Prologue
La lumière ne disparaissait pas dans ce monde. Elle changeait.
Lythra ne saurait jamais dire à quel moment précis le ciel avait commencé à perdre cette teinte dorée presque irréelle qui baignait tout depuis son arrivée, ni quand les couleurs autour d’elle avaient cessé de sembler intouchables pour devenir plus lourdes, plus profondes, comme si elles s’étaient chargées d’un sens qu’elle n’avait pas encore appris à lire. Rien ne s’effondra, rien ne s’assombrit brutalement, et pourtant, à mesure qu’elle avançait, elle eut la sensation très nette que quelque chose glissait hors de son équilibre, comme une perfection trop fragile pour durer.
Elle marchait depuis un moment, ou peut-être seulement depuis quelques instants, mais le temps n’avait plus ici la même structure, il ne se découpait plus en repères clairs et réguliers. Il s’étirait, se contractait, se perdait dans les sensations, et Lythra ne tenta même pas de le retenir. Elle avançait simplement, laissant ses pas s’enfoncer légèrement dans cette herbe lilas qui ondulait autour d’elle avec une lenteur presque hypnotique, comme si chaque brin réagissait à quelque chose de plus profond que le vent.
L’air lui paraissait différent à chaque inspiration. Plus dense, plus chargé, presque humide sans l’être vraiment, comme s’il contenait une présence invisible qui s’infiltrait en elle à chaque souffle. Ce n’était pas désagréable. Au contraire. C’était enveloppant, presque rassurant, comme si cet endroit cherchait à la reconnaître autant qu’elle cherchait à le comprendre.
Pourtant, à mesure qu’elle avançait, cette sensation changea.
Pas brutalement. Pas assez pour l’alarmer immédiatement. Mais suffisamment pour qu’elle la remarque.
Le vent qui glissait entre les herbes semblait plus lent, comme retenu. Les mouvements du paysage, auparavant fluides, semblaient légèrement désynchronisés, comme si quelque chose dans ce monde résistait à son propre rythme. Même les arbres, dont les feuilles bleues captaient encore la lumière avec une intensité presque irréelle, projetaient des ombres qui ne correspondaient pas exactement à leur forme, trop longues, trop étirées, comme si elles appartenaient à autre chose.
Lythra ralentit sans vraiment s’en rendre compte.
Puis elle s’arrêta.
Elle leva légèrement la tête vers le ciel, observant cette lumière qui n’était plus aussi uniforme qu’auparavant, une teinte plus sombre s’y insinuant, subtile mais présente, comme une imperfection dans une surface parfaitement lisse.
— Tu regardes.
La voix de Vaelith s’éleva derrière elle, calme, presque posée, mais plus ancrée qu’elle ne l’avait jamais été. Elle ne vibrait plus dans l’espace de son esprit comme auparavant, elle existait ici, dans l’air, dans ce monde, comme une présence qu’elle ne pouvait plus ignorer.
Lythra ne se retourna pas immédiatement. Elle continua d’observer le ciel un instant, comme si elle voulait comprendre seule ce qu’elle voyait.
— Oui.
Sa voix était plus basse, plus lente.
— Ça change.
Le silence qui suivit ne fut pas vide. Il s’étira doucement, rempli de cette tension subtile qui s’installait dans l’air.
— Tout change ici, répondit Vaelith.
Elle ferma brièvement les yeux, laissant ses sens capter ce qu’elle n’arrivait pas encore à formuler. Lorsqu’elle se retourna enfin, son regard se posa immédiatement sur lui.
Il n’avait pas bougé.
Toujours à quelques pas, toujours à cette distance qui n’était ni proche ni lointaine, mais suffisante pour exister entre eux. Pourtant, quelque chose avait changé. Pas dans son apparence. Pas dans ses traits. Mais dans la manière dont il occupait l’espace, comme si ce monde le rendait plus présent, plus… réel.
— Tu savais.
Ce n’était pas une accusation directe, mais ce n’était pas innocent non plus.
Vaelith inclina légèrement la tête, ses yeux sombres se posant sur elle avec une attention qui semblait mesurer chacun de ses mots.
— Que quoi ?
Elle fit un geste vague autour d’elle, sans vraiment savoir comment exprimer ce qu’elle ressentait.
— Que ça ne resterait pas… comme au début.
Elle marqua une légère pause, cherchant ses mots.
— Que ce ne serait pas juste… beau.
Le vent passa entre eux, soulevant légèrement les mèches sombres de Vaelith et faisant onduler les herbes autour de leurs jambes. Lythra sentit un frisson lui parcourir la nuque, mais elle ne recula pas.
— Tu voulais que ce soit parfait ? demanda-t-il calmement.
Elle secoua la tête, presque aussitôt.
— Non.
Sa voix était plus ferme.
— Mais je pensais que ça durerait un peu plus longtemps.
Elle détourna un instant le regard vers les arbres au loin, leurs feuilles toujours magnifiques, mais dont les couleurs semblaient maintenant porter quelque chose de plus lourd, de moins innocent.
— C’est comme si…
Elle s’interrompit, ses sourcils se fronçant légèrement.
— Comme si le monde respirait… mais pas correctement.
Le silence qui suivit fut plus dense.
Vaelith ne répondit pas immédiatement. Lorsqu’il parla, sa voix était plus basse, presque réfléchie.
— Tu ressens plus vite que prévu.
Lythra tourna la tête vers lui, cette fois avec une vraie question dans le regard.
— Plus vite que prévu ?
Il la fixa un instant, sans détourner les yeux.
— Ce monde n’est pas stable.
Le mot resta.
— Il ne l’a jamais été.
Lythra sentit une tension remonter lentement en elle, quelque chose de plus concret cette fois, moins diffus.
— À cause de la brèche.
Elle ne cherchait pas vraiment une réponse. Elle savait.
— Oui.
Le vent se leva légèrement, plus froid qu’auparavant, passant entre eux comme un souffle venu d’ailleurs.
— Et maintenant qu’elle est ouverte…
Elle laissa sa phrase en suspens.
Vaelith observa le sol un instant, puis releva les yeux vers elle.
— Elle ne l’est pas complètement.
Un léger silence.
— Pas encore.
Lythra inspira plus lentement, sentant son cœur battre un peu plus fort.
— Mais ça va arriver.
Il ne répondit pas tout de suite.
Puis :
— Ça dépend.
Le mot sembla s’ancrer plus profondément que les autres.
— De quoi ?
Elle ne le quittait plus des yeux.
Vaelith la regarda longuement, et cette fois, il n’y avait rien d’évitant dans son regard, rien qui cherchait à détourner ou à adoucir.
— De toi.
Le silence qui suivit ne fut pas immédiat.
Il s’installa progressivement, comme si le monde autour d’eux prenait le temps d’absorber ces mots avant de réagir.
Lythra sentit quelque chose vaciller en elle.
Pas une peur franche.
Pas encore.
Mais une faille.
Fine.
Discrète.
Suffisante.
Elle détourna légèrement les yeux, observant les herbes autour d’elle, leur couleur maintenant plus sombre, presque saturée, comme si elles réagissaient à cette tension nouvelle.
— Lythra.
La voix de Vaelith était plus basse maintenant.
Elle releva la tête.
— Tu voulais comprendre.
Un silence.
— Alors regarde.
Elle n’eut pas le temps de répondre.
Le monde réagit.
Pas violemment. Pas immédiatement. Mais assez pour qu’elle le sente.
Le sol sous ses pieds vibra légèrement, comme un frémissement retenu, comme si quelque chose, quelque part, venait de répondre à ces mots. Les herbes autour d’elle s’immobilisèrent un instant, puis reprirent leur mouvement, mais plus lentement, comme si leur rythme venait d’être altéré.
Lythra resta figée.
Son souffle suspendu.
Et dans ce moment précis, dans cette sensation étrange qui s’étendait sous sa peau, elle comprit quelque chose qu’elle n’avait pas encore formulé jusque-là.
Ce monde ne l’observait pas.
Il réagissait à elle.
Le vent se leva brusquement, plus fort cette fois, faisant plier les herbes et frémir les arbres dans un mouvement désaccordé.
Et tandis que cette tension s’installait autour d’elle, une pensée s’imposa lentement, presque malgré elle, comme une vérité qu’elle ne pouvait plus ignorer.
Elle n’était pas simplement venue ici.
Elle avait déclenché quelque chose.
Et peut-être… qu’elle n’en maîtrisait déjà plus les conséquences.

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