Septième soir

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Ce soir, ma chérie, je dois te parler des seuils. Tu sais, ces endroits minces comme une lame, où l'on n'est plus dedans et pas encore dehors.

Le monde est plein de seuils. Le bord du lit, le matin. La porte de l'école, le premier jour. Le dernier mot d'un livre qu'on aime. Et un jour — pas demain, rassure-toi, pas avant longtemps — il y aura la porte de la maison, avec ton sac sur l'épaule, et moi derrière toi qui ferai semblant de chercher mes lunettes pour avoir le droit de rester un peu dans l'entrée. Les seuils demandent un courage spécial. Le courage d'avant. Celui d'après, on le trouve toujours ; c'est celui d'avant qui se fait prier.

Cette nuit-là, nos cinq compagnons dormirent peu, et au matin, la forêt se mit à changer.

Cela se fit doucement, comme tout ce qui est grave. Les arbres d'abord se firent moins serrés, comme une foule qui s'écarte. La lumière tomba différemment — par grandes nappes au lieu de petites pièces d'or. Puis vinrent les souches : des arbres coupés net, assis en rond dans l'herbe, pareils à des tabourets abandonnés après une fête. Tic-Tac les comptait malgré lui, du bout des moustaches, et chaque souche lui faisait baisser la voix.

« On m'avait parlé de ça, murmura-t-il. Les arbres couchés. Je croyais que c'était des histoires pour faire peur aux glands. »

Blaise, lui, s'arrêta devant la plus large des souches, et la regarda comme on regarde une page. Puis il posa sa grosse patte au centre, là où les cercles commencent.

« Venez voir, dit-il. Ça se lit. »

Et il leur lut la souche, lentement, du dedans vers le dehors, en suivant les cernes du bout de la griffe : « Là, il est né — voyez comme les premiers cercles se serrent, il a eu une enfance difficile, trop d'ombre, il a dû se faufiler vers la lumière. Là, dix années grasses : les cercles respirent, il avait trouvé sa place. Ici, ce trait noir : un incendie. Il a brûlé d'un côté et il a continué de l'autre — on fait tous ça. Là, une année si sèche que le cercle tient dans un cheveu : il n'a pas grandi du tout, cette année-là. Il a juste tenu. » Il releva la tête. « C'est ma ligne préférée. L'année où il a juste tenu. »

Tic-Tac compta les cernes deux fois — cent quarante et un — et l'on observa une minute de silence pour cent quarante et une années couchées dans l'herbe.

« Les arbres écrivent leur vie de l'intérieur, conclut Blaise en se relevant. Voilà pourquoi il faut les ouvrir pour la lire. J'espère qu'on a mieux, nous. »

Et la petite fille dit, en reprenant la marche : « On a les histoires. C'est pareil, et ça s'ouvre sans hache. »

Et soudain, au détour d'un dernier bosquet, la forêt s'arrêta.

Elle s'arrêta pour de bon, d'un seul coup, comme une phrase interrompue. Devant eux s'ouvrait un monde plat et immense : des champs cousus les uns aux autres, des chemins pâles qui se croisaient sans se saluer, des haies tirées au cordeau. Et tout au fond, dans le creux du soir qui venait, une chose grise et rousse, hérissée de toits, d'où montait une rumeur — un grondement très doux, continu, comme si mille personnes parlaient en même temps à voix basse derrière une porte.

« La ville », dit la petite fille.

Ils restèrent un long moment sur le bord, en rang, à la regarder. C'est qu'une lisière, ma chérie, ça ne se traverse pas comme un ruisseau. La lisière, c'est la plage de la forêt : on s'y tient debout entre deux mondes, avec tout son courage dans un pied et toute sa mémoire dans l'autre.

Puis la ville commença d'allumer ses lumières. Une fenêtre, puis dix, puis cent — et Tic-Tac, qui avait juré d'arrêter, compta jusqu'à deux cent quarante avant que Jojo lui pose une oreille sur l'épaule.

« Et il y a quoi, là-dedans ? demanda Blaise de sa voix lente.

— Des poulaillers, dit Rouquin, l'œil brillant.

— Des publics, dit Jojo, l'oreille frémissante.

— Des chiens, dit Rouquin, l'œil beaucoup moins brillant.

— Des gens, dit la petite fille. Surtout des gens. Des milliers de gens qui habitent les uns sur les autres et qui se croisent toute la journée sans se voir.

— Sans se voir ? répéta Blaise, incrédule. Ils sont aveugles ?

— Pressés. C'est une maladie des yeux qui commence par les pieds. »

Jojo, lui, connaissait. Il avait fait les villages, dans sa jeunesse de saltimbanque, les places de marché et les sorties d'église.

« Le public y est dur, résuma-t-il, mais le pain y est mou. Ça s'équilibre. »

Restait à savoir qui traversait. Et c'est là que la peur, qui voyageait avec eux depuis le début en passagère discrète, demanda la parole.

Tic-Tac craqua le premier. Il venait d'apercevoir, au bord du premier chemin, une rangée de petits arbres bien alignés, chacun planté dans un grand bac de bois.

« Des arbres en pot, souffla-t-il, blême sous le roux. Ils mettent les arbres en prison. Vous voyez ça ? Des arbres PRISONNIERS. Et après on s'étonnera que les villes soient nerveuses. »

Blaise, lui, regardait derrière. Il n'avait jamais quitté la forêt. Jamais, en toute sa vie de blaireau. Sa forêt l'avait vu naître, l'avait vu attendre, l'avait vu se relever ; chaque racine connaissait son pas.

« J'ai peur d'une chose précise, avoua-t-il avec sa lenteur honnête. J'ai peur que la forêt croie que je l'abandonne.

— Les forêts ne croient pas ça, dit la petite fille. Les forêts savent compter mieux que Tic-Tac. Elles savent que tout ce qui sort d'elles leur revient — en pas, en graines ou en histoires. »

Et Rouquin ? Rouquin faisait le brave, naturellement, le museau haut, le panache en bannière. Mais ses oreilles, ces deux traîtresses, restaient tournées vers la rumeur de la ville, où vivaient — il le savait de source sûre, c'est-à-dire de source mordue — les chiens les plus rapides et les fermiers les plus rancuniers du pays.

« Mordue ? releva Jojo, qui ne laissait jamais passer un mot intéressant.

— Une vieille histoire, éluda Rouquin.

— Les vieilles histoires, dit la petite fille, c'est exactement ce qu'on raconte au bord des lisières. C'est même à ça que servent les lisières. »

Rouquin regarda la ville un long moment. Et pour une fois, il raconta court.

« J'étais jeune. Un poulailler de trop, un soir de trop. Le chien m'a coincé dans l'angle d'une grange — un angle parfait, deux murs, zéro porte. On est restés face à face le temps que dure une vie entière. Je voyais sa gueule, je voyais le bout de mes courses, et je me souviens d'avoir pensé une chose idiote, une seule : personne ne sait que je suis là. » Il s'ébroua. « Le fermier a appelé le chien. Question de chance, de soupe qui refroidissait. Je suis sorti de cet angle avec ma peau et avec une certitude : ne plus jamais avoir d'angle. Ne plus jamais être quelque part. Voilà. Vous savez tout. La règle numéro deux a une adresse, et c'est une grange.

— Et aujourd'hui, demanda doucement Blaise, si l'angle revenait ?

— Aujourd'hui ? » Rouquin regarda la troupe, un par un. « Aujourd'hui, quelqu'un saurait que je suis là. Ça change tout. C'est même scandaleux ce que ça change. »

C'est le moment que choisit un chien, là-bas, très loin dans le soir, pour aboyer.

Tout le monde regarda Rouquin. Rouquin regarda la ville. On vit son corps se ramasser — le vieux réflexe, la fuite logée dans les muscles. Puis on le vit faire une chose neuve : il prit une grande inspiration, par le nez, lentement, comme on soulève un poids. Et il resta.

« Tu ne pars pas ? s'étonna Tic-Tac.

— Je suis occupé », dit Rouquin.

Et ce fut tout, et ce fut énorme.

« Bon, dit Jojo en se frottant les pattes. Et on entre par où ? Parce que je vous signale qu'il y a une haie. Une haie officielle. Avec des épines diplômées. »

La haie courait en effet tout le long de la lisière, dense, hargneuse, plantée par les hommes pour dire : ici finit le sauvage. Ils la longèrent un moment, cherchant un passage. Et c'est Blaise qui s'arrêta le premier, le museau froncé.

« Là. »

Au pied de la haie, à demi caché par les herbes, il y avait un trou. Un passage rond, aux bords polis comme une rampe d'escalier, creusé par un poitrail puissant et entretenu depuis par mille passages plus petits. Un tunnel court, juste sous les épines, qui sentait le vieux voyage.

La petite fille s'agenouilla et sourit.

« Vieux-Front », dit-elle.

Et tous se souvinrent de la nuit de la lanterne, et des paroles du gardien des noms : Vieux-Front a laissé trois passages dans les clôtures, et c'est par ses trous que passent aujourd'hui tous les jeunes sangliers qui vont voir le monde. Il leur ouvre le chemin depuis l'autre côté de la nuit.

« La porte d'un mort, murmura Blaise.

— La porte d'un généreux, corrigea la petite fille. Il l'a creusée pour lui, et elle sert à tout le monde. C'est la meilleure définition d'une œuvre que je connaisse. »

Alors ils passèrent la porte de Vieux-Front, un par un, dans un silence d'église. Et chacun, en passant, dit merci à sa manière : Blaise inclina son grand front gris, de front à front ; Jojo ôta son chapeau, et les grelots eux-mêmes tintèrent en sourdine ; Rouquin, qui n'embrassait jamais rien, donna au bord du tunnel une petite poussée du museau, comme on serre l'épaule d'un ancien. Et Tic-Tac, en dernier, déposa dans l'entrée une noisette. Une belle. De la réserve personnelle.

« Péage, expliqua-t-il, embarrassé. Toute porte mérite un loyer. Et puis... si quelqu'un d'affamé passe par là, autant que la porte nourrisse aussi. Vieux-Front aurait fait pareil, j'imagine. C'était le genre. »

Or il advint, au beau milieu du tunnel — un tunnel court, mais les tunnels ont leur propre durée —, une rencontre. Quelque chose arrivait en face. Quelque chose de jeune et d'essoufflé, qui sentait le voyage dans l'autre sens : un marcassin, à peine sorti de ses rayures, le poil plein de poussière de routes, qui rentrait.

Dans la porte d'un mort, on ne se bouscule pas. Chacun se rangea contre sa paroi, et les deux voyages se croisèrent au plus étroit, ventre contre ventre, souffle contre souffle. Le marcassin dévisagea cette troupe improbable qui sortait ; la troupe dévisagea ce petit qui rentrait. Et il y eut cet échange, que je te livre en entier parce qu'il ne manque rien :

« C'est comment, dehors ? demanda le marcassin.

— Grand, dit la petite fille.

— C'est comment, dedans ? demanda Blaise.

— Profond », dit le marcassin.

Et chacun reprit son sens, renseigné pour la vie.

« C'était un petit de Vieux-Front ? demanda Tic-Tac, une fois dehors.

— C'était un petit de la porte, dit la petite fille. Ça revient au même. Les portes adoptent tout ce qui les franchit. »

Et c'est ainsi, ma chérie — retiens-le, car les coutumes naissent comme ça, d'un écureuil embarrassé —, c'est ainsi que naquit le péage de la porte de Vieux-Front, où, dit-on, les voyageurs déposent encore de quoi nourrir ceux qui passeront après eux.

De l'autre côté, le monde changeait sous les pattes.

Le premier chemin des hommes les attendait : une bande pâle, droite, dure. Rouquin y posa une patte prudente, puis deux, et fit la grimace.

« Un chemin dur comme l'os, diagnostiqua-t-il. Aucune odeur, aucun souvenir, aucune conversation. Les chemins de la forêt se racontent où ils vont. Celui-là se tait. Les hommes font des chemins qui refusent qu'on les oublie, et du coup personne ne s'en souvient.

— Il a un avantage, fit remarquer Jojo en y faisant claquer trois petits bonds. Ça rebondit honnêtement. Pour les entrées en scène, c'est du parquet de premier ordre. »

Au premier champ, une silhouette les attendait, plantée de travers dans le crépuscule : un homme immobile, bras en croix, chapeau cabossé, manteau gonflé de vent. Rouquin se figea en position de combat, le poil double.

« Halte. Un fermier. Le pire genre : le genre patient. »

Il entreprit les sommations d'usage : présentation complète, titres, palmarès, avertissement solennel. L'homme ne broncha pas. Rouquin éleva le ton, proposa un duel à la loyale, accorda généreusement l'avantage du terrain. L'homme garda le silence, ce qui, dans un duel d'éloquence, est une tactique dévastatrice. Au bout de cinq minutes, Rouquin déclara l'adversaire « fort, très fort », et battit en retraite avec les honneurs.

« C'est un épouvantail, dit la petite fille. De la paille dans un manteau. Les hommes les plantent pour protéger les graines.

— Un collègue, alors ! » s'illumina Jojo. Il s'approcha, ôta son chapeau, salua bien bas. « Monsieur fait peur pour nourrir. Nous, on nourrit pour faire moins peur. Même maison, façades opposées. » Et il glissa dans la manche de paille une fleur de pissenlit, en confraternité, pour égayer l'uniforme.

Quant à Rouquin, il décréta que l'incident resterait entre eux, et il marcha en tête pendant une heure pour bien montrer que rien ne s'était passé.

Ils marchèrent. Et au bout de cent pas, tous, sans se concerter, se retournèrent.

La forêt était là, derrière, immense et sombre dans le soir, comme une mère sur le pas de sa porte. Elle ne pouvait pas suivre. Les forêts ne suivent pas ; c'est même à cela qu'on les reconnaît. Mais au moment où ils la regardaient, un coup de vent se leva — un seul, long, profond — et le vent traversa la haie, courut sur le champ, et vint déposer dans les cheveux de la petite fille une feuille. Une feuille de chêne, verte et neuve.

La petite fille la prit, la regarda, et la rangea contre son cœur, à côté de la carte de Jojo.

« Elle dit qu'elle garde nos places », traduisit-elle.

Ils marchèrent encore, vers les lumières. Et comme la nuit se posait tout à fait, Blaise posa enfin la question que tout le monde portait depuis le premier soir :

« Petite. Maintenant qu'on a passé la porte... tu peux nous dire ? Là-bas, au bout — c'est quoi, l'endroit où l'on n'a jamais besoin de courir ? »

La petite fille marcha un moment sans répondre. Quand elle parla, sa voix était simple et droite comme son pas.

« Quelque part dans cette ville, il y a quelqu'un qui a perdu son chemin. Perdu pour de bon. Au point d'arrêter d'en chercher un. » Elle regarda les lumières, au loin, qui tremblaient. « Moi, je ne sais pas me perdre. C'est mon seul talent. Alors je vais là où il manque. On va trouver cette personne, et on va lui rendre un chemin.

— On n'a pas de chemin de rechange, objecta Rouquin.

— On en a cinq, dit la petite fille. Je compte large : il y aura de la perte. »

Et là-dessus, comme la première étoile s'allumait — et Blaise vérifia que c'était la bonne, au bord du Grand Chariot —, Rouquin grimpa sur une borne de pierre, prit la pose du penseur des routes, et délivra la maxime du soir :

« Notez ceci, c'est de la contrebande de sagesse : le premier pas hors de chez soi est le seul qu'on fait dans les deux sens à la fois — un pied dans l'adieu, un pied dans le bonjour. Heureusement, il me reste deux pattes pour tenir debout, et c'est exactement à ça que servent les amis : à être les pattes du milieu. »

Il descendit de sa borne très content de lui, et personne ne lui fit remarquer que la phrase boitait, parce que les phrases qui boitent vont souvent plus loin que les autres.

Voilà pour ce soir, ma chérie. Retiens la porte de Vieux-Front. Le monde est troué de portes pareilles — des passages creusés par des gens partis, et qui servent encore. Les livres en sont. Les recettes en sont. Les chansons en sont. Quand tu en franchis une, fais comme l'écureuil : laisse quelque chose dans l'entrée.

Demain, on entre dans la ville. Et je te présenterai quelqu'un qui la connaît par en dessous — ce qui est, et de loin, le sens le plus honnête de la connaître.

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