Quatrième soir

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Après la nuit de la lanterne, il faut que je te dise, nos trois amis marchaient bizarrement.

Ils marchaient comme on marche en sortant des grandes choses : doucement, prudemment, en portant leurs pensées devant eux comme des bols trop pleins. Blaise regardait le ciel toutes les trois minutes pour vérifier que son étoile ne s'était pas sauvée. Rouquin se demandait qui tiendrait le burin. Et la petite fille les regardait penser, ce qui est une activité formidable mais qui ne fait de bruit pour personne.

Or une forêt, ma chérie, a horreur des silences trop longs. Alors elle leur envoya un remède.

Le remède arriva par les airs, en hurlant : « ATTENTION DESSOUUUUS ! », et s'écrasa au beau milieu du sentier dans une explosion de feuilles mortes, de poussière et de pattes. Quand le nuage retomba, il y avait là un lièvre. Enfin, à peu près. Un lièvre coiffé d'un chapeau pointu cousu de grelots, vêtu d'un gilet rapiécé de toutes les couleurs, et qui se releva d'un bond en écartant les bras comme si la chute entière avait été le clou d'un spectacle.

« Et TA-DAAAM ! Réception parfaite ! Enfin, parfaite... La perfection, c'est comme l'horizon, on s'en approche en boitant ! Mesdames et messieurs, bonsoir ! Jojo Lapatouille, pour vous servir : jongleur diplômé, acrobate approximatif, poète à mes heures et catastrophe à plein temps ! »

Il salua si bas que son chapeau toucha le sol, et tous les grelots sonnèrent.

Rouquin le toisa des oreilles à la queue, en connaisseur agacé. Il flairait, je crois, le danger suprême : un animal encore plus bruyant que lui.

« Et tu tombes des arbres souvent, ou c'est une grande occasion ?

— Tous les jours, mon ami, tous les jours ! répondit Jojo, radieux. Je travaille un numéro de trapèze sans trapèze. Pour l'instant, j'ai surtout le sans. Mais quel sans ! Tu as vu cette chute ? Quelle amplitude ! Quel panache !

— Le panache, c'est moi, dit Rouquin froidement. C'est même déposé.

— Alors on est de la même corporation ! » s'exclama Jojo, enchanté, et avant que Rouquin ait pu protester, le lièvre lui avait attrapé la patte et la secouait comme une branche de prunier.

Il s'ensuivit, comme il se devait entre artistes, un duel.

« J'ai semé sept chiens dans une seule matinée, ouvrit Rouquin.

— J'ai fait rire un sanglier qui avait une rage de dents.

— J'ai traversé un poulailler entier sans réveiller le coq.

— J'ai jonglé avec trois œufs devant la poule.

— J'ai volé le bonnet d'un fermier pendant qu'il le portait.

— Je sais, dit Jojo. J'étais dans le public. Très beau travail. La sortie, surtout. »

Rouquin, coupé en plein élan, mit deux bonnes secondes à choisir entre la fureur et la gloire. La gloire l'emporta. « Enfin quelqu'un de sérieux dans cette forêt », déclara-t-il, et le duel s'acheva en révérences réciproques, chacun jurant que l'autre était presque de son niveau. Blaise rendit le verdict de sa voix de violoncelle : « Match nul. Vous êtes exactement aussi insupportables l'un que l'autre, et je trouve ça très reposant. »

Sur quoi les deux artistes, réconciliés par l'insulte, réglèrent l'avenir séance tenante : Rouquin exigea le titre de co-vedette pour tout spectacle futur, Jojo lui accorda celui d'« invité d'honneur permanent, sous réserve de fournir ses propres glands », et l'affiche fut négociée mot à mot, en lettres imaginaires tracées dans l'air, chacun voulant son nom au-dessus de l'autre. On transigea sur deux noms côte à côte — « le mien d'abord », dirent-ils exactement ensemble.

La petite fille riait déjà. Blaise souriait, ce qui, sur son grand visage gris, faisait l'effet d'une éclaircie sur une falaise.

« Et tu vas où, Jojo Lapatouille ? demanda la petite fille.

— Là où on ne rit pas assez ! C'est ma boussole. Je flaire les soupirs à trois collines. Et vous trois, sans vouloir vous vexer... » Il les renifla tour à tour, comiquement, le museau frémissant. « Hmm. Toi, l'odeur du gars qui vient de comprendre un truc important et qui en fait toute une montagne. Toi, le gros, une odeur de chagrin en convalescence, c'est bon signe, ça sent le pansement propre. Et toi, petite... » Il s'arrêta, renifla encore, et pour la première fois son sourire marqua une hésitation minuscule. « Toi, tu sens drôle. Tu sens comme les histoires. Enfin bref ! Diagnostic : vous avez tous besoin d'une représentation. Ça tombe miraculeusement bien : je donne justement une représentation CE SOIR, ici même, tarif unique : un sourire à l'entrée, remboursé en cas de fou rire ! »

Et sans attendre l'avis de quiconque, il commença.

Ce fut, ma chérie, le spectacle le plus raté et le plus magnifique de l'histoire des forêts. Le vacarme fit de la réclame : des mésanges se posèrent aux premières loges, un mulot risqua un œil, et le hérisson le plus prétentieux du canton s'installa au fond en faisant celui qui passait par là. En dix minutes, la clairière était une salle comble. Jojo jonglait avec des glands et les recevait sur le crâne. Jojo faisait l'équilibriste sur une branche basse et la branche cassait. Jojo annonçait « le saut périlleux arrière le plus dangereux du monde », prenait un élan terrible, et exécutait un modeste petit bond de côté en criant TA-DAM avec une conviction de cathédrale. Chaque catastrophe était suivie d'un salut solennel, grelots au vent, et chaque salut était plus drôle que la catastrophe.

Vint ensuite le numéro de dressage. Jojo présenta, sur le bout de sa patte tendue, « Joséphine, puce savante, sept fois championne du saut périlleux toutes catégories ». Personne ne voyait Joséphine, ce qui, affirma-t-il, était la marque des très grandes artistes. Il fit rouler un tambour imaginaire sur un champignon, dressa un cerceau en tige de pissenlit, et compta : une… deux… À trois, il poussa un cri déchirant : Joséphine venait de s'échapper. La panique gagna le public à l'instant précis où Rouquin, à son corps défendant, se mit à se gratter furieusement l'épaule. « LA VOILÀ ! hurla Jojo, triomphal. Sur le monsieur roux du premier rang ! Quel flair, monsieur, quel sens du spectacle ! » Et Rouquin, qui se grattait toujours, jura entre ses dents qu'il n'y avait aucune puce, aucune, tout en se grattant davantage — ce qui restera l'un des grands mystères de cette soirée.

Sur sa lancée, Jojo réclama un volontaire. « Toi, le roux ! Le destin t'a coiffé ! » Rouquin refusa avec la dernière énergie, monta sur scène en refusant, refusa encore pendant qu'on lui posait un gland en équilibre sur le museau, et tint la pose, raide comme un piquet de cérémonie, les yeux croisés sur le gland, tandis que Jojo tournait autour en mimant l'angoisse des grandes premières. Quand le gland fut enfin retiré, Rouquin salua. Deux fois. « Une discipline de famille », expliqua-t-il modestement, et il regagna sa place comme on descend d'un podium.

Rouquin, à part le gland, tenait bon. Il avait décidé de ne pas rire, par principe et par jalousie de métier. Mais quand Jojo, tentant de jongler avec ses propres oreilles (c'est possible, chez les lièvres, mais déconseillé), s'assomma à moitié avec sa propre oreille gauche et déclara dans un vertige : « Mesdames et messieurs... l'oreille gagne par K.O. », Rouquin explosa. Il riait comme aboient les renards, par salves, en tapant le sol de la patte, et son rire était si ridicule que la petite fille se mit à rire du rire de Rouquin, et Blaise se mit à rire du rire de la petite fille, et son rire d'avalanche de coussins fit rire Jojo lui-même, et pendant un long moment il n'y eut plus, au milieu de la forêt, qu'une seule grosse boule de rire à quatre animaux roulant dans les feuilles mortes.

Quand la boule se défit enfin, essoufflée, Jojo s'essuya les yeux d'un revers d'oreille et vint s'asseoir près d'eux.

« Et voilà le travail, dit-il avec satisfaction. Quatre clients, quatre fous rires. La maison est honnête.

— Tu fais ça tous les jours ? demanda Blaise, encore tout secoué de répliques sismiques. Tomber, rater, recommencer, pour faire rire des inconnus ?

— Tous les jours que la forêt fait.

— Mais pourquoi ? »

Et là, ma chérie, il se passa une chose étrange. Jojo Lapatouille regarda Blaise, et l'espace de deux secondes — deux secondes, pas trois — son grand sourire se rangea, comme on range un outil, et dessous il y avait un autre visage. Un visage que personne n'était censé voir, fatigué et doux.

« Parce que je connais l'ennemi, dit-il simplement.

— Quel ennemi ?

— Le gros chien noir. » Jojo ramassa un gland, le fit rouler entre ses pattes. « C'est comme ça que je l'appelle. Celui-là court après le dedans des gens ; les pattes, il les laisse aux chiens ordinaires. Il s'assoit sur la poitrine, sans bruit, et il pèse. Je l'ai vu s'asseoir sur mon père, quand j'étais petit levraut. Mon père était le lièvre le plus drôle des trois forêts, et le chien noir s'est assis dessus, et plus rien. Plus de blagues. Plus de bonds. Un lièvre qui marche au pas, tu as déjà vu ça, toi ? » Il lança le gland, le rattrapa. « Alors un matin, j'ai pris le chapeau de mon père, ses grelots, son gilet, et j'ai déclaré la guerre. » Il inclina la tête, fit tinter le chapeau tout doucement. « Tu les vois, ces grelots ? Vingt-trois. Mon père en cousait un chaque fois qu'il avait fait rire quelqu'un un jour vraiment noir. Les jours ordinaires ne comptaient pas. Vingt-trois miracles, disait-il, ça fait une carrière. Moi, j'en ai cousu quatre. » Il haussa les épaules, remit le chapeau d'aplomb. « Le métier rentre. Ma guerre à moi, donc : je patrouille. Je flaire les soupirs. Et partout où le chien noir commence à s'asseoir sur quelqu'un, j'arrive et je fais le pitre jusqu'à ce qu'il déguerpisse. Il déteste le rire, ce chien. Le rire, ça lui brûle les pattes. »

Il remit son sourire — clac, comme on remet un chapeau.

« Voilà pourquoi, gros sac. On m'a posé la question deux fois dans ma vie. Tu es la deuxième. »

« Et Jojo, demanda doucement Blaise, c'est ton vrai nom ?

— C'est le nom de scène de mon père. » Il toucha le bord du chapeau, là où le feutre était le plus usé. « Mon vrai nom, je le garde au chaud. Je le ressortirai le jour où je coudrai le vingt-quatrième grelot. Ce jour-là, le compte de mon père sera dépassé — et il faudra bien un nom tout neuf pour la suite. »

La petite fille s'était approchée sans bruit. Elle s'assit en face du lièvre et le regarda de ce regard tranquille qui mettait les vantards à nu et les chagrins à l'aise.

« Et toi, Jojo ? Quand le chien noir s'assoit sur toi, qui est-ce qui fait le pitre ? »

Jojo ouvrit la bouche. La referma. Et son sourire, cette fois, trembla pour de bon.

« Il ne s'assoit pas sur moi, dit-il un peu trop vite. Je cours trop. Il n'attrape que ceux qui s'arrêtent.

— Ah, dit Rouquin doucement. Ça, je connais. »

Et les deux coureurs, le rouge et le rapiécé, échangèrent un regard de bout en bout du cercle — le regard de deux personnes qui viennent de se reconnaître dans une vitrine.

Et c'est une chose qui arrive plus souvent qu'on ne croit, ma chérie : deux personnes très différentes découvrent, en se regardant bien, qu'elles courent depuis toujours dans la même course — chacune sur sa piste, chacune avec son style, et le même souffle court.

« Reste avec nous ce soir, dit la petite fille. Juste pour t'asseoir. On le surveillera ensemble, ton chien noir. À quatre, il n'osera pas. »

Jojo Lapatouille regarda ces trois inconnus du jour même : la petite qui sentait comme les histoires, le gros au chagrin en convalescence, le roux jaloux de son panache. Puis il ôta son chapeau à grelots — et c'était la première fois, je crois, qu'il l'ôtait devant du monde — et il s'assit dedans, tout simplement, comme dans un nid.

« Une soirée de relâche, dit-il d'une petite voix. Le théâtre annonce une soirée de relâche. Exceptionnelle. »

Avant de s'asseoir tout à fait, il fouilla dans son gilet et tendit à la petite fille sa carte de visite : une feuille de noisetier, percée d'un trou bien rond en plein milieu.

« Mode d'emploi, dit-il. Quand le monde te paraît trop lourd, regarde-le à travers le trou. Le monde entier dans un petit rond : tout de suite, il fait moins le malin. »

Elle regarda le feu naissant à travers la feuille, puis Rouquin, qui devint un médaillon roux et vexé, et elle rangea la carte contre son cœur, là où l'on range les choses sérieuses.

Ils firent un feu. Blaise raconta la mer à Jojo, qui ne la connaissait pas davantage. Rouquin raconta le coup du poulailler aux trois chiens, qui s'était enrichi depuis la veille de deux chiens supplémentaires et d'un fermier bicéphale. La petite fille écoutait, et le feu faisait danser sur les visages cette lumière dorée qui rend toutes les histoires vraies.

Entre deux histoires, Jojo décréta qu'une soirée pareille méritait d'être immortalisée par « la grande pyramide des quatre, figure interdite dans trois royaumes ». La distribution s'imposa d'elle-même : Blaise en socle, parce qu'il était le seul à ressembler à un socle ; Rouquin à l'étage, qui accepta « par charité pour l'édifice » ; Jojo au sommet, naturellement ; et la petite fille en public, ce qui est le poste le plus important de toute pyramide. L'édifice tint deux secondes entières — un record, jura l'architecte — avant de s'effondrer au ralenti dans le sens du blaireau, qui amortit tout le monde sans même cesser de sourire. De dessous la pile, on entendit la voix de Jojo, étouffée et satisfaite : « Le sommet est surfait. Toute la poésie est dans les fondations. » Et Blaise, qui servait de fondations, en rougit jusque sous le gris.

À un moment, Jojo voulut chanter une berceuse « de derrière les fagots ». Dès la deuxième note, Blaise dressa l'oreille :

« Tu chantes faux.

— Je chante fier, rectifia Jojo. C'est une école. Je suis deuxième voix à la chorale de la pleine lune, je te signale. On me réclame : je tire l'ensemble vers le bas, ça met tout le monde à l'aise. »

La berceuse, massacrée avec amour, fit ce que font les berceuses fausses : elle les rapprocha. Et comme ils regardaient le feu baisser, Blaise leva le museau et montra, au bord du Grand Chariot, une petite étoile qui tremblait. Il raconta Plume, l'adresse dans le ciel, le gardien des noms. Jojo écouta sans placer une seule blague, ce qui était sa manière à lui de se découvrir.

« Et on peut… en choisir une pour quelqu'un ? demanda-t-il enfin. N'importe qui peut ?

— N'importe qui aime, dit la petite fille.

Jojo chercha longtemps, le museau levé, les oreilles en antenne. Il choisit une étoile qui clignotait : elle s'allumait, s'éteignait, se rallumait à contretemps, avec un sens du rythme épouvantable.

« Celle-là, décida-t-il. Un farceur, forcément. Il fait semblant de s'éteindre pour qu'on le regarde. »

Et il n'ajouta rien, et personne ne demanda rien, parce que tout le monde avait compris pour qui elle clignoterait désormais.

Et le chien noir, s'il rôdait ce soir-là, trouva la place prise.

Au moment de dormir, Rouquin se dressa une dernière fois, patte levée, profil avantageux dans les braises :

« Maxime du soir, et je la trouve particulièrement réussie : le rire, c'est la seule arme qui se recharge en tirant. Alors visez large, mes amis, et surtout — surtout ! — n'oubliez jamais de tirer sur vous-même de temps en temps : ça fait les meilleures munitions, et ça ne blesse que l'orgueil, qui repousse. »

Jojo, du fond de son chapeau, applaudit des deux oreilles.

Voilà, ma chérie. Tu l'aimes déjà, je le sais.

Et garde un œil sur ce que Jojo t'a appris sans le dire : les gens les plus drôles sont souvent des soldats. Quand tu croiseras quelqu'un qui fait rire tout le monde, tout le temps, sans relâche, demande-toi doucement contre quoi il se bat. Et si tu l'aimes, fais pour lui ce que la petite fille a fait : offre-lui une soirée de relâche.

Dors. Demain, je te présente quelqu'un qui possède plus de noisettes que l'hiver n'a de jours, et qui meurt de faim quand même. Tu verras : c'est une histoire de peur. Nous avons tous un écureuil quelque part.

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