Premier soir
Ce soir, je vais te raconter l'histoire d'une petite fille qui ne se perdait jamais.
Moi, ça m'arrive. Plus souvent que je ne voudrais. Il y a des soirs où je ne retrouve plus le chemin de rien, où tout se brouille et où je tourne en rond dans le noir comme un chien après sa propre queue. Ces soirs-là, je pense très fort à elle, et quelque chose se remet droit en moi. C'est pour ça que je te la donne, cette histoire : pour que tu l'aies à ton tour, les nuits sans étoiles.
Elle te ressemblait un peu. Peut-être même que c'était toi. On verra bien.
Donc. Il y avait une forêt. Dans la forêt, un sentier. Et sur le sentier, cette petite fille qui marchait droit, du pas tranquille des gens qui ont rendez-vous quelque part.
C'était une forêt comme tu en as déjà vu en rêve : de grands arbres patients, une lumière verte qui tombait en biais, et partout ce silence plein de petits bruits qui fait qu'une forêt n'est jamais tout à fait silencieuse. La petite fille connaissait bien ce genre d'endroit. Elle savait qu'on n'y est jamais seul, et qu'il vaut mieux y rester poli avec les buissons.
C'est là qu'elle l'a rencontré. Et autant te prévenir tout de suite, ma chérie : de toutes les créatures que tu croiseras dans cette histoire, celle-là est la plus vantarde, la plus exaspérante, et — il faut bien l'avouer — la plus attachante.
Ça a commencé par un buisson qui parlait.
« HALTE ! » fit le buisson, d'une grosse voix caverneuse. « Tu pénètres sur le territoire du plus redoutable bandit de cette forêt ! Décline ton nom, abandonne ton butin, et récite tes dernières volontés ! »
La petite fille s'arrêta. Elle examina le buisson avec sérieux. Puis elle remarqua, dépassant des feuilles, une queue rousse magnifique, touffue, et parfaitement incapable de tenir en place.
« Bonjour, dit-elle au buisson. Tu as une très belle queue. »
Il y eut un silence vexé. Le buisson s'agita, grommela, et finit par recracher un renard, qui s'extirpa des branches avec toute la dignité d'un roi qu'on dérange en plein sacre.
« Tu appelles ça une queue ? dit-il en la lissant avec emphase. C'est un panache, jeune ignorante. Un p-a-n-a-c-h-e. Ça ne se compare pas. »
Il la considéra de plus près, soupçonneux.
« Tu n'as pas eu peur. Pas même un petit peu. J'ai pourtant sorti ma voix caverneuse. Je la travaille depuis des années, cette voix.
— Elle est très réussie, dit la petite fille, pour le consoler. C'est le buisson qui tremblait. Un vrai bandit reste de marbre dans son embuscade.
— Ça, c'était un frémissement d'impatience, corrigea-t-il avec hauteur. Une discipline d'artiste. Les amateurs appellent ça gigoter.
— Avec la queue qui dépassait.
— Le panache qui dépassait. Et c'était voulu. Un grand bandit laisse toujours une signature. »
Il se redressa de toute sa hauteur, ce qui ne faisait pas une hauteur considérable, et se présenta :
« Puisque tu insistes : je suis Rouquin. Le renard que cent fermiers ont juré d'attraper et que pas un n'a jamais vu de près. L'ombre qui se glisse sous les portes des poulaillers. La terreur des basses-cours sur trois vallées. On chante mes exploits jusqu'à la rivière.
— On les chante ? s'étonna la petite fille.
— On les chanterait, rectifia Rouquin, si les poules savaient chanter autre chose que des sottises. »
Il énuméra ses titres sur ses griffes, avec le sérieux d'un héraut : Rouquin le Rapide, Rouquin l'Insaisissable, Rouquin Cœur-de-Braise, Terreur des Clôtures, Fléau des Volailles, Prince Sans Couronne et Sans Adresse Fixe.
« Prince Sans Adresse Fixe ? releva la petite fille.
— Un titre que je trouve très élégant, se rengorgea-t-il.
— Sur une enveloppe, ça doit poser problème.
— Je ne reçois pas de courrier. Encore un avantage. »
Il entreprit alors l'inventaire complet de sa gloire. La ruse, expliqua-t-il, était tout un art, et lui en était le maître incontesté.
« Hier encore, j'ai dérobé le plus gros coq de la ferme du bas. À la barbe de trois chiens et d'un fermier armé d'un balai. Un travail d'orfèvre.
— Et il est où, ce coq ?
— … Pardon ?
— Le coq. Le plus gros. Tu l'as mangé ? »
Rouquin toussota.
« Disons que l'opération a connu une phase de repli stratégique. Le coq s'est révélé peu coopératif, et le balai étonnamment vif. Mais l'essentiel, dans une grande entreprise, c'est le panache de la tentative.
— Donc tu n'as pas eu le coq.
— J'ai eu mieux que le coq. J'ai eu l'estime de mes pairs.
— Quels pairs ?
— C'est une façon de parler. »
La petite fille tendit la main vers son museau.
« Tu as une plume. Là, sur la babine. »
Rouquin loucha vers son nez, attrapa la petite plume blanche, la contempla une seconde, puis la fit disparaître prestement.
« Pièce à conviction d'une affaire classée, dit-il avec noblesse. N'en parlons plus. »
Pour achever de l'éblouir, il résolut de lui offrir une démonstration.
« Observe bien. Je vais disparaître. Un renard de mon rang se déplace sans un bruit, telle une ombre, tel un souffle. Compte jusqu'à trois, et je me serai volatilisé. »
Il recula d'un pas solennel, s'enfonça dans les fougères… et marcha aussitôt sur une brindille, qui claqua comme un coup de fusil. Une grive s'envola en piaillant. Quelque part, un écho répéta le craquement.
Rouquin réapparut, l'air de rien.
« La brindille était mal placée, décréta-t-il. Ce sont des choses qui arrivent, même aux plus grands. »
Comme elle ne paraissait toujours pas impressionnée, il finit par s'agacer.
« Et toi, d'abord ? Qui es-tu, pour te promener seule dans ma forêt sans claquer des dents ? Une princesse en cavale ? Une sorcière de poche ? Une mangeuse de renards ?
— Juste une petite fille, dit-elle.
— Personne n'est " juste " quelque chose, déclara Rouquin avec autorité. Prends-moi. Aux yeux du monde, je passe pour un simple renard. En vérité, je suis une légende avec des moustaches.
— Toi, tu es surtout un renard qui parle beaucoup.
— Cela aussi fait partie de la légende. »
Saisi d'une inspiration, il leva une griffe.
« Tiens. Puisque tu m'as l'air à peu près dégourdie, je vais te livrer gratis la sagesse des renards. Trois règles. Grave-les dans ta petite tête. »
Première griffe.
« Règle numéro un : ne t'attache à rien, comme ça rien ne pourra jamais te retenir. »
Deuxième griffe.
« Règle numéro deux : cours toujours plus vite que ce qui veut te croquer. C'est bien moins fatigant que d'être le plus rapide du monde, et ça marche tout aussi bien. »
Troisième griffe.
« Règle numéro trois… »
Il s'interrompit, la griffe en l'air, le front plissé.
« Il y avait une règle numéro trois. Excellente, d'ailleurs. La meilleure des trois. Ça me reviendra. »
« Et des amis ? demanda la petite fille. Tu en as, des amis ?
— Des admirateurs, corrigea Rouquin. Beaucoup d'admirateurs. Les amis, vois-tu, c'est encombrant. Ça veut savoir où tu dors, ça s'inquiète, ça te retient pour le dîner. Un renard libre voyage léger.
— Léger comment ?
— Léger comme quelqu'un que personne n'attend, dit-il fièrement. »
Il y eut un petit silence. Et Rouquin lui-même parut trouver que la phrase sonnait beaucoup moins bien une fois lâchée dehors qu'à l'intérieur de sa tête.
Elle s'assit sur une racine moussue, visiblement décidée à rester un moment.
« Et tu vas où, comme ça, grand bandit ?
— Où je veux, répondit Rouquin du tac au tac. C'est tout le sel d'être moi. Je vais où je veux, quand je veux ; le monde entier est mon salon, chaque buisson mon canapé, et je ne rends de comptes qu'à mon estomac, qui est un patron exigeant mais juste.
— Et le soir ? demanda-t-elle. Quand il fait noir et froid. Tu rentres où ?
— Au Grand Hôtel de la Forêt, naturellement. Mille chambres, vue imprenable, jamais complet.
— C'est-à-dire ?
— C'est-à-dire un trou, un buisson, un tas de feuilles, selon l'humeur et la météo. » Il agita une patte désinvolte. « La belle vie, je te dis.
— Et tu n'as jamais envie d'un endroit à toi ? insista-t-elle. Un endroit qui t'attend, toujours le même, où tu sais que tu peux revenir ?
— Pour quoi faire ? Un endroit qui t'attend, c'est un endroit où l'on sait te trouver. Et la première règle, je te l'ai dit, c'est qu'on ne m'attrape pas. »
Elle hocha la tête, comme si elle rangeait soigneusement cette réponse quelque part, pour plus tard.
Mais elle avait remarqué un détail. À l'instant où elle avait dit « le soir », le sourire de Rouquin avait vacillé. Une fraction de seconde. Comme une bougie quand passe un courant d'air.
C'est ce moment précis que choisit un chien, quelque part au loin, pour aboyer.
Le changement fut immédiat. Rouquin se figea. Ses oreilles se couchèrent, son corps se ramassa, toute sa belle assurance ravalée d'un coup. Pendant trois secondes, le terrible bandit des trois vallées s'évanouit, et il ne resta qu'un petit animal roux qui avait très envie de courir.
Puis l'aboiement se tut. Très loin. Sans danger.
Rouquin se redressa, s'ébroua, et remit son sourire en place comme on rajuste un chapeau de travers.
« Échauffement, expliqua-t-il dignement. Un athlète de mon calibre doit rester prêt. Ç'aurait pu être un concours de vitesse improvisé. Et j'adore gagner. »
La petite fille ne dit rien tout de suite. Elle ramassa une brindille, la fit tourner entre ses doigts.
« Tu cours vite, on dirait, finit-elle par dire.
— Le plus vite de la forêt.
— Je veux bien le croire. Je me demande seulement contre quoi.
— Contre quoi ? On court contre les autres, voyons. C'est le principe même de la course.
— Toi, j'ai l'impression que tu cours surtout pour t'éloigner. Tout à l'heure, quand le chien a aboyé, ton corps a voulu partir avant même de savoir où aller. Partir, c'est toujours la première chose qui te vient. »
Rouquin la regarda comme si elle venait de proférer une énormité.
« Et c'est un défaut, ça ? Mais c'est mon plus beau talent, petite ! Partir, c'est la liberté en mouvement. Tu sais ce que c'est, une maison ? Un piège avec des rideaux. Tu sais ce que c'est, une famille ? Une bande de gens qui décident de ton dimanche. Et un maître, je n'en parle même pas : une laisse si bien cousue qu'on finit par la prendre pour un collier de fête. Moi, je ne dois rien à personne, personne ne me tient, et figure-toi que je dors comme un loir.
— Tu dors comme un loir, répéta la petite fille, songeuse. Sauf quand un chien aboie à trois vallées d'ici. »
Rouquin ouvrit la bouche pour répliquer. Aucune réplique ne vint. C'était, je crois, la toute première fois de sa vie.
« Je ne dis pas ça pour t'embêter, reprit-elle plus doucement. Je réfléchis, c'est tout. Tu dis que tu es libre parce que personne ne te tient. Et moi, je me demande si être libre, ça veut seulement dire pouvoir partir. »
Elle ramassa deux petits cailloux, les posa devant elle dans la mousse.
« Pense à une barque. (Rouquin leva les yeux au ciel, mais il écoutait.) Une corde la retient au rivage. Et c'est grâce à cette corde qu'elle peut s'aventurer loin sur l'eau, danser sur les vagues, filer jusqu'au bout de sa longe — et rentrer au chaud quand la tempête se lève. La barque attachée, c'est la championne du grand large. La barque qui a coupé sa corde, elle part où le courant la pousse, fière comme tout, et un beau matin on la retrouve fracassée sur les rochers. Quand on la retrouve. »
Rouquin médita cela un long moment. Puis il hocha gravement la tête.
« C'est une très belle histoire, dit-il. Émouvante, même. Il y manque juste une chose.
— Laquelle ?
— Des poules. Une bonne histoire a toujours des poules dedans. La tienne en est tragiquement dépourvue. »
La petite fille éclata de rire. C'était la première fois, et Rouquin, sans trop savoir pourquoi, en conçut une fierté absurde et délicieuse.
Elle se releva, épousseta sa robe.
« Bon. Moi, je vais quelque part. Un endroit précis, avec un chemin pour y aller et tout. » Elle lui jeta un regard en coin. « Tu peux venir, si le cœur t'en dit. Comme ça, ce soir, au lieu du Grand Hôtel de la Forêt, tu sauras pour de bon où tu dors. »
Rouquin prit l'air offusqué de quelqu'un à qui l'on propose une chose parfaitement indigne.
« Suivre une humaine. Moi. Le bandit des trois vallées. L'ombre des poulaillers. » Il renifla très fort. « On a son honneur, tout de même. Je suis un esprit libre, moi, un courant d'air, une étincelle. Je vais où je veux, quand je veux, et je raffole des histoires sans poules à peu près autant que d'un bain.
— Comme tu voudras », dit-elle, et elle se mit en route.
Et il la suivit.
Il la suivit en gardant ses distances, naturellement. Trois pas derrière. Un pur hasard, bien sûr, s'il se trouvait aller dans exactement la même direction qu'elle. La dignité avant tout.
Ils marchèrent un long moment. La lumière baissait entre les arbres, dorée et oblique, et semait des taches mouvantes sur le chemin. Rouquin commentait tout ce qu'il croisait, parce qu'un silence trop long le rendait nerveux : la forme idiote d'un champignon, la prétention d'une pie, la qualité fort discutable de la lumière du soir. Il avait un avis sur tout, et le partageait sans compter : sur la bonne manière de franchir un ruisseau (en deux bonds, jamais trois), sur les hérissons (prétentieux), sur les étoiles (« de la petite monnaie de lune »). La petite fille l'écoutait à moitié, ce qui lui convenait parfaitement : il parlait surtout pour le plaisir d'avoir quelqu'un à côté de qui parler.
Ils arrivèrent bientôt au bord d'un ruisseau. Rouquin s'arrêta, l'œil expert.
« Observe la technique, dit-il. Un renard franchit un cours d'eau en deux bonds. Jamais trois : trois bonds, c'est de l'amateurisme, et un renard mouillé perd la moitié de sa prestance. »
Il recula, prit son élan, et s'élança avec une grâce indéniable. Le premier bond fut superbe. Le second visa une belle pierre plate qui se révéla être, en réalité, le dos luisant d'une grenouille fort surprise. La pierre sauta d'un côté ; Rouquin tomba de l'autre, tout droit dans l'eau fraîche jusqu'au ventre.
Il y eut un grand silence.
La petite fille, elle, traversa tranquillement sur trois cailloux bien secs, l'un après l'autre, sans se presser. Arrivée de l'autre côté, elle attendit.
Rouquin la rejoignit en pataugeant, ruisselant, la queue collée au corps comme une vieille chaussette. Il s'ébroua longuement, récupéra un semblant de dignité, et déclara :
« La grenouille avait triché. Ça ne compte pas. »
Puis, comme pour reprendre l'avantage, il la regarda d'un œil neuf.
« Tu sais, tu n'es pas si maladroite, pour une humaine. Tu ferais une assez bonne renarde, avec de l'entraînement. Je pourrais t'apprendre. Le vol de fromage, la fuite en zigzag, l'art de prendre la poudre d'escampette avec élégance. J'ai de la place pour une apprentie. Une seule. C'est une chance rare.
— Et qu'est-ce que je devrais faire, en échange ? demanda la petite fille, amusée.
— Rien du tout. Me trouver génial, principalement. Et applaudir aux bons moments.
— Ça, je crois que tu sais déjà très bien le faire tout seul.
— C'est vrai, reconnut-il sans la moindre gêne. Mais à deux, c'est plus festif. »
À un moment, il demanda quand même, l'air de ne pas y toucher :
« Et c'est encore loin, ton fameux endroit ?
— Pas très, dit-elle.
— Et il y a quoi, là-bas ?
— Tu verras bien, dit-elle. Disons que c'est un endroit où l'on n'a jamais besoin de courir. »
Rouquin ne sut quoi répondre à cela, ce qui, en une seule soirée, commençait à faire beaucoup.
Et au bout d'un moment, sans même s'en apercevoir, Rouquin avait cessé de regarder par-dessus son épaule.
C'est là que, s'arrêtant net au beau milieu du chemin, une patte levée à la manière d'un orateur romain — car il lui fallait toujours le dernier mot, et de préférence un mot bien tourné —, il déclara :
« Retiens bien cette maxime, petite, elle te servira toute ta vie : on n'est jamais perdu tant qu'on suit quelqu'un qui sait où il va. Et le génie, le vrai, c'est de marcher si loin derrière qu'on a l'air d'y aller tout seul. »
Sur quoi il reprit sa route, le panache haut, parfaitement convaincu d'avoir inventé la sagesse.
Voilà comment ils repartirent ensemble, ce premier soir, ma chérie. Elle devant, qui savait où elle allait. Lui derrière, qui jurait ses grands dieux d'aller nulle part en particulier.
Il s'appelait Rouquin. Tu apprendras à l'aimer, ce vantard. Moi, je l'aime déjà, et pourtant je le connais par cœur : il y a un peu de lui en chacun de nous, dans cette part de nous qui voudrait n'appartenir à personne et qui, en secret, meurt d'envie qu'on l'attende quelque part.
Et plus loin sur le chemin, un autre les attendait déjà. Une grosse bête lourde et douce, roulée en boule au pied d'un vieil arbre. Lui, c'était l'envers exact de Rouquin. Il s'était attaché de tout son cœur, une seule fois, et il avait tout perdu. Depuis, il croyait que plus jamais personne ne s'arrêterait pour lui.
Il s'appelait Blaise. Mais lui, ce sera pour demain soir.

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