Troisième soir
Ce soir, ma chérie, il faut que je te parle de la mort.
Attends. Ne fronce pas les sourcils comme ça. Je sais ce qu'on t'a dit : que ce sont des histoires de grandes personnes, qu'il sera bien temps. Mais les grandes personnes se trompent. La mort, les enfants la croisent partout — un moineau au pied d'un mur, un poisson rouge un matin, une chaise vide à la fête. Et comme personne ne leur en parle, ils s'en racontent tout seuls, la nuit, des versions bien plus effrayantes que la vraie. Alors autant que ce soit moi qui te la raconte, avec une lanterne et un vieux hibou.
Cette nuit-là, donc, nos trois compagnons cherchaient un coin pour dormir quand ils virent une lumière entre les arbres. Une lueur ronde et dorée, paisible, accrochée à mi-hauteur d'un grand pin mort.
« Une lanterne, dit la petite fille.
— Un piège, dit Rouquin. Tout ce qui brille gratuitement est un piège. C'était ma règle numéro trois, d'ailleurs. Ou la quatre. J'en avais plus que je ne pensais.
— C'est une lanterne, dit Blaise de sa voix lente. Et je sais qui l'allume. »
Ils marchèrent vers la lueur. La nuit, autour d'eux, faisait sa toilette : elle éteignait les couleurs une à une, rangeait les oiseaux, sortait les odeurs fraîches. Et à mesure qu'ils approchaient du grand pin, des lucioles se levèrent de l'herbe — une, puis dix, puis cent —, escorte minuscule, comme si la nuit allumait ses petites lanternes de poche en l'honneur de la grande. Rouquin, par réflexe professionnel, en goba une au vol. Il fit aussitôt une tête étrange, toussa, et la luciole ressortit, clignotante et outrée, pour aller se plaindre plus loin.
« Ça pique, déclara-t-il avec dignité. C'est une lumière épicée. »
Au pied du pin mort, le sol changeait. L'herbe y poussait plus douce, plus soignée, et des pierres plates affleuraient çà et là, disposées sans hasard, chacune portant des griffures fines comme une écriture. Des lucioles s'étaient posées çà et là sur les dalles, une par pierre ou presque, comme de minuscules lampes de lecture ; on aurait dit que la nuit relisait ses archives. Sur la plus haute branche du pin, sous la lanterne, se tenait un hibou. Vieux. Si vieux que ses plumes avaient la couleur des lettres qu'on garde longtemps. Il les regarda venir sans bouger, de ses grands yeux ronds où la lanterne faisait deux petites lunes.
« Trois voyageurs, dit le hibou. Un qui court, un qui porte, une qui guide. Asseyez-vous. Ici, personne ne presse personne. »
« Tu connais nos noms ? s'étonna Rouquin, qui tenait beaucoup à sa célébrité.
— Je connais tous les noms, dit le hibou. C'est le métier. Les vôtres, rassurez-vous, je les apprends pour bien plus tard. Le plus tard possible : c'est le seul devoir que j'aime rendre en retard. » Ses deux lunes glissèrent vers la petite fille et s'y attardèrent, un peu plus longtemps que sur les autres. « Et toi... » Il pencha la tête, parut déchiffrer quelque chose de très ancien, puis y renonça, avec la délicatesse de quelqu'un qui referme une lettre adressée à un autre. « Toi, on te lira plus tard aussi. »
Ils s'assirent dans l'herbe douce. La petite fille promena son regard sur les pierres plates et leurs fines griffures.
« C'est toi qui écris sur les pierres ?
— J'écris des noms, dit le hibou. Celui-ci, c'était Brindille, la musaraigne la plus rapide du vallon. Celui-là, Vieux-Front, un sanglier qui avait défoncé plus de clôtures que la foudre. Là, Soyeuse, une chouette qui chantait faux avec une conviction admirable. » Sa tête pivota doucement d'une pierre à l'autre, comme on salue des amis dans une salle. « Tous les habitants de la forêt finissent par passer sous ma lanterne. Je suis le gardien des noms. Quand quelqu'un meurt, les autres viennent me le dire, et moi je grave, et je me souviens. C'est mon travail. Le plus vieux travail de la forêt, après celui de pousser.
« Et qui grave le nom du graveur ? » demanda Blaise.
Le hibou parut content de la question. Les très vieilles personnes aiment qu'on s'inquiète de la suite.
« J'ai eu un maître, dit-il. Une corneille. Madame Encre. Elle m'a appris les lettres en écrivant dans le givre, l'hiver, du bout de la griffe — et à midi, le soleil effaçait tout. C'était sa méthode. Elle disait : les noms sont prêtés, petit ; apprends à les écrire sur ce qui fond, tu les écriras mieux sur ce qui dure. La première pierre que j'ai gravée, c'était la sienne. J'ai mis trois jours. Et pendant trois jours, je l'ai entendue derrière moi qui corrigeait mes pleins et mes déliés. » Il cligna lentement de ses deux lunes. « Ma pierre à moi est choisie. La plate, là, sous la mousse, près de la souche. Vide. J'avoue une curiosité d'écolier pour ce qu'on y mettra. C'est le seul devoir que je ne corrigerai pas.
« Et la lanterne ? demanda la petite fille. Qui l'allume ?
— Personne ne l'allume, dit le hibou. On l'entretient. C'est la même flamme depuis Madame Encre, et avant elle depuis le gardien d'avant, et avant lui je ne sais plus — la mémoire a beau faire les trois-huit, elle a ses caves. Chaque soir, je la nourris ; chaque matin, je la couvre. Une flamme, c'est comme un nom, vois-tu : ça se transmet sans se diviser. Tu peux allumer mille lanternes à celle-ci, elle n'aura rien perdu. C'est la seule fortune que je connaisse qui grossit quand on la donne. »
— Alors c'est ici que vont les morts, murmura Blaise.
— Oh non, dit le hibou. Ici, il n'y a que des pierres et des noms. Les morts, eux, vont ailleurs. »
Rouquin, qui se tenait depuis le début à la limite exacte du cercle de lumière, une patte dedans, trois pattes dehors, demanda malgré lui :
« Où ça, ailleurs ? »
Le hibou tourna vers lui ses deux petites lunes.
« Approche, renard. La lanterne ne mord pas. » Et comme Rouquin avançait d'un demi-pas, le hibou reprit : « Où vont les morts. Voilà la question que tout le monde m'apporte, depuis toujours, comme on apporte un oisillon tombé du nid. Je vais te dire ce que je sais, et je vais te dire ce que je ne sais pas, et tu verras que le plus important tient dans le second sac.
« Ce que je ne sais pas : où ils vont. Personne ne le sait, et méfie-toi comme de la peste de quiconque te l'affirme sans trembler un peu. C'est la plus grande nuit qui soit, et nous sommes tous devant elle comme des poussins devant l'océan.
« Maintenant, ce que je sais, pour l'avoir vérifié dix mille fois sous cette lanterne : les morts s'en vont à moitié, et c'est la moitié la plus légère. L'essentiel, ils le laissent. Brindille, la musaraigne — sa fille court exactement comme elle, le même crochet à gauche avant le terrier. Elle ne le sait même pas. Sa mère court dans ses pattes. Vieux-Front a laissé trois passages dans les clôtures, et c'est par ses trous que passent aujourd'hui tous les jeunes sangliers qui vont voir le monde. Il leur ouvre le chemin depuis l'autre côté de la nuit. Il y a eu Charpente, aussi, un castor : son barrage tient toujours, et l'étang qu'il a fait existe encore — chaque été, des petits qui ne sauront jamais son nom apprennent à nager dans son œuvre. Et Soyeuse... » Le hibou eut un petit rire de vieux papier. « Soyeuse chantait si faux que toute la forêt s'était mise à chanter avec elle pour couvrir le massacre. La chorale existe toujours. Chaque pleine lune. Des animaux qui ne s'aimaient pas chantent ensemble à cause d'une chouette qui n'est plus là. Voilà où vont les morts, renard. Ils se logent dans nos manières de courir, dans nos trous de clôture, dans nos chansons. La nuit les prend, et nous, nous gardons le reste. Le partage est moins injuste qu'il en a l'air. »
Il laissa passer un silence, le temps que chacun fasse, en lui-même, l'inventaire de ses héritages — et tu le feras toi aussi, ma chérie, un jour, sans prévenir, au milieu d'un geste ; et tu seras étonnée du monde qu'il y a dedans.
Blaise s'était approché des pierres. Sa grosse patte effleurait les griffures, une à une, avec une délicatesse de brodeuse.
« Et quand on ne sait pas, dit-il sans se retourner. Quand quelqu'un est parti et qu'on ne sait pas si... S'il faut un nom sur une pierre ou pas. On fait quoi, gardien ? On grave ? On attend ? »
Le hibou le regarda longtemps. Les vieux yeux ronds avaient déjà entendu cette question-là ; on le voyait à leur douceur.
« Toi, tu as quelqu'un entre deux ciels, dit-il. Un oiseau, je parierais. C'est toujours les oiseaux qui nous font ça. » Il lissa une plume, prit son temps. « Écoute-moi bien, blaireau. Il y a une chose que les vivants oublient : on n'a pas besoin de savoir pour aimer. Tu aimes ton hirondelle depuis des saisons sans savoir où elle est ; la preuve est faite, le doute n'empêche rien. Alors ne grave pas. Mais ne t'assois plus sous ta branche, non plus. Fais une troisième chose. »
Il déploya une aile vers le ciel, où les étoiles sortaient une à une, comme des bêtes prudentes.
« Tu vois celle-ci, la petite, qui tremble, juste au bord du Grand Chariot ? Personne ne l'a réclamée. Donne-lui son nom. Pas sur une pierre — sur une étoile. Les pierres, c'est pour ceux qui sont rendus. Les étoiles, c'est pour ceux qui voyagent. Comme ça, où qu'elle soit, ton hirondelle aura une adresse dans ton ciel, et toi tu sauras où regarder. Le sud, le nord, peu importe le côté : le ciel est d'un seul tenant. »
Alors Blaise leva son gros museau gris, chercha la petite étoile qui tremble au bord du Grand Chariot, et dit, d'une voix qu'on entendit à peine :
« Plume. »
Et la forêt entière sembla retenir son souffle une seconde, le temps que le nom monte.
« Bon choix, approuva le hibou. Celle du bord. Les étoiles du bord sont les meilleures : elles ont vue sur le voyage. »
Avant de s'asseoir, la petite fille fit lentement le tour des pierres, lisant les griffures du bout du doigt. Elle s'arrêta devant la plus grande, une dalle longue et lisse, sans un seul nom.
« Et celle-là ?
— La pierre des Sans-Nouvelles, dit le hibou. Pour ceux dont personne n'est venu me dire le nom. Les solitaires, les passants, les oubliés. Je la polis chaque matin. Puisqu'ils n'ont pas eu de compagnie, qu'ils aient au moins du soin. Un oubli bien tenu, c'est déjà une forme de mémoire. »
La petite fille posa sa paume à plat sur la dalle fraîche, une seconde, comme on salue. Puis elle alla s'asseoir contre le tronc du pin mort, les genoux sous le menton. Elle n'avait presque rien dit de la soirée. C'est elle pourtant qui posa la dernière question, celle que tu te poses en ce moment même, ma chérie, je le sais :
« Hibou. Et quand c'est quelqu'un qu'on aime trop ? Quelqu'un dont on ne pourrait pas garder le reste, parce que le reste, c'est nous ? »
Le vieux hibou la regarda d'une drôle de façon. Comme s'il la reconnaissait. Comme s'il reconnaissait, derrière elle, tous ceux qui un jour poseraient cette question à sa place.
« Alors c'est encore plus simple, petite. Quand quelqu'un t'aime de cette taille-là, il passe sa vie à te remplir. De mots, d'histoires, de manières de marcher, de recettes, de chansons idiotes, de courage. Il te remplit exprès, tu comprends ? Il fait ses bagages dans ton cœur, depuis le début, depuis le premier soir. Et le jour où la nuit le prend, tu pleures, tu pleures la taille exacte de ce que tu as reçu — puis un matin tu t'aperçois que tu sais des choses que tu n'as jamais apprises, que tu dis ses phrases avec ta bouche, que tu tiens debout dans des tempêtes qu'il avait prévues pour toi. Les gens qui nous aiment, petite, font une chose très simple le jour où la nuit les prend : ils déménagent. De devant nos yeux à dedans. C'est plus près, dedans. C'est juste moins visible. »
« Et si on a peur d'oublier ? demanda encore la petite fille.
— On n'oublie pas ceux qui nous ont remplis, dit le hibou. Il arrive seulement qu'on les range, pour pouvoir marcher. Et ranger, c'est un autre pays que perdre : le premier garde une clef. Un jour, une odeur de soupe, une chanson idiote, un certain bruit de pluie — et la porte s'ouvre toute seule, et te voilà riche au milieu du chemin, sans prévenir. »
Le silence qui suivit fut long, et personne n'eut envie de l'abîmer. Même Rouquin se taisait, assis maintenant en plein milieu du cercle de lumière sans s'en être rendu compte, les yeux levés vers la petite étoile nouvellement baptisée.
C'est le hibou qui rompit le silence, avec un clin de ses lunes :
« Toi, le roux. Tu n'as rien dit de la soirée. Tu couves une question ou un ver solitaire ?
— Une question, admit Rouquin. Quand ce sera mon tour, là, sur tes pierres... Tu graveras quoi ? Parce que des noms, j'en ai beaucoup. Rouquin le Rapide, l'Insaisissable, le Fléau des Volailles, le Prince Sans Adresse... J'ai d'ailleurs préparé quelques ébauches, par prévoyance. » Il compta sur ses griffes. « Version héroïque : "Ci-gît Rouquin, l'éclair roux. La foudre a enfin trouvé son maître." Version honnête : "Ici repose Rouquin. Enfin, ça, c'est lui qui le dit." Et la version courte, pour les petits budgets : "Parti vérifier si les poules ont une âme."
— Je graverai ce que diront ceux qui viendront me le dire, répondit le hibou. C'est la règle. On n'écrit pas soi-même sur sa pierre, renard. Ce sont les autres qui tiennent le burin. » Il pencha la tête. « Question à mon tour : qui viendra, pour toi ? »
Et Rouquin, le bavard des trois vallées, regarda la petite fille, puis le gros blaireau, et il ne répondit rien — mais c'était un silence neuf, un silence qui ressemblait à un début de réponse.
Plus tard, pendant que les autres s'installaient pour la nuit, Rouquin s'approcha du hibou, l'air dégagé de quelqu'un qui prépare une grande demande.
« Dis, gardien. Tu pourrais m'apprendre une lettre ? Une seule. La première du nom. Pour m'entraîner. »
Le hibou lui montra, sur un morceau d'écorce tombée, comment se tient un R : la jambe droite, le ventre rond, la petite patte qui s'élance. Rouquin s'appliqua, la langue sortie, les sourcils en bataille, et grava le R le plus tremblé, le plus tordu, le plus sincère qu'on eût jamais vu. Il le contempla longuement, de face, de profil, à contre-lune.
« C'est un début d'existence par écrit », décida-t-il enfin. Et il glissa l'écorce contre lui, côté cœur — enfin, du côté où il supposait son cœur, c'est-à-dire un peu partout.
La lune, pendant ce temps, avait fini de monter. Et de très loin, porté par-dessus les cimes, un chant leur parvint. Un chant faux. Courageusement, somptueusement faux — des dizaines de voix qui se trompaient ensemble, avec une bonne volonté à fendre les pierres.
« La chorale, sourit le hibou. C'est pleine lune. Soyeuse dirige toujours, à sa façon : tant qu'ils chanteront comme ça, c'est qu'ils ne l'ont pas remplacée. »
Blaise tendit l'oreille un long moment. Puis, très bas, il glissa dans le chœur lointain une note à lui — fausse exprès, soigneusement fausse, une note d'apprenti consciencieux — et la nuit la prit avec les autres, sans faire de différence.
Et nos trois amis écoutèrent, couchés dans l'herbe du gardien, la forêt entière massacrer une berceuse en souvenir d'une chouette. Dis-moi, ma chérie : connais-tu beaucoup de monuments qui chantent ?
Ils dormirent là, dans l'herbe douce du gardien des noms, sous la lanterne et sous Plume qui tremblait au bord du Grand Chariot. Et au matin, comme ils reprenaient le sentier, Rouquin s'arrêta, leva sa patte d'orateur, et la maxime du jour tomba :
« Notez bien ceci, c'est du premier choix : on n'écrit pas soi-même sur sa pierre — alors le grand art de vivre, c'est de prêter sa plus belle plume à ceux qui graveront. Et accessoirement, de mourir le plus tard possible, pour leur laisser le temps de s'exercer. »
Voilà, ma chérie. C'était la nuit de la lanterne.
Et si un soir tu cherches mon étoile, prends au bord du Grand Chariot, c'est plein de place. Choisis-en une du bord, comme Blaise : une qui a vue sur le voyage. Et ne te dépêche surtout pas de t'en servir — les adresses, ça se garde des années dans une poche avant d'être utiles, et celle-là ne se périmera jamais.
Dors. Demain, promis, on rit. On rit même énormément : je te présente le seul animal de la forêt capable de jongler avec ses propres oreilles.

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