, même si le plus jeune se risque tout de même à faire courir du bout des doigts le dos de cette main à côté de la sienne. Dans un premier temps pour lui faire comprendre que son idée de fuite avait disparu, mais sans prendre en compte le courant qui passait à chaque fois qu'il le touchait depuis quelques jours. Il sursaute presque automatiquement et stoppe le contact, Richie lui ne sourcil même pas. Il faut attendre l'arrivée dans la chambre vide pour que les deux se toisent enfin.
-Eddie, je...
Mais pas moyen de continuer l'ébauche de sa réponse, ses lèvres se font prisonnières. Et sa langue ne tarde pas pour l'être tout autant. Les yeux fermés et le souffle court, Kaspbrack ne réfléchit plus. Comme lui a conseillé Beverly, comme quant il veut ne plus entendre Myra ou ses collègues de travail. Comme quant il veut envoyer chier la bienséance. Il se laisse aller, comme sa main qui parcourt le flanc du comédien pour poser sa prise fermement sur sa hanche.
-Eds... Qu'est-ce que...
-S'il te plait. Laisse-moi essayer, un moment...
Mais c'est le regard brillant de l'homme à lunette qui le stoppe. Perplexe, Eddie se retire quelque peu de ce visage qui lui fait face, quittant ces nymphes à contre-cœurs. Il reste malgré tout empoigné contre lui, les doigts contre sa nuque.
-Qu'est ce que ça veut dire ? On fera quoi après ça, dit-moi ?
Les larmes coulent sur ses joues dorénavant. Il se mord la lèvre inférieure et baisse la tête, visiblement désarçonné. Il a fallu qu'il soit spectateur de la scène pour que Eddie la comprenne. Qu'il voit la peur viscérale dans ses iris.
-Je ne veux pas revivre ça si c'est pour me l'enlever après, je n'arriverai pas à me désintoxiquer encore une fois de toi. Je ne veux plus. A chaque fois que je te vois, que je te parle, que je te touche... Je n'ai plus envie de m'en passer. Je n'arrive plus à m'en passer. Je sais que tu n'es pas à moi, que tu ne veux certainement pas m'appartenir comme ça non plus, mais que tu es curieux de tout ça. Que ce que l'on ressent l'un pour l'autre et bien plus fort que notre complicité de toujours. Mais sache que si tu choisi de continuer ces gestes ensembles... Je pourrai plus me résigner à ne pas t'avoir.
C'est un avertissement, il le sait. Mais que diable, sa paume se trouve toujours à la base de ces cheveux frivoles, et ses autres cuticules sur le bord de sa chemise. Ils dévorent toujours ces prunelles noires qui le transpercent, et qui l'appellent. Peine perdue, il a fait son choix, et scelle sa décision dans un baiser long et honnête.

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