Cinquième soir

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Ce soir, ma chérie, parlons de la peur. La nuit s'y prête : c'est son heure de bureau.

Les peurs font les trois-huit, ma chérie. Elles travaillent surtout quand la lumière baisse, comme ces plantes qui poussent la nuit — et au matin, si l'on n'y prend garde, on les retrouve plus hautes d'un étage. Heureusement, il existe des jardiniers. Tu vas en rencontrer un ce soir. Enfin... disons qu'il a d'abord laissé le jardin lui pousser dessus.

Le lendemain matin, donc, nos quatre compagnons — car Jojo avait décrété que sa tournée passait « par pur hasard » exactement par où ils allaient — furent réveillés par un bruit étrange. Un bruit de cavalcade minuscule, frénétique, qui montait, descendait, remontait, traversait, comme si quelqu'un jouait aux billes avec lui-même dans tous les étages de la forêt.

En haut d'un grand noisetier, une tache rousse passait et repassait à une vitesse folle.

« Un écureuil, diagnostiqua Rouquin, l'œil mi-clos. Espèce nerveuse. Excellent réflexes, conversation épuisante.

— Il transporte des noisettes, observa la petite fille. Regardez. Une par une. Il descend, il en prend une, il monte la cacher, il redescend. Il a fait ça douze fois depuis qu'on regarde.

— On est au printemps, dit Blaise lentement, en fronçant son grand front gris. Les réserves, ça se fait à l'automne. Au printemps, un écureuil devrait être en train de faire l'idiot sur les branches. Sans vouloir vexer personne.

— Aucun pitre ne se vexe d'être pris pour référence », répondit Jojo dignement.

La petite fille s'approcha du noisetier et attendit le passage suivant.

« Bonjour ! » lança-t-elle.

Il y eut un dérapage de griffes sur l'écorce, un cri aigu, et une pluie de trois noisettes. L'écureuil apparut la tête en bas sur le tronc, plaqué contre l'arbre, le cœur battant si fort qu'on le voyait battre à travers la fourrure.

« Quoi ? Qui ? Où ? Combien ? » Il les compta à toute vitesse, plusieurs fois, en se trompant. « Quatre. Non, trois. Non, quatre, le chapeau bouge. Qu'est-ce que vous voulez ? Si c'est pour les noisettes, il n'y en a pas. Il n'y en a JAMAIS ASSEZ, c'est différent, mais pour vous il n'y en a pas du tout, nuance capitale !

— On ne veut pas tes noisettes, dit la petite fille. On t'a entendu courir. Tu cours depuis l'aube.

— Depuis l'aube ? » L'écureuil eut un petit rire offensé. « Depuis TOUJOURS, tu veux dire. Je m'appelle Tic-Tac, et Tic-Tac ne s'arrête pas, parce que pendant qu'on s'arrête, ça avance.

— Quoi donc ?

— L'HIVER ! »

Le mot tomba dans le matin de printemps comme un caillou dans une tasse de lait. Autour d'eux, la forêt entière était en fleurs et en bourgeons ; des oiseaux faisaient l'imbécile dans des rayons de soleil ; l'air sentait le vert. Tic-Tac balaya tout ça d'un geste fébrile.

« Oh, je sais ce que vous voyez. Des fleurs, du soleil, tralala. Moi, vous savez ce que je vois ? Un compte à rebours. Chaque jour de soleil, c'est un jour de soleil EN MOINS. Le printemps, c'est l'hiver qui prend son élan. Vous gambadez, vous, vous jonglez — il jongle, regardez-le ! — et pendant ce temps, là-bas, derrière les montagnes, IL se prépare. La neige. Le gel. Le grand placard vide. » Il frissonna des moustaches à la queue. « J'ai connu un hiver, petits. Le Grand Hiver. J'étais haut comme trois noisettes. Maman disait : on a ce qu'il faut. On n'avait pas ce qu'il fallait. Alors maintenant, je compte. J'ai quatre mille deux cent dix-sept noisettes, réparties sur trente-neuf cachettes, dont je vérifie l'inventaire deux fois par jour. Et c'est trop peu. C'est toujours trop peu. Excusez-moi, la onzième cachette est en retard d'inspection. »

Et il fila. On le vit reparaître plus haut, plus loin, comptant, transportant, vérifiant.

De là-haut leur parvenaient des bribes de sa comptabilité : « Cachette onze, solde conforme ! Cachette douze… DOUZE ?! Où est la quarante-troisième noisette de la cachette douze ?!… Ah. Sous la quarante-deuxième. Bien. Très bien. On ne me la fait pas. » Il avait, apprendrait-on plus tard, baptisé ses cachettes comme des banques : la Banque du Vieux Nid de Pie, le Crédit du Tronc Creux, la Caisse d'Épargne du Troisième Châtaignier. Il soupçonnait la pie de délit d'initié et l'écorce de fraude. Chaque dépôt s'accompagnait d'un mot de passe — trois grattements, une pirouette — et d'une question de sécurité dont il oubliait régulièrement la réponse, ce qui l'obligeait à se bloquer à lui-même l'accès, par mesure de représailles.

Les quatre compagnons se regardèrent.

« Quatre mille deux cent dix-sept, dit Blaise. Un blaireau passe l'hiver avec trois cents racines et de la mauvaise humeur.

— Le pire, dit Jojo à mi-voix, c'est qu'il ne les mange pas. Vous avez vu sa mine ? Il est maigre comme un cure-dent. Il a quatre mille noisettes et il a faim.

— Il n'a pas faim de noisettes », dit la petite fille.

Elle s'assit au pied du noisetier, bien en vue, et fit une chose dont elle avait le secret : rien. Elle resta là. Et la onzième cachette ayant été inspectée, puis la douzième, puis toutes les autres, Tic-Tac finit par redescendre, par curiosité d'abord, par épuisement ensuite, et il s'assit à distance prudente, les pattes pleines de sa noisette du moment, qu'il tournait, tournait, sans la croquer.

« Tu attends quoi ? demanda-t-il, méfiant.

— Rien. Je profite du soleil. Il est là, autant s'en servir.

— S'en servir. » Tic-Tac eut son petit rire nerveux. « Le soleil ne se stocke pas, petite. J'ai essayé.

— Tout ne se stocke pas, dit la petite fille. Et toi, tu te trompes peut-être d'ennemi. Tu dis que ton ennemi, c'est l'hiver. Mais l'hiver de ton histoire, le Grand Hiver, il est passé depuis longtemps. Tu lui as survécu. Il est derrière toi, et toi tu passes ta vie à le mettre devant. Ton ennemi, maintenant, c'est le garde-manger. C'est lui qui te mange. »

Tic-Tac s'arrêta de tourner sa noisette.

« Quatre mille deux cent dix-sept, reprit la petite fille doucement. Dis-moi, à partir de quel chiffre tu auras le droit de t'asseoir au soleil ? Cinq mille ? Dix mille ? Tu le connais, ce chiffre ? »

L'écureuil ouvrit la bouche pour répondre un nombre. Et il s'aperçut, devant tout le monde, qu'il n'y en avait pas. Que le chiffre reculait à mesure qu'il comptait, depuis toujours, comme l'horizon recule devant Jojo.

« Il doit bien y en avoir un, murmura-t-il.

— Il n'y en a pas, dit Rouquin.

Tout le monde se tourna vers le renard. Il s'était approché, et il avait son drôle d'air des grandes occasions, l'air de quelqu'un qui paie une vieille dette.

« Il n'y en a pas, répéta-t-il. Je le sais, parce que moi, c'est pareil, en sens inverse. Toi, tu entasses pour que l'hiver ne t'attrape pas. Moi, je cours pour que rien ne m'attrape. Toi, c'est jamais assez de noisettes ; moi, c'est jamais assez de distance. On s'est fait la même arnaque, l'ami. On a pris la peur pour un conseiller, et c'est le plus mauvais conseiller du monde : il n'est jamais content, il ne dit jamais "ça suffit", il ne dit jamais "te voilà tranquille". La peur, ça réclame, c'est tout ce que ça sait faire. » Il regarda la petite fille de biais. « Il y en a une ici qui m'a demandé un soir si j'étais libre de rester. Je te refile la question, gratuitement : tes trente-neuf cachettes, là. T'es libre d'en oublier une ? »

Tic-Tac regarda Rouquin. Puis sa noisette. Puis l'énorme, l'écrasante évidence : il n'avait plus croqué une noisette pour le seul plaisir depuis des saisons. Il mangeait des inventaires.

« Mais alors, dit-il d'une toute petite voix, qu'est-ce qu'on fait ? On arrête de prévoir ? On gambade et advienne que pourra ? J'ai un cousin qui pense comme ça. Il a failli mourir trois fois.

— On prévoit, dit la petite fille. Bien sûr qu'on prévoit. L'hiver existe, tu as raison, et ta maman avait raison de compter. Mais regarde les oiseaux, là-haut : ils font leur nid brindille par brindille, sans cesser de chanter entre les brindilles. Le nid ET la chanson. Voilà tout le secret, Tic-Tac. Toi, tu as gardé le nid et tu as jeté la chanson. Prévois ton hiver le matin, sérieusement, en bon écureuil. Et l'après-midi, croque. Le soleil d'aujourd'hui est la seule chose que tu possèdes pour de bon : il ne se stocke pas, donc il ne se vole pas, donc il ne se perd pas. C'est la denrée la plus sûre du monde, et tu la laisses pourrir sur pied. »

Alors, ma chérie, il se passa la chose suivante, et je te jure qu'elle est vraie puisque c'est moi qui l'invente : Tic-Tac l'écureuil regarda la noisette qu'il tenait, la noisette numéro quatre mille deux cent dix-huit, celle qui devait partir en cachette numéro quarante — et il la croqua. Là. Tout de suite. Au soleil. Elle fit un craquement formidable dans le silence, et il ferma les yeux en mâchant, et deux grosses larmes parfaitement rondes lui roulèrent des moustaches, parce que c'était la meilleure noisette de sa vie et qu'elle avait le goût de toutes celles qu'il ne s'était jamais offertes.

Il y eut une ovation. Jojo applaudit des deux oreilles et réclama un bis. Blaise leva gravement une racine de pissenlit, à la santé du croqueur. Et Rouquin s'essuya l'œil d'un revers de patte : « C'est l'émotion du connaisseur, expliqua-t-il. Je viens de voir naître un gourmand. C'est plus rare qu'une comète. »

« Bienvenue au présent, dit Jojo en soulevant son chapeau. La maison ne ferme jamais et le soleil est compris dans le prix. »

C'est alors que la petite fille proposa une chose inouïe, une chose qui ne figurait dans aucun livre de comptes : une sieste. Générale. Immédiate. Sans objectif.

« Une sieste, répéta Tic-Tac, comme on prononce un mot étranger. Et… on la range où ?

— Nulle part, dit la petite fille. C'est tout son génie. »

On s'allongea dans l'herbe haute, en étoile, les têtes au centre. Le soleil passait entre les feuilles et semait sur eux des pièces d'or que, pour une fois, personne ne ramassait. La forêt faisait ses bruits d'atelier : un pic, quelque part, tenait sa comptabilité à lui ; le vent feuilletait les arbres page à page, en lecteur qui cherche un passage. Tic-Tac résista en héros. « Je ferme un œil, annonça-t-il. UN. L'autre garde la boutique. » La boutique ferma d'elle-même au bout d'une minute. Et il rêva — pour la première fois depuis le Grand Hiver, il rêva d'autre chose que de placards vides. Il rêva qu'il était une noisette. Une noisette bien au chaud dans la grande cachette du monde, et quelqu'un, quelque part, avait noté soigneusement l'endroit où il se trouvait, et viendrait le rechercher, c'était sûr, avant l'hiver. Quand il se réveilla, il avait pleuré un peu, il souriait beaucoup, et il déclara la sieste « globalement rentable », ce qui, dans sa bouche, était une déclaration d'amour.

En se relevant, il chercha des yeux quelque chose pour emporter l'instant — une marque, une encoche, n'importe quoi qui se range. Il gratta l'écorce, hésita, renonça.

« Ça ne tiendra pas dans une cachette, hein ?

— Ça tient autrement, dit la petite fille. Les instants se conservent en les racontant. Chaque fois que tu donneras celui-ci à quelqu'un, il t'en restera davantage. C'est la seule provision qui marche à l'envers. »

Tic-Tac médita longuement cette comptabilité scandaleuse. Et on le vit remuer les lèvres, déjà : il s'entraînait à raconter.

Ils passèrent la journée là, au pied du noisetier. Tic-Tac leur montra ses cachettes — toutes, même la secrète, la trente-neuvième, dans le vieux nid de pie. Pour celle-là, il exigea un cérémonial complet : serment sur l'honneur, têtes découvertes — Jojo dut ôter son chapeau, ce qui fit un grand silence de grelots —, puis chacun exécuta le mot de passe réglementaire, trois grattements et une pirouette. La pirouette de Blaise déplaça de l'air pour la semaine et restera dans les annales de la forêt comme la plus lente jamais homologuée. Là-haut, la pie suivait l'inspection, outrée qu'on visitât son ancienne adresse sans préavis ; Tic-Tac la salua froidement, d'actionnaire à actionnaire. Et à chaque cachette montrée, il semblait peser trois noisettes de moins.

À la dix-septième cachette, un très jeune écureuil passa sur le sentier — maigre, les yeux trop grands, le genre de petit que le printemps avait trouvé avant que l'hiver ait fini de le rendre. Tic-Tac le héla, fouilla, et lui fourra dans les pattes plus de noisettes qu'il n'en pouvait porter. Le petit balbutia un merci de travers et détala comme un voleur volé. Tic-Tac resta un long moment à considérer ses propres pattes, stupéfait de leur initiative.

« Investissement, finit-il par marmonner à la cantonade. Les mercis, ça se stocke très bien. Et ça ne pourrit jamais. »

L'après-midi vit aussi le premier duel de vitesse de l'histoire entre un renard et un écureuil. Rouquin partit grand favori, sur ses foulées de légende ; Tic-Tac gagna par les arbres, en ligne droite absolue, de branche en branche, sans toucher terre une seule fois. « Les arbres, décréta Rouquin, hors d'haleine, c'est du dopage. » Et il exigea une revanche en terrain découvert, qu'on remit prudemment à jamais.

Pour finir la journée, la petite fille inventa un jeu : l'inventaire des choses qui ne se comptent pas. Chacun devait en apporter une. Blaise proposa l'odeur de la pluie qui arrive. Jojo, le moment exact où une blague bascule. Rouquin, « la quantité de génie au mètre carré dans un rayon de moi ». Et Tic-Tac, après un très long silence de comptable penché au bord du vide, murmura : « Le temps qu'on a passé avec quelqu'un. On croit que ça se compte — en jours, en saisons. En vérité, ça se pèse. » Et tout le monde le regarda, et il rougit sous son poil, et ce fut la plus belle écriture comptable de toute sa carrière. La petite fille joua la dernière. « Les soirs qu'il reste », dit-elle simplement. On attendit la suite ; il n'y en avait pas. Et sans qu'aucun sût dire pourquoi, chacun se rapprocha un peu des autres, comme on se rapproche d'un feu. Le soir venu, il décida de garder trente cachettes, d'offrir le contenu des neuf autres « aux jeunes, aux vieux et aux distraits », et de venir avec eux un bout de chemin, « pour voir si le monde tient toujours quand on ne le surveille pas ».

En chemin, il posa une dernière question, de sa petite voix d'inventaire :

« Et des amis ? Il en faut combien, en réserve, pour passer un hiver ? Donnez-moi un chiffre.

— Aucun chiffre, dit la petite fille. Un seul qui reste quand il pleut, et te voilà plus riche que l'automne.

— Et on les range où ?

— Ils se rangent tout seuls. Regarde : les tiens sont déjà autour. »

Tic-Tac compta malgré lui — un, deux, trois, quatre — et parut soudain écrasé par sa fortune. Il ne dit plus rien jusqu'au crépuscule : il inventoriait.

Et comme la nuit tombait, Rouquin se dressa dans la lumière du couchant, leva sa patte de sénateur, et offrit la maxime du soir :

« Gravez ceci dans une noisette : la peur est une excellente sentinelle et un détestable capitaine. Postez-la à la porte, grand bien vous fasse — mais le jour où vous la surprenez assise à votre table, en train de faire les menus, jetez-la dehors par les moustaches. C'est moi qui vous le dis, et j'ai longtemps mangé ses menus : tout a le goût de la fuite, même les poules. »

Voilà pour ce soir, ma chérie.

Et avant que tu dormes, vérifie une chose pour moi. Tes peurs, on les connaît : le noir, les portes qui grincent, le tableau de mathématiques. Vérifie plutôt où elles sont assises. À la porte, en sentinelles ? Très bien, embrasse-les de ma part, ce sont d'honnêtes travailleuses. Mais s'il y en a une installée à ta table, qui décide à ta place de ce que tu n'oseras pas demain... préviens-moi. On la sortira ensemble. Par les moustaches.

Demain soir, je te montre un miroir. Le seul miroir du monde qui ne mente jamais — c'est d'ailleurs pour ça que tout le monde en a peur.

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