Sixième soir
Dis-moi, ma chérie : ce matin, dans le miroir de la salle de bains, qu'est-ce que tu as vu ?
Toi, je sais. Mais laquelle ? Parce qu'il y a des jours où le miroir nous montre quelqu'un de formidable, et des jours où il nous montre, avec la même tête exactement, quelqu'un de raté. Le verre n'a pas changé. La lumière non plus. Alors qui a changé ? Retiens la question. Ce soir, elle va nous servir.
D'ailleurs, les miroirs sont partout, et les moins dangereux ont rarement un cadre : le dos d'une cuillère, une flaque après l'averse, la vitre du soir — et les yeux des gens qui nous aiment, qui sont les plus fiables du lot et les moins consultés.
Nos cinq compagnons — car Tic-Tac trottait désormais avec eux, et ne comptait plus ses pas que les jours de rechute — arrivèrent ce jour-là dans une partie de la forêt où les arbres se taisaient. Tu sais que les forêts parlent toujours un peu : ça craque, ça froisse, ça siffle. Ici, rien. Les arbres se tenaient droits et silencieux comme des invités qui attendent quelqu'un d'important.
Le silence, ici, avait une qualité si parfaite qu'il en devenait une présence. Jojo, par principe professionnel, lui lança une blague — une éprouvée, une infaillible, la blague du hérisson et du cactus, qui n'avait jamais connu l'échec. On l'entendit distinctement tomber par terre. Le silence la mangea, sans un merci. « Public difficile », chuchota Jojo, et son chuchotement lui-même parut trop habillé. Tic-Tac, pour se rassurer, voulut compter ses pas à voix basse ; les chiffres refusaient de résonner, et il dut les porter un à un, comme des noisettes mouillées.
Seul Blaise paraissait à son aise. Il marchait les yeux mi-clos, en habitué. « C'est un silence de bibliothèque, finit-il par dire. Quelqu'un lit. » Et personne ne demanda qui, ni quoi : on garda la question pour plus tard, c'est-à-dire pour jamais.
Puis vinrent les pancartes. Une première, au bord du chemin, gravée d'une vieille main : Vous y pensez déjà, n'est-ce pas ? Cent pas plus loin, une deuxième : Dernière sortie avant vous-même. Et une troisième, penchée, presque aimable : Entrez donc. De toute façon, vous seriez revenus.
Au centre du silence, il y avait une clairière. Au centre de la clairière, un étang. Petit, parfaitement rond, et d'une immobilité qui ne ressemblait à rien de connu : le vent lui-même glissait dessus sans y laisser une ride, comme s'il n'osait pas. Cette immobilité-là avait quelque chose d'occupé : l'immobilité d'une chose qui pense — et qui, peut-être, vous pense. L'eau, à force d'être claire, donnait le vertige ; elle semblait descendre plus bas que la terre, jusqu'au pays où l'on range les choses vraies.
Et sur la rive, plantée de travers dans la mousse, une vieille pancarte de bois gravée :
MIROIR DE VÉRITÉ. Ici, chacun voit ce qu'il croit. Approchez à vos risques et profits.
Le bois de la pancarte était poli comme un accoudoir d'église : des générations de pattes s'y étaient appuyées, le temps d'hésiter.
« Un étang qui fait de la réclame, dit Rouquin, méfiant. J'ai connu un piège à loups qui avait moins de vocabulaire.
— J'en ai entendu parler, souffla Tic-Tac, les moustaches basses. Le Miroir. On dit que certains animaux sont venus se regarder et ne sont jamais repartis. Restés là, penchés sur le bord, des saisons entières.
— Et on dit pourquoi ? demanda Blaise.
— Parce qu'ils n'arrivaient pas à se quitter, ou parce qu'ils n'arrivaient pas à se croire. Les deux retiennent pareil, il paraît. »
La petite fille lut la pancarte deux fois.
« Ici, chacun voit ce qu'il croit, répéta-t-elle. Pas ce qu'il est. Ce qu'il croit. » Elle se tourna vers les autres. « Qui commence ? »
Il y eut un grand mouvement de recul collectif, exécuté avec un ensemble remarquable.
« Bon, dit Jojo en s'avançant, puisque tout le monde insiste. Le spectacle avant tout. »
Il se pencha au-dessus de l'eau immobile. Et son reflet apparut — mais écoute bien, ma chérie : l'eau fit l'impasse sur le gilet rapiécé et le chapeau à grelots. Elle montra un lièvre en costume de scène impeccable, sous des lumières dorées, saluant une foule immense qui riait — et le lièvre du reflet souriait à la foule, et derrière son sourire, parfaitement visible pour qui regardait bien, il y avait une fatigue sans fond, et tout au fond de la fatigue, assis, patient, un gros chien noir qui attendait la fin du spectacle.
Jojo recula d'un coup, comme brûlé.
« Eh ben, dit-il avec un petit rire qui ne ressemblait pas à ses rires. Au moins, le tarif est honnête. Risques et profits. »
Tic-Tac s'approcha à son tour, à tout petits pas. Son reflet le montra minuscule au pied d'une montagne de noisettes — une montagne énorme, magnifique, qui touchait les nuages — et le Tic-Tac du reflet ne regardait pas la montagne : il regardait au loin, terrifié, un point invisible derrière l'horizon, et il avait faim. Et la montagne, dans son dos, jetait sur lui une grande ombre découpée exactement en forme d'hiver.
« C'est bien ce que je pensais, murmura-t-il. Même là-dedans, je regarde du mauvais côté. »
Blaise prit sa place sans qu'on le lui demande. Le grand blaireau se pencha lourdement sur l'eau, et tout le monde retint son souffle, parce que tout le monde craignait pour lui la branche vide, le printemps sans cri pointu. Mais l'eau montra autre chose. Elle montra Blaise assis sous le vieux chêne, énorme et gris, et tout autour de lui, posées sur ses épaules, sur ses pattes, sur son crâne, nichées dans sa fourrure, des hirondelles. Des dizaines d'hirondelles. Tout ce qu'il avait reçu, tout ce qu'il avait rangé pour l'hiver, toutes les phrases de Plume devenues oiseaux, et le Blaise du reflet en était couvert comme un arbre est couvert de feuilles, et il ne le savait pas : dans le reflet, il pleurait, persuadé d'être seul. Et l'une des hirondelles — une seule — le regardait bien en face, arrivée par le mauvais côté du ciel, exprès, pour le surprendre.
Blaise regarda longtemps. Puis il dit, très doucement, à l'eau :
« Je te crois pas encore. Mais je travaille dessus. »
Avant d'y aller, Rouquin fit sa toilette. Complète. Il lustra le panache, recompta ses moustaches, répéta sur l'herbe trois quarts de profil — le gauche, « son meilleur » — et demanda à la cantonade si l'étang prenait les requêtes spéciales. L'étang resta de marbre, si l'on peut dire cela d'une eau.
Vint le tour de Rouquin. Il y alla en se pavanant, naturellement, en annonçant qu'il allait « faire connaissance avec une légende ». Il se pencha — et il vit. Il vit d'abord ce qu'il espérait : le bandit des trois vallées, panache au vent, immense, magnifique, campé sur un rocher dans un couchant d'incendie. Le reflet était superbe. Le reflet était parfait. Et puis le reflet bougea, tourna la tête, regarda par-dessus son épaule — ce vieux geste — et derrière le grand Rouquin de légende, l'eau montra ce qu'il vérifiait sans cesse : rien. Personne. Un paysage vide à perte de vue. Pas de chien, pas de chasseur, pas de danger. Personne qui le poursuive. Et personne qui le cherche. Le grand Rouquin régnait sur un monde où nul ne se serait aperçu de son absence, et c'était cela, depuis toujours, qu'il guettait par-dessus son épaule : le vide qui galopait derrière lui, fidèle comme une ombre.
Rouquin resta penché très longtemps. Quand il se redressa, il ne fit aucune pirouette. Il dit seulement, d'une voix qu'on ne lui connaissait pas :
« La règle numéro trois. Ça y est. Je m'en souviens. »
Tout le monde attendit.
« Règle numéro trois du renard libre : ne te retourne jamais. » Il eut un sourire de travers. « Je l'avais oubliée parce que je ne l'ai jamais respectée. Je passe ma vie à me retourner. Je me retourne pour vérifier que personne ne vient. » Il regarda la petite fille, puis Blaise, puis les deux autres. « Vous savez ce que l'eau m'a montré de pire ? Avant, derrière moi, il n'y avait rien. Maintenant, il y a vous. Et la règle numéro trois peut aller se faire cuire une poule. »
Blaise s'approcha et posa sa grosse patte sur l'épaule du renard, sans un mot — et Rouquin, pour une fois, ne fit pas remarquer qu'on lui froissait le panache. Le vide, derrière lui, venait de perdre la course.
Restait la petite fille.
Elle s'avança au bord de l'étang, et la forêt, je te jure, se pencha avec elle. Elle regarda l'eau.
Et l'eau, ma chérie, montra une chose que les quatre autres ne comprirent pas.
Le reflet montrait bien une petite fille. Mais elle était assise tout autrement, les genoux remontés sous une couverture, dans un endroit doux et sombre qui ne ressemblait à rien de la forêt — on aurait dit une chambre, le soir. Et la petite fille du reflet écoutait. Elle écoutait de tout son corps, les yeux immenses, tournés vers quelqu'un que l'eau ne montrait pas, quelqu'un de grand assis au bord du lit, dont on ne voyait que l'ombre sur le mur, une ombre penchée qui racontait quelque chose avec les mains. Et les mains de l'ombre, en racontant, fabriquaient sur le mur de petites bêtes : deux oreilles pointues de renard, un gros dos rond de blaireau, de longues oreilles qui jonglaient avec rien. Quelque part, ça sentait la soupe, et une pluie fine apprenait ses gammes contre une vitre. Et il y avait une voix. Trop basse pour qu'on attrape les mots : il n'en passait que la musique. Mais la musique, visiblement, suffisait — la petite fille du reflet la buvait comme on boit, au retour d'un long chemin, l'eau du puits de chez soi.
« C'est toi ? demanda Tic-Tac, perplexe. Tu crois que tu es... une petite fille qui écoute ?
— Quelque chose comme ça », dit la petite fille.
« Et nous ? demanda Rouquin, qui s'était approché sans bruit. On y était, quelque part, dans ton croire ? »
La petite fille sourit.
« Vous y êtes depuis le début. »
Elle regarda le reflet encore un instant. Elle eut, vers l'ombre penchée sur le mur, un tout petit sourire — le genre de sourire qu'on échange par-dessus la tête des gens, avec quelqu'un que les autres ne voient pas. Puis elle se redressa.
« Le miroir est honnête, dit-elle. On y va ? Il reste de la route. »
« Une dernière ! réclama Jojo, ressuscité d'un coup. Tous ensemble ! La photo de troupe ! C'est la tradition, après une première ! »
On protesta pour la forme. Puis les cinq têtes se penchèrent ensemble au-dessus du bord — le panache, le chapeau, le grand front gris, les moustaches d'inventaire, et elle au milieu.
L'eau hésita. Pour la première fois de la soirée, on la sentit chercher. Cinq croyances à la fois, c'était beaucoup pour un seul étang ; il fit ce que font les grands artistes devant une salle comble : il improvisa. Et il montra, tout simplement, cinq têtes penchées au-dessus d'une eau ronde. Sans montagne. Sans chien noir. Sans horizon vide. Eux, exactement eux, au grain de poil près.
« Il est cassé ? s'inquiéta Tic-Tac.
— Il est d'accord, dit la petite fille. C'est rare. Regardez bien. » Elle laissa passer une seconde, puis ajouta, plus bas, pour l'eau autant que pour eux : « Quand on croit les uns aux autres en même temps, ça finit par faire une vérité. C'est même comme ça qu'on les fabrique. »
Tic-Tac demanda, tout bas, si une image pareille pouvait se déposer quelque part — il connaissait des cachettes très sûres. « Elle est déjà rangée, dit la petite fille. En cinq exemplaires. » Et il fut entendu que c'était là le seul coffre du monde sans mot de passe.
Au moment de partir, Jojo retourna seul au bord de l'eau. Il décousit un de ses grelots — un seul, le plus vieux, un des quatre — et le laissa tomber dans le Miroir.
Le grelot fit, en touchant l'eau, une note minuscule, une note de rien du tout. Et l'étang, qui de mémoire de forêt n'avait jamais frémi, se rida. Une seule ride. Parfaite. Qui s'élargit lentement, lentement, exactement de la manière dont s'élargit un sourire.
« Pour la séance, expliqua Jojo en revenant. Un rire de jour difficile. C'est ma plus grosse coupure. »
Ils contournèrent l'étang en silence. Chacun portait son reflet, et les reflets pesaient leur poids — sauf que c'était un poids du bon genre, le poids des choses vraies, du lest pour ne pas s'envoler, comme aurait dit quelqu'un. Et l'on put remarquer, sans que personne en fît la remarque, que Rouquin avait abandonné ses trois pas réglementaires : il marchait à la hauteur de la petite fille, tout contre, épaule contre genou, comme si la place, depuis toujours, avait été la sienne. À la sortie de la clairière, les arbres recommencèrent à craquer et à froisser, soulagés, et la forêt reprit sa conversation où elle l'avait laissée.
Ce soir-là, autour du feu, sans que personne eût rien décrété, chacun déposa sa petite résolution dans le cercle, comme on met sa part au pot. Jojo s'accorda une relâche par pleine lune, « pour cause d'inventaire du chien noir ». Tic-Tac annonça qu'il oublierait une cachette. « Exprès. Une. La trente et unième. Ne me demandez pas comment je vais survivre à ça. » Blaise promit d'essayer de croire l'eau « un jour sur deux, pour commencer — les autres jours, je vérifierai les hirondelles une par une ». Et quand vint le tour de Rouquin, il regarda le feu très fort, ouvrit la bouche, la referma, et dit : « J'ai déjà donné. La règle numéro trois. C'était la plus chère des trois. » Et l'on n'exigea rien de plus, parce que c'était vrai.
C'est Blaise, pour une fois, qui réclama la maxime.
« Renard. C'est l'heure. Et tu en as une, je le vois à ta queue. »
Rouquin monta sur une souche, prit la pose, et la lâcha :
« Maxime du sixième soir, mes amis, à graver dans le marbre dès qu'on trouvera du marbre : un miroir, ça se démode. Si le tien te montre une image qui te déplaît, inutile de casser le verre ou de discuter avec — change l'original, et le reflet suivra, c'est un suiveur-né. C'est même la seule créature au monde plus suiveuse que moi. »
Et il descendit de sa souche sous les applaudissements d'oreilles de Jojo.
Voilà, ma chérie. C'était le soir du miroir.
Alors je reviens à ma question du début, et puis je te laisse dormir. Demain matin, salle de bains, miroir. Souviens-toi de la pancarte : tu y verras ce que tu crois. Ce que tu es se tient un pas derrière, et il attend patiemment que tu changes d'avis. Si la fille du miroir te déplaît, ne discute pas avec elle, elle est de mauvaise foi, c'est de famille chez les reflets. Demande-toi seulement ce que tu crois, et qui te l'a fait croire.
Et si jamais, un matin, tu y vois une petite fille qui écoute une ombre raconter des histoires... fais-lui un petit sourire de ma part. Elle comprendra.
Et garde la leçon de la photo de troupe : les miroirs ne montrent jamais qu'une personne à la fois — sauf quand on s'y penche ensemble. Alors, les matins de doute, penche-toi avec des gens que tu crois et qui te croient. C'est tout le secret des beaux reflets.
Dors bien. Le sentier descend, maintenant. La forêt s'éclaircit. Quelque chose me dit qu'on approche de la lisière — et derrière la lisière, ma chérie, il y a le pays des hommes, où nous attendent les chapitres qui font un peu plus peur et un peu plus grandir.
Mais ça, c'est pour demain soir.

Annotations
Versions