Deuxième soir

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Hier, je t'ai présenté Rouquin. Ce soir, je te présente son contraire.

Tu verras, ma chérie : le monde est plein de gens qui courent pour que rien ne les rattrape, et de gens qui restent assis parce que quelque chose les a rattrapés. Les premiers font beaucoup de bruit. Les seconds n'en font presque pas, et c'est pour ça qu'on passe à côté sans les voir.

Elle, elle les voyait.

Le sentier descendait maintenant vers un creux de la forêt où la lumière arrivait fatiguée, après mille détours entre les feuilles. Au fond du creux se dressait un chêne très vieux, si vieux qu'il penchait, comme quelqu'un qui écoute. Et au pied du chêne, roulée en boule dans son pelage gris et noir, une grosse bête respirait lentement, les yeux ouverts sur rien.

Rouquin s'arrêta net et baissa la voix, ce qui chez lui demandait un effort considérable.

« Demi-tour. Celui-là, je le connais. C'est le blaireau du vieux chêne. Le plus triste animal de toute la forêt. Il est si triste que les nuages s'arrêtent au-dessus de lui pour lui tenir compagnie. Il est si triste que même les pierres le trouvent lourd. On dit que si tu l'écoutes trop longtemps, tu te mets à soupirer pour le restant de tes jours et qu'il te pousse des pensées grises.

— On dit, répéta la petite fille. Qui ça, on ?

— Moi, principalement. Mais je me cite souvent : je suis une excellente référence. »

La petite fille regarda la grosse bête immobile, là-bas, au pied de l'arbre penché.

« Et il a un nom ?

— Blaise, lâcha Rouquin. Tu vois le genre. Un nom qui pèse. Un nom qu'on porte comme un sac de cailloux mouillés. Quand on s'appelle Rouquin, on bondit. Quand on s'appelle Blaise, on s'assoit. »

Elle était déjà en train de descendre vers le chêne.

« Évidemment, soupira Rouquin. Elle y va. » Il leva le museau vers le ciel, prit les nuages à témoin : « Je lui offre la sagesse des renards, trois règles éprouvées, et elle fonce droit sur le seul animal de cette forêt qui soit plus mouillé que moi après le ruisseau. »

Puis il tenta le grand jeu. Il trottina derrière elle, déballant sa boutique :

« Attends ! J'ai mieux, à deux pas d'ici ! Le chemin des framboises ! Des framboises grosses comme mon poing, parfaitement gratuites, criminellement sucrées ! J'ai aussi en magasin : une souche en forme de fermier furieux, très divertissante les jours de pluie, un écho qui répète tout avec une voix de canard — un canard distingué, hein, presque un cygne — et un point de vue d'où l'on découvre quatre clochers et demi !

— Et demi ? dit la petite fille sans ralentir.

— L'autre moitié est derrière la colline. C'est tout le charme : on l'imagine. »

Elle descendait toujours. Rouquin s'arrêta et prit les nuages à témoin une seconde fois :

« Le demi-clocher, d'habitude, ça marche à tous les coups. »

Et il la suivit, naturellement. De loin. Par pur souci de supervision.

Le blaireau ne bougea pas en les entendant venir. Seules ses oreilles frémirent, à peine, comme frémit une porte qu'on a poussée sans entrer.

La petite fille s'assit dans l'herbe, à deux pas de lui. Elle ne dit rien. C'était une chose qu'elle savait faire mieux que personne : s'asseoir près de quelqu'un et laisser le silence travailler. Le silence est un artisan patient ; il ouvre des portes que les questions font claquer.

Au bout d'un long moment, une voix monta du pelage gris. Une voix de violoncelle laissé sous la pluie.

« Si tu viens pour le miel, il n'y en a plus. Si tu viens pour la compagnie, je te préviens : il n'y a plus que moi, et c'est la pire compagnie que je connaisse.

— Je ne viens pour rien, dit la petite fille. Je passais. Et tu avais l'air d'avoir de la place à côté de toi. »

Le blaireau souleva une paupière. Un œil sombre et profond la considéra, étonné qu'on lui réponde sans lui demander d'aller mieux.

« De la place, dit-il lentement. Oui. C'est exactement ce que j'ai. De la place. J'en ai des forêts entières. » Il referma l'œil. « Avant, cette place était prise. »

Rouquin, qui s'était approché malgré lui, s'assit à distance prudente et fit signe à la petite fille : tu vois, ça commence, les pensées grises. Elle l'ignora magnifiquement.

« Prise par qui ? » demanda-t-elle.

Alors le blaireau se redressa à moitié, et il raconta. Il raconta comme quelqu'un qui n'a parlé à personne depuis longtemps : d'abord par petits bouts rouillés, puis tout d'un coup, comme une digue.

« Elle s'appelait Plume. Une hirondelle. Tu vas rire : un blaireau et une hirondelle. Tout le monde a ri. Moi je vis sous la terre et elle vivait dans le ciel, je pèse comme trois pierres et elle pesait comme un soupir, je déteste les voyages et elle traversait le monde deux fois par an. Nous n'avions rien à nous dire, alors nous nous sommes tout dit.

« On s'était rencontrés par accident. Un soir de grand orage, elle est tombée — tombée du ciel, oui, comme la pluie — droit dans l'entrée de mon terrier. Trempée, furieuse, grosse comme une châtaigne. Elle m'a traité de meuble. Elle a déclaré que mon terrier sentait le rangement triste. Elle est restée trois jours, le temps que l'aile sèche, et elle a critiqué absolument tout : mes galeries, mes provisions, ma manière de soupirer. Au matin du quatrième jour, elle est partie. Et le silence, derrière elle, avait changé de goût. Voilà comment on attrape ça, petite. Par accident. Et pour toujours.

« Chaque printemps, elle revenait. J'entendais son cri tout là-haut, ce petit cri pointu, et c'était comme si quelqu'un cousait ensemble les deux moitiés de l'année. Elle se posait sur cette branche, là, la troisième, celle qui penche, et elle me racontait la mer. Moi je ne sais rien de la mer. Je sais les racines, les galeries, l'odeur de la pluie dans la terre. Elle me disait : la mer, c'est une prairie qui aurait appris à bouger. Et moi je retenais tout, je rangeais ses phrases dans ma tête comme on range des provisions, pour avoir de quoi penser tout l'hiver.

« Un printemps, elle a parlé d'un grand voyage. Plus loin que d'habitude, derrière les montagnes, là où les tempêtes naissent. Je lui ai dit reste. Elle m'a dit : un oiseau qui reste, ce n'est déjà plus tout à fait un oiseau. Je lui ai dit reviens, alors. Elle a ri et elle a dit : je reviens toujours, gros sac. C'est comme ça qu'elle m'appelait. Gros sac. »

Il se tut. Le chêne au-dessus d'eux fit son bruit de vieux parquet.

« Le printemps suivant, je me suis assis là, sous la troisième branche. Et le ciel est resté vide. Je me suis dit : elle a du retard, les vents, les montagnes. Je me suis assis tout le printemps. Puis tout l'été, parce qu'on ne sait jamais. Puis l'automne, parce que ç'aurait été trop bête qu'elle revienne et que je n'y sois pas. Puis je ne sais plus. J'ai arrêté de compter les saisons. À quoi bon compter ce qui ne ramène rien. »

« Et pendant qu'elle voyageait, demanda la petite fille, tous ces hivers… tu faisais quoi ?

— Des provisions, dit Blaise. Comme tout le monde. » Il hésita. Puis, plus bas, du ton dont on avoue une contrebande : « Et des vers.

— Des vers de terre ? s'enquit Rouquin, soudain très intéressé.

— Des vers de poème. »

Rouquin fit la tête de quelqu'un à qui l'on a promis un gâteau et tendu un caillou. Blaise expliqua, en regardant ses grosses pattes : chaque hiver, il composait un poème pour le retour. Il le répétait tout bas, des semaines durant, à la troisième branche, pour qu'elle le lui souffle au bon moment. Il y en avait eu sept. Six avaient servi.

« Et le septième ? » demanda la petite fille.

Le silence dura le temps qu'il fallait. Puis Blaise le récita — d'une voix qui marchait sur la pointe des pattes :

« Reviens quand tu voudras : j'ai rangé le ciel,

j'ai mis l'hiver au sec et le vent sous une pierre ;

la troisième branche a gardé ta place tiède —

tout est prêt depuis toujours, il manque seulement l'aile. »

Après un poème, il faut laisser le silence finir le travail. Même Rouquin le sut, ce jour-là : il attendit que les mots refroidissent, et quand il parla enfin, ce fut pour renifler très fort et accuser « une poussière, énorme, là, dans l'œil. Cette forêt est très mal balayée. »

La petite fille regarda la troisième branche, celle qui penche. Une branche grise et nue, polie par des années d'attente.

« Et depuis, tu attends, dit-elle doucement.

— Depuis, je reste, corrigea Blaise. Attendre, c'est encore espérer. Moi, je reste comme une pierre reste : parce qu'elle ne sait rien faire d'autre. »

C'est ce moment que choisit Rouquin pour intervenir, parce qu'un silence aussi épais le démangeait comme une puce.

« Si je peux me permettre, dit-il en s'approchant, voilà très exactement pourquoi il existe une règle numéro un. Ne t'attache à rien : ainsi rien ne pourra jamais te retenir. Toi, mon pauvre vieux, tu t'es attaché à une plume, et regarde le résultat : te voilà cloué sous un arbre depuis des saisons entières. C'est mathématique. L'attachement, c'est de la glu pour le cœur.

— Et toi, demanda Blaise sans même lever les yeux, tu as déjà eu quelqu'un qui t'appelle gros sac ? »

Rouquin ouvrit la bouche. Sa réplique, pour la deuxième fois en deux jours, manqua à l'appel.

« Non, poursuivit Blaise de sa voix lente. Personne ne t'a jamais donné de nom ridicule et tendre. Personne n'a jamais gardé tes phrases pour l'hiver. Tu traverses la forêt comme un courant d'air, et les courants d'air ne laissent rien derrière eux, voilà pourquoi personne ne les regrette. Tu ne perds jamais rien, renard. C'est vrai. Mais c'est parce que tu n'as rien. » Il chercha le mot juste, le trouva : « Ta règle numéro un, renard, c'est un régime. Tu te prives de tout pour n'avoir jamais mal au cœur. »

Le renard regarda ailleurs. Très loin, du côté du soir. Et la petite fille, qui voyait tout, vit qu'il ne trouvait rien à répondre parce qu'il n'y avait rien à répondre.

Alors elle parla, de sa voix tranquille, en regardant la branche qui penche.

« Tu sais ce que je crois, Blaise ? Je crois que tu te trompes sur une chose. Tu dis : à quoi bon compter ce qui ne ramène rien. Mais ton chagrin, lui, il compte quelque chose. Il compte tout ce que Plume t'a laissé. S'il est si grand, ton chagrin, c'est qu'elle t'a donné énormément. On ne pleure jamais que la taille exacte de ce qu'on a reçu. Les gens qui n'ont rien reçu ont les yeux secs toute leur vie. Toi, tu as reçu la mer entière, racontée sur une branche, deux fois l'an. Ton chagrin, c'est la preuve. C'est le reçu, comme disent les marchands.

— Un reçu, murmura Blaise. Et qu'est-ce que tu veux que j'en fasse, du reçu, si la marchandise est partie ?

— La marchandise est là, dit la petite fille en posant un doigt sur le poitrail gris. Toute la mer qu'elle t'a racontée. Toutes les phrases que tu as rangées pour l'hiver. Tu es plein d'elle comme une malle pleine de trésors, et tu restes assis dessus en répétant que tu n'as plus rien. » Elle sourit. « Moi, je connais quelqu'un qui ne sait rien de la mer. Il est juste là, il sent le chien mouillé, et il fait semblant de ne pas écouter.

— Je ne sens pas le chien mouillé, protesta Rouquin avec véhémence. Je sens le renard mouillé. C'est infiniment plus distingué.

— Raconte-lui la mer, Blaise », dit la petite fille.

Le blaireau resta longtemps silencieux. On entendait la forêt faire ses petits bruits du soir, ces bruits de maison qui s'endort. Puis la voix de violoncelle s'éleva, et pour la première fois elle tremblait d'autre chose que de tristesse.

« La mer, dit Blaise, c'est une prairie qui aurait appris à bouger. »

Et il raconta. Les vagues qui recommencent sans jamais se répéter, le sel qui blanchit les bateaux, les ports où les maisons se serrent comme des moineaux en hiver, le vent du large qui rend folles les girouettes, les phares — des bougies plantées au bord du monde pour que la nuit ne perde aucun bateau —, et ce pays lointain où le sable chante sous les pas : elle jurait l'avoir entendu de ses propres oreilles, et lui faisait mine d'en douter, exprès, pour qu'elle le raconte encore une fois. Il racontait avec les mots de Plume, et à mesure qu'il les sortait de la malle, on aurait juré qu'il s'étonnait de les trouver intacts, pas même poussiéreux, brillants comme au premier jour. Rouquin écoutait, le museau sur les pattes, et il oubliait ostensiblement de faire semblant de ne pas écouter.

Quand Blaise se tut, la nuit était presque là.

« Elle revenait toujours par le sud, dit-il encore. Je regardais le mauvais côté du ciel, exprès, pour qu'elle puisse me surprendre. Elle adorait me surprendre. » Il regarda la petite fille. « Tu vas me dire de venir avec vous, c'est ça ?

— Je ne vais rien te dire du tout, dit-elle en se levant et en époussetant sa robe. Mais nous, on va quelque part. Un endroit où l'on n'a jamais besoin de courir. Je me dis qu'un endroit pareil, ça pourrait aussi être un endroit où l'on n'a plus besoin d'attendre. » Elle fit trois pas, se retourna. « Et puis une malle pleine de trésors, ça se porte mieux à plusieurs. Gros sac. »

Il y eut un silence. Puis un bruit énorme et inconnu : Blaise riait. Ça ressemblait à un éboulement très doux, à une avalanche de coussins. Il riait et il pleurait en même temps, et personne, pas même Rouquin, n'aurait su dire où finissait l'un et où commençait l'autre.

« Attendez-moi », dit-il quand le rire fut retombé.

Il disparut dans son terrier, sous les racines du chêne, et on l'entendit fouiller longtemps, déplacer des choses anciennes et lourdes. Quand il ressortit, il portait, posée sur sa grosse patte comme sur un coussin de velours, une toute petite plume bleue, enveloppée dans une feuille de hêtre pliée en quatre.

« Elle l'a perdue à son deuxième printemps, dit-il. La seule de sa vie. Une hirondelle, ça ne perd rien : c'est trop bien rangé. Alors je crois qu'elle l'a perdue exprès. » Il referma la feuille avec un soin d'horloger. « Le reste, je le laisse ici. Et je laisse la porte ouverte. On ne sait jamais : si quelqu'un revient par le sud, qu'il trouve au moins où s'abriter. »

Le blaireau se leva. La terre, dessous, garda longtemps la forme de son chagrin — un grand creux chaud, à la mesure exacte de ce qu'il avait reçu.

Et c'est ainsi qu'ils repartirent à trois sur le sentier : elle devant, qui savait où elle allait ; Blaise au milieu, qui portait sa malle invisible ; et Rouquin derrière, qui n'avait rien dit depuis un moment, ce qui chez lui annonçait toujours un événement considérable.

En attendant l'événement, il se produisit sur ce chemin un petit commerce que je veux te rapporter fidèlement, parce qu'il vaut tous les traités du monde : Blaise demanda à Rouquin de lui apprendre le pas léger — « je fais trembler les champignons à dix mètres, ça finit par peser sur le moral » — et Rouquin, après mille manières, demanda à Blaise de lui apprendre à rester. « Rester, précisa-t-il très vite, au sens purement athlétique du terme. Une discipline d'endurance. Ne va rien t'imaginer. » Le troc fut conclu d'une patte serrée, et chacun se mit aussitôt à l'ouvrage : Blaise marcha plus doux, Rouquin marcha plus près. La forêt, qui voit tout, fit semblant de rien.

L'événement, lui, arriva au détour du chemin. Rouquin s'arrêta, leva une patte d'orateur romain, et déclara :

« Retiens cette maxime, petite, elle vaut son pesant de poules : les chagrins, c'est comme les sacs de cailloux — quand on reste assis dessus, ça fait un trône de misère, et quand on se lève pour marcher, ça fait du lest pour ne pas s'envoler au premier coup de vent. Tout l'art est dans le lever. »

Puis, après un silence, plus bas, et sans regarder personne :

« Et la règle numéro un est suspendue jusqu'à nouvel ordre. Pour examen. »

Voilà pour ce soir, ma chérie. Tu remarqueras une chose, et garde-la précieusement : la petite fille n'a pas guéri Blaise. Personne ne guérit personne. Elle a juste regardé son chagrin bien en face et elle lui a trouvé un autre nom — un reçu, une malle, un trésor. Parfois c'est tout ce qu'on peut faire pour quelqu'un : renommer ce qui lui pèse, pour que ça pèse autrement.

Dors bien. Demain, je te présente quelqu'un qui connaissait tous les noms des étoiles, et tous les noms de ceux qui ne sont plus là pour les regarder.

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