Chapitre 1

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Le silence après la vibration du monde ne disparut pas tout de suite. Il resta autour d’eux comme une fine poussière invisible, suspendu entre les herbes lilas, les arbres bleus et ce ciel doré dont la lumière semblait hésiter à devenir autre chose. Lythra ne bougeait plus, encore troublée par cette sensation étrange qui avait remonté sous ses pieds, cette réponse presque vivante venue du sol, comme si le monde l’avait sentie avant même qu’elle ne le comprenne vraiment.

Elle regarda les herbes autour d’elle, leurs longues tiges souples, leur couleur impossible, ces nuances de mauve profond et de violet clair qui glissaient les unes dans les autres dès que le vent passait. Dans son ancien monde, chaque couleur semblait avoir sa place, chaque chose appartenait à une logique simple, presque rassurante. Ici, rien n’était absurde, mais rien n’obéissait aux mêmes règles. Les arbres au loin, avec leurs feuilles bleues éclatantes, semblaient capter la lumière comme des éclats d’eau suspendus dans l’air, et lorsque le vent les traversait, ils ne bruissaient pas exactement comme des feuilles. Le son était plus grave, plus doux, presque cristallin, comme si chaque branche retenait une note.

Lythra inspira lentement.

L’air avait toujours cette densité particulière, cette richesse presque troublante qui lui donnait l’impression de respirer plus que de l’air. Elle avait la sensation que chaque souffle la remplissait d’un monde nouveau, que quelque chose s’ouvrait doucement dans sa poitrine et cherchait à s’y installer.

Vaelith ne parla pas immédiatement.

Il se tenait près d’elle, légèrement en retrait, assez proche pour qu’elle sente sa présence sans avoir besoin de le regarder, assez loin pour ne pas l’étouffer. C’était une distance étrange, mesurée, qui lui donnait l’impression qu’il la guidait sans jamais la pousser. Elle ne savait pas encore si cela la rassurait ou si cela la rendait plus vulnérable.

Finalement, elle tourna la tête vers lui.

Il observait le paysage, mais elle eut la certitude qu’il l’écoutait déjà, même avant qu’elle ne parle.

— C’est vraiment la magie qui fait ça ?

Sa voix était basse, presque prudente, comme si parler trop fort risquait de déranger l’équilibre fragile de cet endroit.

Vaelith ramena lentement son regard vers elle.

— Pas seulement.

Lythra fronça légèrement les sourcils.

— Pas seulement ?

Il baissa les yeux vers les herbes qui effleuraient leurs jambes.

— La magie ne recouvre pas ce monde comme une couche ajoutée. Elle en fait partie. Elle circule dans ce qui pousse, dans ce qui respire, dans ce qui se brise, dans ce qui recommence. Ici, elle n’est pas enfermée dans des règles aussi étroites que celles qu’on t’a données.

Lythra resta silencieuse quelques secondes, absorbant la phrase. Le mot règles avait aussitôt réveillé en elle le souvenir de sa mère, de sa tante, de leurs visages fermés, de leurs explications tardives et de tout ce qu’elles avaient appelé prudence. Elle sentit une crispation revenir dans sa mâchoire, légère mais tenace.

— Elles disaient que la magie devait être contenue.

— Elles avaient besoin de le croire.

— Tu dis ça comme si elles se trompaient complètement.

Vaelith la regarda sans détour.

— Elles se trompent lorsqu’elles confondent contenir et comprendre.

La réponse resta dans l’air.

Lythra détourna les yeux vers le champ, troublée malgré elle par la simplicité de ses mots. Il ne criait jamais. Il ne forçait jamais vraiment. Il posait des phrases qui semblaient d’abord calmes, presque neutres, puis elles s’enfonçaient en elle et déplaçaient quelque chose.

— Alors comprendre, ici… ça veut dire quoi ?

Il ne répondit pas tout de suite. Son regard glissa vers le sol, vers plusieurs petits cailloux éparpillés non loin d’eux, presque invisibles entre les herbes lilas. Ils étaient gris pâle, irréguliers, certains lisses, d’autres fendus, et Lythra ne leur aurait accordé aucune attention si Vaelith ne s’était pas légèrement tourné vers eux.

— Tu veux voir ?

Elle le regarda immédiatement.

— Voir quoi ?

— Comment elle répond.

Le cœur de Lythra battit un peu plus vite. Elle aurait pu demander si c’était dangereux, si elle devait reculer, si ce qu’il allait faire risquait d’attirer quelqu’un. Mais ces questions ne vinrent pas en premier. La première chose qu’elle ressentit fut une curiosité vive, presque enfantine, quelque chose de pur qui traversa un instant tout le reste.

— Oui.

Le mot sortit plus vite qu’elle ne l’avait prévu.

Vaelith inclina légèrement la tête, et pendant une seconde, quelque chose dans son regard sembla s’adoucir. Il ne sourit pas vraiment, mais la tension dans ses traits changea à peine, suffisamment pour qu’elle le remarque.

— Alors regarde bien. Pas seulement mes gestes. Regarde ce qui change autour.

Lythra se concentra aussitôt.

Vaelith leva lentement une main. Le mouvement était simple, presque dépouillé, sans grand geste spectaculaire, sans parole ancienne, sans formule murmurée. Sa main se suspendit dans l’air, paume tournée vers le sol, et pendant un moment il ne se passa rien.

Ou plutôt, elle crut qu’il ne se passait rien.

Puis les herbes autour des cailloux cessèrent de bouger.

Ce fut si subtil qu’elle ne l’aurait peut-être pas vu si Vaelith ne lui avait pas demandé d’observer. Le vent continuait de passer dans le champ, elle le sentait contre ses joues, dans ses cheveux, sur le tissu de sa robe, mais autour des pierres, les tiges lilas se figèrent comme si une bulle invisible venait de retenir leur mouvement.

Lythra retint son souffle.

— Tu vois ?

— Oui…

Sa voix n’était plus qu’un murmure.

Un premier caillou trembla.

Juste un frémissement.

Puis un autre.

Puis trois, quatre, cinq fragments se mirent à vibrer, chacun à son rythme au départ, comme s’ils résistaient à l’appel. Un léger bruit s’éleva du sol, un cliquetis discret, sec et minéral, et Lythra sentit un frisson courir le long de ses bras. Ce n’était pas seulement le fait que les pierres bougeaient. C’était la manière dont elles semblaient répondre, comme si quelque chose en elles avait été réveillé.

Vaelith ne bougeait presque pas. Seuls ses doigts s’étaient légèrement refermés, avec une lenteur précise, comme s’il ne tirait pas les cailloux vers lui mais les invitait à se souvenir d’une forme qu’ils pouvaient devenir.

Les fragments quittèrent le sol.

Pas brusquement.

Ils s’élevèrent de quelques centimètres, suspendus dans l’air, entourés de minuscules grains de terre qui brillaient dans la lumière dorée. Lythra sentit sa bouche s’entrouvrir sans qu’elle puisse s’en empêcher. Les cailloux tournoyaient maintenant, lentement, se rapprochant les uns des autres avec une hésitation presque vivante.

— Tu les forces ? demanda-t-elle, incapable de détacher les yeux de ce qu’elle voyait.

— Non.

— Alors pourquoi ils viennent ?

— Parce qu’ils sont faits de la même chose.

Elle fronça les sourcils, fascinée.

— La pierre ?

— La mémoire de la pierre.

Elle tourna brièvement la tête vers lui.

— Ça ne veut rien dire.

— Pas encore.

Il ne dit rien d’autre, et cette réponse, au lieu de l’agacer, la força à regarder encore plus attentivement.

Les cailloux se touchèrent enfin.

Le contact ne produisit pas de choc. Il n’y eut pas d’éclat, pas de bruit violent. Au contraire, les bords semblèrent s’assouplir, comme si la matière se souvenait qu’elle avait pu être une seule chose avant d’être divisée. Les fissures s’ouvrirent à la lumière, de fines lignes pâles courant sur les surfaces grises, puis les morceaux commencèrent à s’assembler.

Lythra sentit son cœur s’emballer.

Ce n’était pas une simple accumulation. Vaelith ne collait pas les cailloux entre eux. Il les remodelait. Ou plutôt, il les laissait se remodeler autour d’un centre invisible.

La forme grossit peu à peu, absorbant chaque fragment, chaque éclat, chaque poussière minérale arrachée au sol. La petite masse suspendue devant eux devint d’abord irrégulière, bosselée, presque laide, puis sa surface se tendit, ses angles se fondirent les uns dans les autres, et en quelques instants, un rocher plus large que les deux mains de Lythra prit forme dans l’air.

Elle resta figée.

Le rocher était imparfait, mais réel. Dense. Solide. Il tournait lentement sur lui-même, entouré d’une fine poussière brillante, et la lumière dorée soulignait ses veines internes, des lignes plus sombres qui traversaient la pierre comme des racines.

— Tu l’as créé…

Sa voix était pleine d’émerveillement.

Vaelith abaissa légèrement la main, et le rocher descendit avec douceur jusqu’au sol, où il se posa sans bruit, comme s’il avait toujours été là.

— Non.

Elle le regarda, presque frustrée qu’il refuse le mot.

— Si. Il n’était pas là avant.

— Les morceaux étaient là.

— Mais pas ça.

Elle désigna le rocher, les yeux brillants malgré elle.

— Ça, ça n’existait pas.

Vaelith observa la pierre un instant avant de répondre.

— J’ai réuni ce qui avait été séparé. J’ai donné une forme plus grande à ce qui existait déjà.

Lythra s’approcha du rocher avec une prudence presque respectueuse. Elle s’accroupit lentement, passa ses doigts sur la surface encore fraîche, et fut surprise par la sensation. Elle s’attendait à quelque chose d’instable, de fragile, comme si l’illusion pouvait se dissoudre sous sa main, mais la pierre était dure, lourde, véritable. Ses doigts suivirent les veines sombres qui la traversaient, et elle eut l’étrange impression de toucher une preuve.

— C’est magnifique, souffla-t-elle.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Elle releva les yeux vers lui.

— Pourquoi mon monde appelle ça dangereux ?

Il resta silencieux quelques secondes, et la lumière dorée du ciel souligna la pâleur de son visage, le noir profond de ses yeux, l’ombre de ses cornes.

— Parce que ce geste semble simple quand on le regarde de l’extérieur. Mais il demande de sentir ce qui accepte d’être lié, ce qui résiste, ce qui peut porter une nouvelle forme sans se briser.

Lythra se redressa lentement.

— Et si on force ?

— Alors la matière obéit peut-être.

Un silence.

— Mais elle garde la violence du geste.

Le frisson qui passa sur Lythra fut plus profond.

— Et ça devient interdit.

— Ça peut le devenir.

Elle regarda de nouveau le rocher.

— Donc ce n’est pas la magie qui est dangereuse.

Vaelith posa les yeux sur elle.

— Non.

— C’est la façon dont on l’utilise.

— C’est ce qu’on refuse d’entendre lorsqu’elle répond.

Cette phrase resta plus longtemps que les autres.

Lythra se tourna vers le champ. Elle regarda l’herbe lilas, les arbres bleus, le ciel doré. Pour la première fois depuis son arrivée, ce monde ne lui sembla plus seulement beau. Il lui sembla attentif. Complexe. Vivant d’une manière qui exigeait qu’on apprenne à l’écouter.

— Est-ce que je peux faire ça ?

La question lui échappa avant même qu’elle ne sache si elle voulait vraiment la poser.

Vaelith la regarda avec une intensité calme.

— Pas encore.

Elle sentit une pointe de déception, aussitôt remplacée par une envie plus forte.

— Mais un jour ?

— Oui.

Le mot entra en elle comme une promesse.

Lythra baissa les yeux vers ses mains. Elles lui semblaient soudain différentes, non parce qu’elles avaient changé, mais parce qu’elle venait de comprendre qu’elles pouvaient peut-être, un jour, appeler le monde à répondre.

— Tu m’apprendras ?

Vaelith s’approcha légèrement, assez pour que sa présence devienne plus nette, plus tangible, sans qu’il ne la touche.

— Si tu veux apprendre.

Elle releva la tête.

— Je veux.

La réponse fut immédiate.

Trop immédiate peut-être.

Mais elle ne la regretta pas.

Un silence se posa entre eux, plus intime que les précédents. Le vent reprit autour du rocher nouvellement formé, les herbes lilas recommencèrent à bouger là où elles s’étaient figées, et Lythra eut l’impression que le monde lui-même venait de relâcher son souffle.

Vaelith regarda la pierre, puis elle.

— Alors il faudra d’abord que tu oublies ce qu’on t’a appris à craindre.

Elle soutint son regard.

— Et si je n’y arrive pas ?

— Tu y arriveras.

Il le dit sans hésiter.

Sans dureté.

Comme une évidence.

Lythra sentit son cœur se serrer, non pas de peur, mais d’une émotion plus difficile à nommer, un mélange d’émerveillement, de reconnaissance et de désir d’être à la hauteur de ce qu’il voyait en elle.

Elle posa une dernière fois la main sur le rocher, doucement, presque comme une caresse.

Dans son ancien monde, on lui avait parlé de limites, d’interdits, de dangers, de sacrifices nécessaires pour que rien ne déborde. Ici, sous un ciel d’or, devant une pierre née de plusieurs fragments réunis, elle venait de voir autre chose.

Pas une menace.

Une possibilité.

Et cette possibilité brillait plus fort que toutes les mises en garde qu’on avait tenté de graver en elle.

Le contact de la pierre sous ses doigts dura plus longtemps qu’elle ne l’aurait cru. Lythra ne cherchait plus seulement à vérifier qu’elle était réelle, qu’elle ne disparaîtrait pas si elle retirait sa main. Elle en suivait les lignes, les aspérités, les légères variations de texture comme si chaque détail pouvait lui apprendre quelque chose qu’elle n’avait jamais su observer auparavant. Il y avait dans cette matière une forme de cohérence nouvelle, quelque chose de rassemblé, de stabilisé, qui n’existait pas dans les fragments dispersés qu’elle avait vus quelques instants plus tôt.

Elle retira lentement sa main.

Son regard ne quitta pas le rocher.

— C’est comme si… il avait toujours voulu devenir ça.

Sa voix était basse, réfléchie, presque étonnée par sa propre pensée.

Vaelith ne répondit pas immédiatement, mais elle sentit son attention se poser plus précisément sur elle, comme s’il attendait qu’elle aille au bout de ce qu’elle commençait à comprendre.

— Les morceaux étaient là, continua-t-elle, mais… ils n’étaient pas terminés.

Elle releva enfin les yeux vers lui.

— Tu ne leur as pas imposé une forme. Tu leur as permis d’en avoir une.

Un très léger silence s’installa.

Puis, presque imperceptiblement, quelque chose changea dans le regard de Vaelith.

— Tu apprends vite.

La phrase était simple.

Mais elle glissa en elle avec une intensité inattendue.

Lythra sentit une chaleur monter dans sa poitrine, rapide, presque brutale, comme si ces mots avaient trouvé un endroit en elle qui attendait précisément ça. Elle ne détourna pas les yeux. Au contraire, elle soutint son regard avec une attention plus vive, plus présente.

— Parce que j’observe.

Elle marqua une légère pause.

— Et parce que tu expliques.

Vaelith inclina légèrement la tête, comme s’il acceptait la réponse sans chercher à la corriger.

Le vent passa entre eux, plus doux cette fois, et les herbes lilas reprirent leur mouvement autour du rocher, comme si la tension précédente s’était dissipée. Lythra resta quelques secondes immobile, laissant cette sensation s’installer en elle, puis son regard se détacha enfin de la pierre pour se poser à nouveau sur le paysage.

Mais cette fois, elle ne regardait plus de la même manière.

Ce n’était plus seulement beau.

C’était structuré.

Chaque chose semblait contenir une possibilité, une forme latente, un mouvement qui ne demandait qu’à être compris plutôt qu’imposé. Les herbes n’étaient plus seulement des couleurs mouvantes, elles étaient une matière. Les arbres n’étaient plus seulement des silhouettes, mais des masses organisées, traversées de flux invisibles.

Elle fit quelques pas.

Lentement.

Comme si elle testait quelque chose.

— Si je regarde assez longtemps… je peux voir comment ça tient.

Elle parlait autant pour elle que pour lui.

Vaelith la suivit du regard, sans intervenir.

— Pas encore complètement, ajouta-t-il.

Elle s’arrêta.

Se tourna vers lui.

— Mais ça viendra.

Ce n’était pas une question.

Elle ne le formula pas comme telle.

Vaelith la fixa un instant, puis répondit simplement :

— Oui.

Le mot résonna différemment cette fois.

Pas comme une possibilité vague.

Comme une trajectoire.

Lythra sentit quelque chose se renforcer en elle, quelque chose de plus net que la simple curiosité qu’elle avait ressentie jusque-là. Ce n’était plus seulement l’envie de voir, de comprendre, de découvrir. C’était l’envie de faire partie de ce qu’elle voyait, de ne plus rester à l’extérieur.

Elle baissa légèrement les yeux vers ses mains.

Les mêmes mains.

Mais pas tout à fait.

— Dans mon monde… on nous apprend à faire attention.

Sa voix s’était faite plus posée.

— À ne pas dépasser. À ne pas essayer trop tôt.

Elle releva la tête.

— À rester à notre place.

Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était chargé de tout ce qu’elle venait de quitter.

Vaelith ne parla pas tout de suite. Lorsqu’il le fit, sa voix était plus basse, presque plus proche.

— Et tu y es restée ?

La question la traversa plus vite qu’elle ne l’aurait cru.

Elle ne répondit pas immédiatement.

Son regard se perdit un instant dans le champ lilas, mais cette fois, ce n’était pas pour fuir. C’était pour chercher.

— J’ai essayé.

Le mot était honnête.

— Mais ça n’a jamais suffi.

Un léger silence.

Puis elle ajouta, plus doucement :

— Je ne comprenais pas pourquoi.

Vaelith s’approcha d’un pas.

Pas assez pour la toucher.

Mais assez pour que sa présence devienne plus nette, plus difficile à ignorer.

— Parce que ce qu’on t’a appris n’était pas fait pour toi.

La phrase tomba sans violence.

Mais elle s’ancrera profondément.

Lythra sentit son souffle se bloquer une seconde.

Ses yeux se relevèrent vers lui, plus rapidement cette fois, comme si elle cherchait à vérifier qu’il ne venait pas de dire quelque chose d’irréversible.

— Pas fait pour moi…

Elle répéta les mots lentement.

— Tu veux dire que…

Elle s’interrompit.

Vaelith la regardait sans détour.

— Tu as toujours été en décalage.

Un frisson lui remonta le long de la nuque.

— Et eux ?

Elle désigna vaguement derrière elle, vers un monde qui n’était plus là mais qui existait encore en elle.

— Ils avancent avec ce qu’ils connaissent.

Il marqua une pause.

— Toi, tu cherchais déjà autre chose.

Le silence se referma doucement autour de cette phrase.

Et cette fois, Lythra ne détourna pas le regard.

Quelque chose venait de s’aligner en elle.

Pas complètement.

Pas parfaitement.

Mais suffisamment pour que ça fasse sens.

Elle inspira profondément.

Plus lentement.

— Alors je vais apprendre.

Sa voix ne trembla pas.

— Vraiment.

Le vent se leva légèrement, comme une réponse discrète.

Vaelith ne parla pas.

Mais il ne la quittait pas des yeux.

Lythra fit un pas vers lui.

Puis un autre.

Et cette fois, elle ne s’arrêta pas à distance.

Elle se plaça à sa hauteur.

Assez proche pour sentir la chaleur de sa présence.

— Tu m’as montré ce que tu pouvais faire.

Elle baissa brièvement les yeux vers le rocher, puis les releva.

— Et moi, je ne veux pas juste regarder.

Le silence s’étira.

Mais elle continua :

— Je veux comprendre assez pour avancer.

Elle marqua une pause.

Son regard se durcit légèrement.

— Pas seule.

Le mot resta.

Vaelith inclina très légèrement la tête.

— Tu penses pouvoir suivre ?

Il n’y avait pas de défi dans sa voix.

Mais il y avait quelque chose.

Une mesure.

Une attente.

Lythra soutint son regard sans hésiter.

— Non.

Le mot sortit immédiatement.

Puis elle ajouta :

— Mais je peux apprendre à ne plus rester derrière.

Le vent passa entre eux.

Plus fort cette fois.

Les herbes se plièrent légèrement autour de leurs jambes.

Vaelith resta immobile.

Puis, presque imperceptiblement :

— Alors avance.

Le mot était simple.

Mais il portait quelque chose de plus grand.

Lythra sentit une énergie nouvelle s’installer en elle, quelque chose de plus concret que la simple fascination qu’elle avait ressentie jusque-là. Ce n’était plus seulement un monde qu’elle découvrait.

C’était un chemin.

Et pour la première fois depuis longtemps, elle n’avait pas l’impression de devoir demander la permission pour le suivre.

Elle se tourna légèrement vers l’horizon.

Les arbres bleus.

Le ciel doré.

L’espace ouvert devant eux.

Puis elle fit un pas.

Sans attendre.

Sans se retourner. Et lorsqu’elle sentit Vaelith avancer à ses côtés, elle comprit que ce n’était pas seulement elle qui progressait.

C’était eux deux.

Leur avancée ne s’interrompit pas immédiatement, mais elle perdit peu à peu son rythme initial, comme si le monde lui-même imposait une lenteur différente à chacun de leurs pas. Lythra sentit très clairement le moment où la lumière changea, non pas en disparaissant brutalement, mais en se transformant, en glissant vers une teinte plus chaude, plus dense, comme si le ciel retenait encore l’or du jour tout en laissant monter quelque chose de plus profond.

Elle leva légèrement les yeux.

Le doré éclatant qui baignait le paysage s’était adouci, tirant maintenant vers des nuances orangées, presque cuivrées, qui enveloppaient les arbres bleus d’une lumière nouvelle. Le contraste était saisissant. Les feuilles semblaient plus sombres, mais aussi plus vivantes, comme si la nuit qui approchait révélait des couches qu’elle n’avait pas encore perçues. Les ombres s’allongeaient lentement entre les troncs, glissant sur le sol lilas avec une fluidité étrange, presque irréelle.

Lythra ralentit, absorbée malgré elle.

Le vent avait changé lui aussi. Plus doux, mais plus présent, comme un souffle régulier qui traversait le champ sans le brusquer, faisant onduler les herbes autour d’eux dans un mouvement continu, presque hypnotique. Chaque brin semblait capter la lumière déclinante et la transformer en reflets mouvants, comme une mer silencieuse qui respirait sous leurs pas.

— La lumière ne disparaît pas ici…

Sa voix était basse, presque absorbée par ce qu’elle voyait.

Vaelith tourna légèrement la tête vers elle, sans cesser d’avancer.

— Elle se déplace.

Lythra hocha très légèrement la tête, comme si elle comprenait instinctivement ce qu’il voulait dire, même sans en saisir toutes les nuances. Elle continua d’observer le ciel, cette couleur orangée qui s’approfondissait lentement, gagnant en intensité à mesure que le jour cédait.

Puis elle les vit.

Au début, elle crut à un reflet, une illusion liée à la lumière changeante. De petites lueurs, à peine visibles, apparurent à la limite de son champ de vision, flottant entre les herbes et les premières ombres. Elle cligna des yeux, pensant les perdre, mais elles restèrent.

Des points de lumière rose.

Très doux.

Très faibles.

Mais bien réels.

Ils s’élevaient lentement depuis le sol, comme si la nuit les appelait, tourbillonnant autour d’eux avec une légèreté presque irréelle. Leur couleur n’était pas uniforme ; certaines tiraient vers un rose pâle, presque translucide, d’autres vers une teinte plus soutenue, presque vibrante, et chacune laissait derrière elle une traînée lumineuse à peine perceptible, comme un fil qui disparaissait aussitôt qu’il apparaissait.

Lythra s’arrêta complètement.

Son regard suivit l’une d’elles, fascinée.

— C’est…

Elle tendit légèrement la main, sans vraiment chercher à les toucher, mais comme si elle voulait vérifier qu’elles existaient réellement.

— Elles ne fuient pas ?

Une des lucioles passa près de ses doigts, sa lumière pulsant doucement, comme un battement lent.

Vaelith observa la scène sans intervenir.

— Elles ne craignent pas ce qui ne les attaque pas.

Lythra laissa échapper un léger souffle.

— Elles sont magnifiques…

Le mot sortit naturellement, sans retenue.

Elle se redressa lentement, son regard suivant le mouvement des petites lumières qui tournaient maintenant autour d’eux, dessinant des spirales lentes dans l’air, comme si elles traçaient des chemins invisibles entre le jour qui disparaissait et la nuit qui s’installait.

— Dans mon monde… la nuit efface.

Sa voix s’était faite plus douce.

— Ici, elle révèle.

Vaelith ne répondit pas immédiatement, mais son regard se posa sur elle avec plus d’attention.

— Tu commences à voir.

Elle sentit une légère chaleur remonter en elle à ces mots, plus douce que la précédente, mais plus stable, comme quelque chose qui s’installait.

Le silence s’étira entre eux, mais il n’était pas vide. Il était rempli de ces lumières mouvantes, du souffle du vent, du glissement lent de la lumière vers l’ombre. Lythra reprit sa marche, plus lentement encore, comme si chaque pas devait s’accorder à ce rythme nouveau.

Puis son regard glissa vers le sol, vers ces pierres qu’elle ne voyait plus de la même manière depuis que Vaelith les avait rassemblées.

La pensée revint naturellement.

Plus claire.

Plus directe.

Elle s’arrêta de nouveau.

— Est-ce que je peux apprendre ?

La question s’inséra dans l’instant sans le briser.

Vaelith tourna la tête vers elle.

— Apprendre quoi ?

Elle ne détourna pas le regard, mais son attention resta un instant partagée entre lui et les lucioles qui continuaient de tourner lentement autour d’eux.

— Faire ça.

Sa main se leva légèrement, désignant à la fois le sol, la pierre, le monde.

— Comprendre comme toi. Utiliser la magie.

Le silence qui suivit fut plus long cette fois, mais il ne pesait pas. Il semblait s’accorder au mouvement des lumières autour d’eux, comme si la réponse devait s’installer au même rythme.

— Tu peux apprendre, dit finalement Vaelith.

Le mot ouvrit quelque chose en elle.

Elle tourna complètement la tête vers lui, plus attentive.

— Vraiment ?

— Oui.

Lythra sentit une impulsion monter en elle, rapide, presque irréfléchie.

— Alors apprends-moi.

Sa voix portait quelque chose de plus vif, plus engagé.

Vaelith la fixa un instant, comme s’il observait plus que la demande elle-même.

— Ce que je fais ne s’apprend pas en marchant dans un champ.

Elle eut un léger mouvement de frustration.

— Alors comment ?

— Il existe des lieux pour ça.

Il marqua une pause, laissant le mot s’installer.

— Une école.

Lythra répéta le mot, plus lentement.

— Une école…

Elle regarda à nouveau les lucioles, leur mouvement régulier, presque organisé, comme si même leur danse répondait à une forme d’apprentissage invisible.

— Ils apprennent à ressentir la magie avant de l’utiliser.

Elle hocha légèrement la tête.

— À écouter ce qui accepte d’être transformé.

Quelque chose se tendit en elle.

Elle savait déjà.

— Je ne pourrai pas y aller.

Le mot tomba plus doucement que prévu.

Vaelith ne détourna pas les yeux.

— Pourquoi ?

Elle esquissa un léger sourire sans joie.

— Tu crois vraiment qu’ils vont accepter quelqu’un comme moi ?

Sa voix resta calme, mais plus basse.

— Quelqu’un qui vient de l’autre monde…

Elle observa une luciole qui passait entre eux, sa lumière reflétée dans les yeux sombres de Vaelith.

— Quelqu’un qui a ouvert une brèche.

Le silence qui suivit fut plus dense.

Le vent se leva légèrement, faisant dériver les petites lumières autour d’eux.

— Ils ne me laisseront jamais entrer.

Elle détourna légèrement le regard, observant les arbres plongés dans cette lumière orangée qui glissait maintenant vers une teinte plus sombre.

— Même si je veux apprendre… ça ne changera rien.

Les lucioles tournaient toujours, plus nombreuses maintenant, dessinant autour d’eux un espace presque fermé, comme une sphère lumineuse fragile.

Vaelith s’arrêta.

Lythra fit encore un pas avant de se retourner vers lui.

Il la regardait différemment.

Plus fixe.

Plus décidé.

— Alors on trouvera un moyen.

Sa voix était basse, mais ancrée.

Lythra le fixa.

— Un moyen ?

— Oui.

Elle secoua légèrement la tête.

— Tu ne sais même pas comment.

— Pas encore.

Le mot resta.

— Mais ça ne veut pas dire que ça n’existe pas.

Le vent passa entre eux, soulevant légèrement ses cheveux tressés, les mèches rouges captant la lumière des lucioles qui se reflétaient brièvement dans leurs mouvements.

— Ils ne décident pas de ce que tu peux devenir.

Elle le regarda plus intensément.

— Ils ont toujours décidé.

Vaelith fit un pas vers elle, réduisant légèrement la distance.

— Parce que tu les as laissés faire.

La phrase la frappa plus fort que prévu.

Elle ne répondit pas immédiatement.

Les lucioles tournaient toujours autour d’eux, leurs lumières pulsant doucement dans l’air qui devenait plus sombre.

— Et maintenant ?

Sa voix était plus basse.

Vaelith la fixa.

— Maintenant, tu peux choisir autrement.

Le silence se referma doucement autour d’eux.

Lythra observa son visage, la manière dont la lumière rose et orangée se reflétait dans ses traits, dans ses yeux, dans cette présence qu’elle ne pouvait plus ignorer.

— On ira.

Sa voix reprit, plus assurée.

— Tous les deux.

Elle sentit son cœur battre plus fort.

— Comment ?

Elle ne chercha pas à cacher le doute.

Vaelith esquissa un léger mouvement, presque un sourire, mais plus discret, plus retenu.

— Tu me fais confiance ?

La question resta suspendue, portée par le mouvement lent des lucioles.

Lythra le regarda longuement.

Elle ne savait pas.

Pas vraiment.

Elle ne savait pas comment ils allaient faire, ni ce que cela impliquerait réellement.

Mais elle savait une chose.

Elle n’avait plus envie de reculer.

Elle inspira doucement.

— Oui.

Le mot sortit sans hésitation.

Et quelque chose en elle se relâcha immédiatement.

Pas complètement.

Mais assez pour laisser place à une sensation nouvelle.

Une confiance simple.

Instinctive.

Elle détourna légèrement les yeux, puis revint à lui.

Et sans qu’elle puisse l’empêcher—

un sourire naquit sur ses lèvres.

Léger.

Sincère.

Presque inattendu.

Même si elle ne savait pas comment ils allaient y parvenir…

elle croyait déjà qu’ils y arriveraient.

Ensemble.

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