Chapitre 2

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La nuit s’était pleinement installée sans jamais briser ce qui avait précédé, comme si le monde refusait toute rupture nette et préférait prolonger chaque transition jusqu’à la rendre presque imperceptible. La lumière dorée du ciel avait lentement glissé vers des teintes plus profondes, plus sombres, laissant derrière elle un orangé dense qui s’effaçait peu à peu au profit d’un bleu obscur, traversé de nuances mouvantes que Lythra n’aurait su nommer.

Les lucioles roses tournaient toujours autour d’eux, mais leur mouvement avait changé. Elles n’étaient plus seulement des points lumineux dispersés dans l’air. Elles formaient des trajectoires, des spirales lentes, comme si elles dessinaient quelque chose d’invisible, quelque chose que ce monde comprenait mieux qu’elle.

Lythra marchait à côté de Vaelith sans chercher à rompre le silence. Elle n’en ressentait pas le besoin. Ce silence-là n’était pas vide, ni pesant. Il était rempli de ce qu’elle voyait, de ce qu’elle découvrait, de ce qu’elle n’arrivait pas encore à exprimer.

Mais une pensée finit par s’imposer.

Simple.

Pratique.

Presque banale, et pourtant étrangère dans cet endroit.

Elle ralentit légèrement, puis tourna la tête vers lui.

— On va dormir où ?

Sa voix s’inséra naturellement dans le calme de la nuit.

Vaelith ne répondit pas immédiatement. Il la regarda un instant, comme s’il mesurait la question au-delà de sa simplicité, puis, sans un mot, il tendit la main vers elle.

Le geste était fluide.

Naturel.

Mais inattendu.

Lythra n’eut pas le temps de réfléchir.

Ses doigts rencontrèrent les siens.

Et le contact la traversa immédiatement.

Un frisson remonta le long de son bras, rapide, incontrôlé, comme si son corps réagissait avant même qu’elle ne comprenne pourquoi. Sa respiration se suspendit une fraction de seconde, et son cœur accéléra sans qu’elle puisse le retenir, battant plus fort, plus vite, comme si ce simple geste avait déplacé quelque chose en elle.

Elle ne retira pas sa main.

Au contraire.

Ses doigts se refermèrent légèrement.

Comme si c’était instinctif.

Vaelith ne commenta pas. Il ne ralentit pas non plus. Il se contenta de l’entraîner doucement, sans brusquer son mouvement, ajustant simplement sa trajectoire comme si ce lien venait d’établir une direction évidente.

Ils marchèrent ainsi.

Un moment.

Sans qu’elle sache combien de temps.

Le sol changea peu à peu sous leurs pas, devenant moins souple, plus irrégulier, et les herbes lilas se firent plus rares, remplacées par une matière plus dense, presque minérale, qui captait la lumière d’une manière différente. Lythra leva les yeux, et ce qu’elle vit ralentit immédiatement ses pas.

La colline se dressait devant eux.

Immense.

Ses pentes n’étaient pas recouvertes d’herbe comme le reste du paysage, mais d’une matière qui semblait presque cristalline, une surface améthyste aux nuances profondes, oscillant entre le violet sombre et des éclats plus clairs qui accrochaient la lumière des lucioles. Des milliers de points lumineux, minuscules, parsemaient la surface, comme si la colline elle-même retenait des fragments de lumière dans sa structure.

Le dégradé était saisissant.

Du bas, où la couleur restait plus sombre, presque opaque, jusqu’au sommet où elle se diluait en reflets plus clairs, presque translucides, la colline semblait respirer sous la lumière mouvante de la nuit.

Lythra s’arrêta.

Complètement.

Sa main toujours dans celle de Vaelith.

— C’est…

Elle ne termina pas.

Elle n’avait pas besoin.

Ses yeux parcouraient chaque détail, chaque variation de couleur, chaque reflet qui glissait sur la surface.

— Une ancienne formation, dit Vaelith doucement.

Elle tourna légèrement la tête vers lui, sans détacher totalement son regard de la colline.

— C’est de la pierre ?

— Pas exactement.

Il observa la surface un instant.

— C’est ce qu’il reste de quelque chose qui a changé trop vite.

Le mot resta.

Lythra fronça légèrement les sourcils.

— Trop vite ?

Mais Vaelith ne développa pas.

Il reprit doucement leur avancée, la guidant vers la base de la colline, là où la matière améthyste devenait plus sombre, plus dense. Le sol résonnait légèrement sous leurs pas maintenant, un son discret, presque cristallin, qui amplifiait chaque mouvement.

Ils s’arrêtèrent devant une ouverture.

Une grotte.

Elle ne se détachait pas brutalement du paysage. Au contraire, elle semblait s’y fondre, comme une fissure naturelle dans la matière violette, dont les bords captaient encore la lumière des lucioles qui tournaient lentement autour d’eux.

Lythra observa l’entrée.

Puis l’intérieur.

L’obscurité n’y était pas totale. Une lueur diffuse, presque bleutée, semblait provenir de la roche elle-même, comme si la grotte retenait une lumière plus ancienne, plus profonde.

— On va rester là ?

Sa voix était plus basse maintenant.

Vaelith hocha légèrement la tête.

— Pour cette nuit.

Le silence s’installa doucement.

Lythra sentit sa main toujours liée à la sienne, et cette fois, elle en prit pleinement conscience. La chaleur, la texture, la présence… tout semblait plus net, plus intense dans cette obscurité partielle.

Elle n’avait pas envie de lâcher.

Elle ne savait pas pourquoi.

Elle releva les yeux vers lui.

Et cette fois, elle remarqua quelque chose.

Plus précisément.

Sa silhouette.

Ses traits.

— Tu changes.

Le mot lui échappa sans qu’elle ne le retienne.

Vaelith ne sembla pas surpris.

— Oui.

Il marqua une pause.

— Ça va continuer.

Lythra fronça légèrement les sourcils.

— Comment ça ?

Il lâcha doucement sa main.

Le contact disparut.

Et immédiatement, quelque chose manqua.

Elle ne bougea pas.

Mais elle le sentit.

Vaelith leva légèrement la main, effleurant brièvement l’une de ses cornes.

— Elles vont disparaître.

Lythra le fixa.

— Disparaître ?

— Progressivement.

Sa voix restait calme.

— Mon apparence va s’adapter.

Il passa brièvement ses doigts dans ses cheveux noirs.

— La couleur aussi.

Un léger silence.

— Elle deviendra plus claire. Plus… cendrée.

Lythra le regardait avec une attention nouvelle, presque troublée.

— Pourquoi ?

Il détourna légèrement le regard vers l’intérieur de la grotte.

— Parce que je ne suis plus exactement ce que j’étais.

Le mot resta.

— Et pas encore ce que je vais devenir.

Lythra sentit un léger frisson remonter en elle, différent du précédent.

Plus profond.

— Combien de temps ?

Vaelith secoua légèrement la tête.

— Je ne sais pas.

Un silence.

— Ça dépend.

Elle le regarda plus intensément.

— De quoi ?

Il ramena son regard vers elle.

— De l’équilibre.

Le mot résonna différemment dans la nuit.

Les lucioles continuaient de tourner autour d’eux, leurs lumières roses se reflétant dans la surface améthyste de la colline, dans les contours de la grotte, dans les yeux sombres de Vaelith.

Lythra resta immobile.

Observant.

Comprenant sans comprendre complètement.

Mais une chose était sûre.

Tout ici changeait.

Et eux avec.

Elle inspira doucement, puis fit un pas vers l’entrée de la grotte.

Sans regarder derrière elle.

Sans hésiter.

Parce qu’au fond, elle avait déjà accepté.

De suivre ce mouvement.

Vaelith ne s’engagea pas immédiatement dans la grotte. Son regard se posa ailleurs, légèrement au-delà de l’ouverture, et Lythra suivit instinctivement la direction de ses yeux. Elle n’avait rien remarqué jusque-là, trop absorbée par la colline et par la manière dont la nuit s’était installée, mais à mesure que son attention se précisait, une forme se détacha lentement de l’obscurité.

Un arbre.

Immense.

Il s’élevait à quelques mètres à peine, mais sa taille le rendait presque invisible au premier regard, comme s’il appartenait à une échelle que son esprit n’avait pas immédiatement intégrée. Son tronc, large et sombre, montait sur plusieurs dizaines de mètres, et ses branches s’étendaient haut au-dessus d’eux, se perdant dans les teintes bleutées du ciel nocturne.

Ses feuilles attirèrent immédiatement le regard de Lythra.

Elles étaient vastes.

Beaucoup trop vastes pour être naturelles selon ce qu’elle connaissait.

Chacune semblait mesurer près d’un mètre, peut-être plus, et leur surface lisse captait la lumière des lucioles avec une intensité particulière. Certaines tiraient vers un bleu cyan presque lumineux, d’autres vers un bleu profond, presque nocturne, et ensemble, elles formaient une canopée mouvante qui ressemblait moins à un feuillage qu’à une mer suspendue.

— Je ne l’avais pas vu…

Sa voix était à peine audible.

Vaelith ne répondit pas. Il s’approcha de l’arbre avec une simplicité presque familière, comme s’il connaissait déjà cet endroit, comme s’il savait exactement ce qu’il cherchait.

Lythra resta en retrait, observant chacun de ses gestes.

Il leva la main.

Lentement.

Sans brusquerie.

Et cette fois, elle savait quoi regarder.

Les feuilles ne réagirent pas immédiatement. Puis, très légèrement, presque imperceptiblement, certaines d’entre elles se mirent à frémir, indépendamment du vent. Lythra retint son souffle. Huit feuilles se détachèrent doucement, glissant hors de leur branche sans se déchirer, comme si leur attache cédait d’elle-même plutôt que d’être arrachée.

Elles s’élevèrent.

Lentement.

Tournoyant dans l’air avec une légèreté presque irréelle, leurs couleurs se mêlant dans un mouvement fluide, captant la lumière rose des lucioles qui dansaient encore autour d’eux. Lythra sentit son cœur accélérer légèrement. Elle ne détournait plus les yeux.

Vaelith ne faisait presque rien.

Ou du moins, ses gestes étaient si minimes qu’ils semblaient insignifiants.

Ses doigts se refermèrent légèrement.

Et les feuilles répondirent.

Elles se rapprochèrent les unes des autres, leurs larges surfaces se chevauchant, se pliant avec une précision naturelle, comme si leur structure elle-même savait comment s’organiser. Il les plia en deux, lentement, avec cette même douceur maîtrisée, puis les laissa descendre à l’intérieur de la grotte.

Lythra recula légèrement pour lui laisser de l’espace.

Les feuilles se déposèrent sur le sol, formant une surface souple, tressée presque instinctivement par la manière dont elles s’imbriquaient. Leur texture semblait déjà différente, plus dense, plus stable, comme si la magie ne se contentait pas de les déplacer, mais ajustait ce qu’elles étaient.

Vaelith ne s’arrêta pas.

Il reprit le même geste.

Mais cette fois, son attention se partagea.

Lythra le vit très clairement.

Sa main se leva à nouveau, attirant d’autres feuilles, mais en même temps, de fines particules se détachèrent de la colline améthyste derrière eux. Elles s’élevèrent dans l’air, presque invisibles au départ, puis se mirent à briller légèrement en s’approchant, comme une poussière minérale chargée de lumière.

Elles vinrent se mêler aux feuilles.

Se déposer sur leur surface.

S’y fixer.

Et lentement, sous le mouvement contrôlé de ses doigts, l’ensemble se transforma.

Les feuilles devinrent plus résistantes.

Leur souplesse resta, mais quelque chose en elles se renforça, comme si cette matière cristalline venait stabiliser leur structure sans la rigidifier.

Lythra sentit un frisson parcourir ses bras.

Ce n’était pas seulement beau.

C’était précis.

Réfléchi.

Maîtrisé.

Vaelith laissa finalement l’ensemble descendre.

Puis, sans un mot, il le prit entre ses mains et s’approcha d’elle.

Le geste était simple.

Direct.

Mais lorsqu’il déposa la couverture entre ses bras—

Lythra sentit immédiatement la différence.

La douceur.

Elle inspira brusquement.

Le contact était plus léger que ce qu’elle avait imaginé, presque aérien, comme si la matière ne pesait rien, et pourtant elle enveloppait ses doigts avec une chaleur immédiate, douce, stable, comme un feu discret qui ne brûlait pas mais réchauffait profondément.

Ses yeux se relevèrent vers lui.

— C’est…

Elle n’acheva pas.

Elle n’en avait pas besoin.

Vaelith la regardait.

Simplement.

Elle serra légèrement la couverture contre elle, encore surprise par la sensation.

— Merci.

Le mot sortit plus doucement que prévu.

Il inclina légèrement la tête.

Sans répondre.

Mais son regard resta sur elle une seconde de plus que nécessaire.

Puis ils entrèrent dans la grotte.

L’intérieur était plus vaste qu’elle ne l’avait imaginé. Les parois améthystes captaient la lumière extérieure et la transformaient en une lueur diffuse, presque bleutée, qui suffisait à dessiner les contours de l’espace sans jamais plonger l’endroit dans l’obscurité totale.

Le sol était lisse, légèrement froid au premier contact, mais les feuilles tressées formaient maintenant une surface accueillante.

Lythra s’agenouilla.

Puis s’assit.

Elle passa une main sur le matelas improvisé, ressentant la texture, la souplesse, cette impression étrange d’être à la fois soutenue et enveloppée.

Vaelith s’installa à côté d’elle.

Sans précipitation.

Sans distance excessive non plus.

Ils étaient proches.

Assez pour sentir la présence de l’autre.

Lythra déplia légèrement la couverture et la laissa glisser sur ses épaules. La chaleur se diffusa immédiatement, douce, constante, comme si elle s’adaptait à elle.

Elle laissa échapper un souffle presque imperceptible.

— C’est comme…

Elle chercha.

— Comme si ça me connaissait déjà.

Vaelith ne répondit pas.

Mais elle sentit son regard sur elle.

Encore.

Puis il se leva légèrement.

Lythra tourna la tête, curieuse.

Il tendit la main vers l’extérieur de la grotte. Une branche, longue et fine, posée non loin, se souleva lentement et glissa jusqu’à lui. Il la saisit sans effort, puis, d’un simple mouvement de doigts, il fit apparaître une flamme.

Pas une explosion.

Pas une étincelle brutale.

La flamme naquit.

Comme si elle avait toujours été là.

Elle s’accrocha au bout du bois, stable, vive, éclairant les parois d’une lumière plus chaude qui se mêla immédiatement aux reflets améthystes.

Vaelith fixa la branche contre la paroi de la grotte, la stabilisant d’un geste précis.

La lumière changea.

Plus douce.

Plus intime.

Les reflets dansèrent sur les murs, sur le sol, sur leurs visages.

Lythra observa la scène en silence, absorbée.

Puis Vaelith se tourna vers elle.

Et cette fois

il ne détourna pas le regard.

Il la fixa.

Longuement.

Sans parler.

Et dans cette lumière nouvelle, entre la chaleur de la couverture, le souffle discret du feu et les lucioles qui continuaient de tourner à l’entrée de la grotte, Lythra sentit quelque chose se tendre doucement en elle.

Pas une peur.

Pas une fuite.

Quelque chose de plus lent.

Plus profond.

Quelque chose qui ne lui donnait pas envie de s’éloigner.

Elle ne bougea pas.

Elle soutint son regard.

Et sans vraiment comprendre pourquoi, son cœur battait encore plus fort.

La chaleur du feu s’était installée de manière stable dans la grotte, diffusant une lumière douce qui se mêlait aux reflets améthystes des parois, si bien que l’espace semblait respirer lentement autour d’eux. Lythra ne prêtait plus attention au passage du temps, car ici, rien ne semblait se découper en instants distincts ; tout s’étirait, se fondait, se prolongeait dans une continuité presque hypnotique. Elle était assise, légèrement tournée vers Vaelith, la couverture toujours serrée autour de ses épaules, et elle ressentait encore cette chaleur diffuse qui ne venait pas seulement du feu, mais de quelque chose de plus subtil, comme si la matière elle-même s’était adaptée à elle.

Elle l’observait depuis plusieurs secondes sans chercher à détourner son regard, comme si quelque chose en elle avait cessé de vouloir se protéger. La lumière faisait ressortir des détails qu’elle n’avait pas pris le temps de voir jusque-là, des nuances dans ses traits, dans la manière dont il restait immobile, presque trop immobile, comme s’il retenait en lui une quantité de choses qu’il ne laissait pas encore sortir.

Elle inspira lentement, laissant le silence s’installer encore un peu avant de parler.

— Ta malédiction… tu peux m’en parler ?

Sa voix était douce, mais elle ne tremblait pas. Elle n’avait plus peur de poser la question.

Vaelith ne répondit pas immédiatement. Son regard glissa vers la flamme, comme si ce point de lumière était nécessaire pour stabiliser ce qu’il allait dire, et lorsqu’il parla enfin, sa voix semblait légèrement différente, plus profonde, comme si elle remontait de quelque chose d’ancien.

— Je peux t’en dire une partie.

Lythra hocha très légèrement la tête, sans quitter ses yeux.

— Une partie me suffit.

Le silence qui suivit ne fut pas vide, et sans qu’elle comprenne exactement pourquoi, elle sentit déjà quelque chose changer en elle, comme si ses pensées s’écartaient pour laisser passer autre chose.

— Je n’ai pas toujours été comme ça.

Les mots ne restèrent pas seulement dans l’air.

Ils prirent forme.

D’abord de manière floue, presque imperceptible, comme une sensation plutôt qu’une image, puis peu à peu, quelque chose se dessina derrière ses yeux, sans qu’elle ait besoin de les fermer. Elle n’était plus seulement dans la grotte, ou plutôt, elle y était encore, mais en même temps ailleurs, comme si les paroles de Vaelith ouvraient un passage qu’elle n’avait pas besoin de franchir physiquement.

Elle perçut un autre lieu, structuré, ordonné, traversé de lignes droites et de formes rigides, un espace qui semblait fonctionner selon des règles strictes, presque étouffantes. Elle ne distinguait pas tous les détails, mais elle ressentait très clairement la présence d’un cadre, d’une hiérarchie, de quelque chose qui imposait plus qu’il ne laissait exister.

— J’étais humain.

La silhouette apparut.

Pas nette, pas totalement définie, mais suffisamment présente pour qu’elle la reconnaisse comme étant lui. Il se tenait droit, ancré, entouré d’autres présences floues, indistinctes, mais nombreuses, comme un ensemble dans lequel il avait une place précise.

— J’avais une place… un rôle.

Les mots semblaient renforcer la vision. Elle sentit le poids de cette position, non pas comme une liberté, mais comme une direction imposée, quelque chose qu’il devait suivre sans réellement le questionner.

— Et une idée très précise de ce que je devais devenir.

La sensation devint plus lourde, plus dense, comme une pression constante qui guidait chaque mouvement.

— Comme moi…

Le mot lui échappa presque sans qu’elle s’en rende compte, et lorsqu’il répondit simplement « oui », quelque chose se fixa en elle, comme une évidence qu’elle n’avait jamais formulée aussi clairement.

— Au début, j’ai suivi… parce que c’était logique.

La silhouette avançait dans un espace étroit, encadré, où chaque direction semblait déjà tracée, et Lythra sentit une tension monter doucement en elle, comme si elle reconnaissait ce mouvement, cette absence de choix.

— Puis j’ai vu les limites… les règles.

Et la vision changea.

Les lignes qui semblaient solides se fissurèrent légèrement, les contours perdirent de leur stabilité, comme si ce qui avait toujours été accepté commençait à révéler ses failles.

— J’ai essayé de comprendre ce qu’il y avait après… ce qu’on m’interdisait de voir.

La silhouette s’écarta du chemin, et immédiatement, la tension dans la vision devint plus violente, plus présente, comme si le simple fait de dévier suffisait à déclencher quelque chose.

— Ils ont appelé ça une menace.

Et tout bascula.

La forêt apparut sans transition nette, dense, étouffante, remplie d’ombres trop épaisses pour laisser passer la lumière. Lythra sentit le froid sans qu’il soit réellement là, sentit le poids du silence, de cet espace fermé qui ne semblait offrir aucune échappatoire.

— Ils m’ont enfermé.

Elle le vit.

Seul.

Immobile.

Au centre de cet espace hostile, comme s’il avait été placé là sans possibilité de mouvement, sans possibilité de retour.

— Dans cette forêt…

Sa voix était presque un souffle.

— Oui.

Et cette fois, la vision ne se contenta pas de montrer un instant.

Elle s’étira.

Le temps passa, ou plutôt, il se dilua. Il n’y avait plus de repères clairs, plus de jour, plus de nuit, seulement une continuité lourde, étouffante, qui ne semblait jamais s’interrompre. Elle le voyait encore, mais différemment. Moins en mouvement. Moins ancré dans une pensée claire.

— Combien de temps ?

Elle posa la question sans même savoir si elle voulait entendre la réponse.

— Deux mille ans.

Le mot résonna en elle comme une cassure silencieuse.

Elle resta immobile, incapable de répondre immédiatement, et dans la vision, elle sentit ce que cela signifiait réellement. Ce n’était pas seulement une durée. C’était une usure. Une lente disparition.

— Deux mille ans… sans parler à personne…

Elle le voyait encore, mais maintenant, quelque chose avait changé. Les mouvements étaient plus rares, les réactions plus lentes, comme si le monde lui-même avait cessé de lui répondre.

— Au début, je pensais encore… puis moins.

Les pensées devenaient floues, instables, comme si elles ne trouvaient plus de point d’ancrage.

— Certaines choses disparaissent quand elles ne sont plus utilisées… les souvenirs… les visages… les noms.

Et elle le vit perdre ces choses.

Pas d’un coup.

Mais progressivement.

Comme si chaque fragment se détachait sans jamais revenir.

— Tu les as oubliés…

Sa voix était presque brisée.

— Une partie.

La vision vacilla légèrement, comme si même ce qu’elle voyait n’était pas complet.

— Il y a des fragments… il me manque des morceaux.

Lythra inspira lentement, et le parallèle s’imposa à elle sans effort.

— Comme les pierres…

Lorsqu’il répondit « oui », ce mot sembla plus lourd que tous les autres.

La vision s’effaça lentement, non pas en disparaissant brusquement, mais en se retirant comme une marée, laissant derrière elle une sensation persistante.

La grotte revint.

Le feu.

La chaleur.

La lumière.

Mais rien n’était identique.

Elle le regardait différemment maintenant.

Elle ne voyait plus seulement ce qu’il était.

Elle voyait ce qu’il avait traversé.

Ses doigts se resserrèrent légèrement sur la couverture, comme pour s’ancrer à quelque chose de tangible.

— Tu n’as pas essayé de te reconstruire… tu as essayé de ne pas disparaître.

Sa voix était plus douce, mais plus pleine.

Vaelith resta silencieux un instant, puis confirma simplement.

— Oui.

Le mot resta entre eux, mais il ne pesait plus de la même manière.

Lythra releva lentement les yeux vers lui, et cette fois, il n’y avait plus de distance dans son regard, plus de recul instinctif, seulement une compréhension qui venait de plus loin que ses pensées.

— Je comprends.

Elle marqua une légère pause.

— Je comprends pourquoi tu as fait tout ça.

Le silence qui suivit n’était plus lourd.

Il était intime.

Et dans cet espace, entre la chaleur du feu et les reflets mouvants des parois, une chose s’imposa à elle avec une clarté presque troublante.

Il n’était plus seul.

Et elle n’avait aucune envie qu’il le redevienne.

La chaleur du feu s’était peu à peu adoucie, comme si les flammes elles-mêmes avaient choisi de ralentir pour ne pas briser l’équilibre fragile qui s’était installé dans la grotte. La lumière qu’elles projetaient ne vacillait presque plus, elle glissait sur les parois améthystes en reflets lents, se mêlant aux nuances naturelles de la pierre, créant une atmosphère qui n’était ni totalement réelle, ni complètement irréelle, mais quelque part entre les deux, comme si cet endroit existait à part du reste du monde.

Lythra ne bougeait presque plus. Elle était toujours assise, légèrement tournée vers Vaelith, la couverture ramenée autour de ses épaules, et elle sentait encore cette chaleur diffuse qui l’enveloppait, douce et constante, presque trop stable pour être simplement matérielle. Elle n’avait plus conscience du temps qui passait, ni de la fatigue qui commençait pourtant à s’installer lentement dans son corps, car son esprit était encore plein de ce qu’elle venait de voir, de ce qu’elle venait de comprendre, et surtout de ce qu’elle commençait à ressentir.

Elle ne le regardait plus comme avant.

Il n’était plus seulement cette présence étrange, fascinante, légèrement inquiétante qu’elle avait suivie sans vraiment réfléchir.

Il était devenu quelque chose de plus précis.

Quelqu’un.

Elle prit une inspiration lente, laissant le silence se prolonger encore quelques secondes, comme si elle avait besoin de cet espace pour que tout se dépose en elle, puis elle releva légèrement les yeux vers lui, sans brusquer le moment.

— Et moi…

Sa voix était basse, presque retenue, comme si elle cherchait ses mots tout en sachant qu’ils viendraient d’eux-mêmes.

— Qu’est-ce que je suis censée faire de tout ça ?

Vaelith ne répondit pas immédiatement. Il ne détourna pas le regard, mais quelque chose dans son attention changea, devenant plus précis, plus ancré dans le présent que dans ce qu’il venait d’évoquer. Il l’observait réellement, comme s’il ne cherchait pas seulement à entendre sa question, mais à comprendre ce qui la portait.

— Qu’est-ce que tu veux en faire ?

La nuance s’installa immédiatement entre eux.

Lythra sentit le poids de la question se poser en elle, non pas comme une contrainte, mais comme une ouverture qu’elle n’avait pas encore appris à utiliser. Elle détourna légèrement le regard, observant la flamme, ses mouvements lents, comme si elle pouvait y trouver une direction, mais rien ne venait aussi clairement qu’elle l’aurait voulu.

— Je ne sais pas encore.

Le mot sortit sans résistance, sans besoin d’être corrigé.

Elle inspira lentement, puis ajouta, plus posément :

— Je sais ce que ça représente pour eux… être la fille de la reine, ça veut dire quelque chose de précis, quelque chose qu’ils ont déjà décidé à ma place.

Elle marqua une légère pause, ses doigts se resserrant inconsciemment sur la couverture, comme si elle cherchait à s’ancrer dans une sensation stable.

— Mais pour moi…

Elle releva les yeux vers lui, cette fois avec plus de clarté dans le regard.

— Je ne sais pas encore ce que ça signifie.

Le silence qui suivit ne fut pas pesant. Il s’étira naturellement, laissant à ses mots le temps d’exister pleinement.

— Je dois d’abord comprendre ce que je veux vraiment.

Sa voix s’était faite plus calme, mais aussi plus ferme, comme si cette idée, encore floue quelques instants auparavant, venait de prendre une forme plus nette.

Vaelith ne la quitta pas des yeux, et dans ce regard, elle ne trouva ni jugement, ni attente imposée, seulement une attention constante, presque silencieuse, qui lui laissait toute la place.

Lythra resta quelques secondes ainsi, puis quelque chose en elle se décala légèrement, comme si elle dépassait la simple réflexion pour atteindre une certitude plus instinctive.

— Mais il y a une chose que je sais déjà.

Sa voix changea légèrement, gagnant en ancrage.

— Je ne serai jamais de leur côté.

Le mot resta.

Clair.

Sans hésitation.

Elle soutint son regard, sans chercher à adoucir ce qu’elle venait de dire.

— Pas s’ils sont les tiens.

Le silence qui suivit n’était pas vide, mais chargé d’une tension différente, plus subtile, plus profonde. Vaelith ne réagit pas immédiatement, et pourtant, quelque chose passa dans son regard, quelque chose de presque imperceptible, comme une réponse qu’il ne laissait pas totalement apparaître.

Lythra ne détourna pas les yeux. Elle ne regrettait pas. Elle ne cherchait pas à revenir sur ses mots.

Parce que, pour la première fois depuis longtemps, elle n’avait pas seulement réagi.

Elle avait choisi.

Le calme revint doucement entre eux, et Vaelith détourna légèrement le regard vers la flamme avant de reprendre, sa voix plus posée, presque plus distante, comme s’il glissait naturellement vers autre chose.

— Les choix ne sont jamais simples.

Lythra laissa échapper un souffle léger, presque un sourire.

— Ils ne l’ont jamais été.

Il hocha à peine la tête, ses yeux revenant vers elle.

— Mais ils deviennent plus clairs quand on cesse de les éviter.

Elle resta silencieuse quelques secondes, laissant les mots s’installer, puis répondit doucement :

— Ou quand on accepte de perdre quelque chose.

Un léger silence s’étira.

— Ou quelqu’un.

La nuance resta suspendue entre eux, sans devenir lourde, mais sans disparaître non plus.

Lythra observa la flamme, ses mouvements lents, presque apaisants, et sans qu’elle sache exactement pourquoi, une autre question lui vint, plus distante, presque détachée de tout ce qu’ils venaient de dire.

— Tu crois que tout est écrit ?

Vaelith prit quelques secondes avant de répondre, comme s’il mesurait la question au-delà de sa simplicité.

— Non.

Elle releva légèrement les yeux, attentive.

— Alors pourquoi ça donne cette impression ?

Il observa un instant la lumière qui se reflétait sur les parois.

— Parce que les chemins les plus simples sont souvent les plus visibles.

Un silence.

— Et les autres demandent d’être cherchés.

Lythra ne répondit pas immédiatement. Elle sentit la fatigue remonter lentement, non pas brusquement, mais comme une vague douce qui s’étendait progressivement dans son corps, relâchant ses muscles, alourdissant ses paupières.

— Et toi… tu crois encore qu’il y a d’autres chemins ?

Sa voix était plus basse maintenant.

Vaelith tourna légèrement la tête vers elle, son regard toujours aussi stable.

— Oui.

Le mot ne vacilla pas.

Et c’est ce qui fit la différence.

Lythra sentit quelque chose se détendre en elle, comme une tension qu’elle n’avait pas identifiée jusque-là et qui venait simplement de céder.

Elle ajusta légèrement la couverture sur ses épaules, puis s’allongea sans vraiment réfléchir, laissant sa tête reposer sur le matelas tressé. La douceur sous elle, la chaleur constante, la lumière apaisante… tout contribuait à cette sensation nouvelle, presque étrangère, mais profondément rassurante.

Elle garda les yeux ouverts encore un moment, fixant la flamme.

— Si je me trompe…

Sa voix n’était plus qu’un murmure.

— Tu me le diras ?

Vaelith ne répondit pas immédiatement, mais lorsqu’il parla, sa voix était toujours aussi calme.

— Oui.

Le mot s’ancrera.

Lythra laissa échapper un léger souffle.

— Même si je ne veux pas l’entendre.

Un très léger silence.

— Surtout dans ce cas-là.

Un sourire presque imperceptible passa sur ses lèvres.

Ses yeux se fermèrent.

Juste un instant.

Puis un peu plus longtemps.

Elle ne chercha pas à résister.

Pas à la fatigue.

Pas à cette sensation de calme.

Pas à cette présence à ses côtés.

Ses pensées se dissipèrent lentement, remplacées par des images plus douces, moins précises, où se mêlaient la lumière des lucioles, les reflets de la pierre, et ce regard qu’elle avait cessé de craindre.

Son souffle ralentit.

Ses doigts se relâchèrent sur la couverture.

Et sans même s’en rendre compte, elle s’endormit.

Dans un silence qui n’était plus vide.

Mais partagé.

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