Chapitre 3
Le réveil ne fut pas brutal.
Il ne s’imposa pas comme une rupture nette entre le sommeil et la conscience, mais plutôt comme une remontée lente, presque hésitante, où les sensations revinrent avant les pensées. Lythra sentit d’abord la chaleur, diffuse, stable, enveloppante, comme si quelque chose la retenait encore dans un état suspendu, entre deux mondes, entre deux instants.
Puis vint le silence.
Un silence différent de celui de la nuit précédente.
Moins habité.
Moins présent.
Plus… vide.
Ses paupières s’ouvrirent lentement, laissant entrer une lumière douce, plus pâle que celle du feu qui avait brûlé la veille. La flamme n’était plus qu’un reste, une lueur fragile qui s’accrochait encore à la branche fixée contre la paroi, projetant des ombres longues et floues sur la roche améthyste.
Lythra resta immobile.
Un instant.
Peut-être plus.
Son regard se fixa sur le plafond de la grotte, sur les reflets légèrement bleutés qui continuaient de vibrer dans la pierre, comme si la lumière elle-même refusait de disparaître complètement. Elle inspira lentement, laissant son corps retrouver son rythme, sa respiration se stabiliser, son esprit se rassembler.
Puis elle tourna légèrement la tête.
Et quelque chose manqua.
Ce ne fut pas immédiat.
Pas comme une alerte.
Plutôt comme une absence.
Un détail déplacé.
Un équilibre rompu.
Son regard se posa sur l’endroit où Vaelith s’était installé la veille.
Le matelas était encore là.
Les feuilles tressées n’avaient pas bougé.
La forme qu’il avait occupée semblait presque encore visible, comme une empreinte laissée dans la matière.
Mais lui, n’était pas là.
Lythra cligna lentement des yeux.
Une fois.
Deux fois.
Comme si cela pouvait suffire à corriger ce qu’elle voyait.
Mais rien ne changea.
Elle se redressa légèrement, la couverture glissant sur ses épaules avant qu’elle ne la retienne instinctivement, comme si ce contact était devenu nécessaire, comme si elle refusait inconsciemment de perdre cette chaleur en même temps que le reste.
— Vaelith ?
Sa voix était encore basse, légèrement voilée par le sommeil.
Elle attendit.
Rien.
Le silence ne répondit pas.
Pas un mouvement.
Pas un souffle.
Pas même le léger déplacement d’air qu’elle avait appris à reconnaître lorsqu’il était proche.
Elle inspira plus profondément.
— Vaelith ?
Sa voix se fit un peu plus claire.
Mais toujours calme.
Toujours contrôlée.
Elle posa une main sur le matelas, là où il aurait dû être, comme pour vérifier quelque chose de tangible.
La surface était froide.
Pas glacée.
Mais suffisamment pour indiquer qu’il n’était pas parti à l’instant.
Un léger frisson remonta le long de son bras.
Elle retira lentement sa main.
Puis se leva.
Ses pieds touchèrent le sol frais de la grotte, et cette sensation, simple, concrète, aurait dû l’ancrer davantage dans la réalité. Mais au contraire, elle accentua ce décalage, cette impression que quelque chose n’était pas à sa place.
Elle fit quelques pas.
Lentement.
Comme si elle refusait d’accélérer.
Comme si aller trop vite risquait de confirmer ce qu’elle ne voulait pas encore admettre.
— Tu es là ?
Sa voix résonna légèrement contre les parois.
Et s’éteignit.
Sans réponse.
Le feu crépita faiblement.
C’était le seul son.
Elle s’approcha de l’entrée de la grotte.
La lumière extérieure était différente de celle de la veille. Plus claire, plus diffuse, comme si le jour s’était levé sans éclat, étirant ses couleurs sur le paysage sans chercher à s’imposer.
Elle s’arrêta juste avant de sortir.
Un instant.
Puis franchit le seuil.
Le monde était là.
Toujours.
La colline améthyste captait la lumière du matin, ses reflets plus doux, plus froids que la veille, et le champ au loin ondulait lentement sous un vent presque imperceptible.
Rien n’avait changé.
Tout était exactement comme elle l’avait laissé.
Et pourtant, quelque chose n’allait pas.
Lythra fit quelques pas à l’extérieur.
Ses yeux parcouraient l’espace.
À droite.
À gauche.
Vers les arbres.
Vers l’horizon.
— Vaelith.
Sa voix se fit plus ferme.
Plus claire.
Mais elle ne portait pas.
Elle ne trouvait rien à quoi s’accrocher.
Elle avança encore.
Un peu plus vite.
Ses pas devinrent moins mesurés, plus directs, comme si son corps prenait le relais sur sa volonté de rester calme.
— Arrête.
Elle secoua légèrement la tête.
— Ce n’est pas drôle.
Le mot lui échappa.
Même si elle ne croyait pas vraiment à ce qu’elle disait.
Le vent passa.
Les herbes se plièrent doucement.
Mais rien d’autre ne répondit.
Et cette fois, le silence pesa.
Lythra s’immobilisa.
Complètement.
Son cœur battait plus vite maintenant.
Pas violemment.
Mais suffisamment pour qu’elle le sente.
— Tu n’es pas parti.
Elle murmura.
Plus pour elle que pour le monde.
— Tu ne peux pas être parti.
Mais la phrase ne trouva rien.
Aucune confirmation.
Aucune présence.
Un doute s’insinua.
Fin.
Discret.
Mais suffisant.
Et s’il n’avait jamais été vraiment là ?
L’idée traversa son esprit avant qu’elle ne puisse l’arrêter.
Et aussitôt, tout ce qu’elle avait vécu la veille sembla vaciller légèrement.
Le rocher.
La magie.
La chaleur.
Les mots.
Le regard.
Tout était réel.
Elle le savait.
Elle l’avait ressenti.
Mais en son absence, une partie d’elle cherchait déjà à douter.
Ses doigts se crispèrent légèrement sur la couverture.
— Non.
Le mot sortit plus sec.
Elle secoua la tête.
— Non.
Elle fit un pas.
Puis un autre.
Ses yeux se mirent à chercher plus activement, plus vite, comme si elle pouvait combler le vide en le remplissant de mouvement.
— Vaelith !
Sa voix monta.
Elle résonna dans l’air ouvert.
Et cette fois, elle portait.
Mais elle ne trouva toujours rien.
Son souffle se fit plus court.
Plus rapide.
Une tension monta dans sa poitrine.
Pas encore une panique.
Mais plus qu’un simple inconfort.
— Tu ne peux pas—
Elle s’interrompit.
Elle ne termina pas la phrase.
Parce qu’elle ne savait pas comment la finir.
Parce que ce qu’elle ressentait ne correspondait à rien de logique.
Elle ne le connaissait presque pas.
Pas vraiment.
Et pourtant, son absence créait un vide.
Réel.
Profond.
Dérangeant.
Elle s’arrêta brusquement.
Ses yeux fixés sur le paysage.
Et pendant une seconde, elle se sentit seule.
Vraiment.
Pas comme avant.
Pas comme dans son ancien monde.
Mais seule dans un espace qui ne lui appartenait pas encore.
Seule dans un monde qu’elle ne comprenait pas.
Seule. Sans lui.
Son cœur accéléra.
Un peu plus.
Sa respiration se brisa légèrement. Et juste au moment où cette sensation menaçait de devenir trop forte, une voix s’éleva derrière elle.
— Tu te réveilles vite.
Lythra se retourna immédiatement.
Trop vite.
Son cœur rata un battement.
Vaelith était là.
Debout.
À quelques mètres.
Comme si rien n’avait changé.
Comme si tout était normal.
Comme si elle n’avait pas passé les dernières minutes à chercher quelque chose qu’elle ne voulait pas perdre.
Il tenait quelque chose entre ses mains.
Des fruits.
Ou quelque chose qui y ressemblait.
Leur surface captait la lumière d’une manière étrange, comme si leur couleur n’était pas fixe.
Mais Lythra ne les regarda pas.
Pas tout de suite.
Son regard resta accroché à lui.
Son souffle se stabilisa lentement.
Trop lentement.
— Tu—
Elle s’interrompit.
Elle n’arrivait pas à trouver les mots.
Pas immédiatement.
Pas comme elle l’aurait voulu.
— Tu n’étais pas là.
Sa voix était plus basse.
Mais plus chargée.
Vaelith l’observa.
Calmement.
— Non.
Le mot était simple.
Comme si cela ne nécessitait pas plus.
Mais pour elle, ça en nécessitait.
Elle fit un pas vers lui.
Puis un autre.
Sans vraiment s’en rendre compte.
— Tu aurais pu...
Elle s’interrompit.
Encore.
Elle n’arrivait pas à formuler ce qu’elle venait de ressentir.
Pas complètement.
Vaelith la regarda.
Un instant.
Puis, sans un mot, il tendit légèrement ce qu’il tenait.
— Tu dois manger.
Le contraste était brutal.
Mais apaisant.
Lythra resta immobile une seconde de plus.
Puis ses épaules se relâchèrent légèrement.
Son souffle se stabilisa.
Et sans vraiment comprendre pourquoi,
elle se sentit immédiatement mieux.
Pas complètement.
Mais suffisamment.
Parce qu’il était là.
Et que ça suffisait.
Pour l’instant.
Lythra ne prit pas immédiatement ce que Vaelith lui tendait. Son regard resta un instant suspendu entre ses mains et le visage qu’elle venait de retrouver, comme si son esprit avait encore besoin de s’ajuster, de revenir pleinement dans le présent après ce moment de déséquilibre qu’elle n’avait pas anticipé.
Le simple fait qu’il soit là suffisait à apaiser ce qui s’était installé en elle, mais il restait encore une trace de cette absence, une tension résiduelle qu’elle ne savait pas encore nommer et qu’elle n’avait pas envie d’examiner trop précisément.
Ses yeux finirent pourtant par descendre vers ce qu’il tenait.
Les fruits n’avaient rien de familier.
Ils n’étaient pas difformes, ni inquiétants au premier regard, mais ils semblaient exister selon une logique différente de tout ce qu’elle avait connu jusque-là. Leur surface n’était pas totalement lisse, ni totalement texturée, elle oscillait entre les deux, comme si la matière elle-même changeait légèrement selon la lumière. Certaines zones semblaient absorber les reflets du jour, tandis que d’autres les renvoyaient avec une intensité douce, presque vibrante.
Leur couleur, surtout, attirait l’attention.
Un mélange de teintes profondes et mouvantes, oscillant entre un violet sombre et des nuances plus claires, presque translucides, comme si une lumière interne circulait lentement sous leur peau.
Lythra tendit la main.
Puis s’arrêta.
Pas par peur.
Pas vraiment.
Mais par prudence.
— C’est… comestible ?
Sa voix était revenue à un ton plus stable, mais elle portait encore une légère hésitation.
Vaelith ne détourna pas les yeux.
— Oui.
Le mot était simple.
Direct.
Mais elle ne bougea pas immédiatement.
Elle observa encore les fruits, cherchant inconsciemment quelque chose de familier, un détail qui lui permettrait de les rattacher à ce qu’elle connaissait, mais rien ne correspondait. Même leur odeur était différente, plus subtile, presque difficile à saisir, comme si elle ne s’imposait pas immédiatement mais demandait d’être perçue avec attention.
Elle releva les yeux vers lui.
— Tu es sûr ?
Il inclina très légèrement la tête.
— Je ne te donnerais pas quelque chose qui te ferait du mal.
La réponse n’était pas défensive.
Elle était simplement posée.
Et c’est ce qui fit la différence.
Lythra resta immobile une seconde de plus, puis ses doigts se refermèrent lentement sur l’un des fruits. La sensation la surprit immédiatement. La surface céda légèrement sous la pression, sans se briser, comme si elle était à la fois dense et souple, comme si elle contenait quelque chose de vivant.
Elle le porta à hauteur de ses yeux, observant les variations de lumière qui glissaient sur sa peau.
— Ça ne ressemble à rien de ce que j’ai déjà vu.
— C’est normal.
Sa voix était toujours calme.
— Ce monde ne reproduit pas le tien.
Elle esquissa un léger mouvement de tête, presque imperceptible.
— Je commence à m’en rendre compte.
Mais malgré cette tentative de légèreté, elle n’avait pas encore mordu dedans.
Ses doigts se resserrèrent légèrement.
Puis elle leva de nouveau les yeux vers lui.
— Tu en manges depuis… toujours ?
Vaelith la regarda un instant.
— Depuis que j’en ai besoin.
La nuance resta.
Mais elle n’insista pas.
Pas maintenant.
Elle inspira doucement, approchant le fruit de ses lèvres… puis s’arrêta à nouveau.
Un léger mouvement dans le regard de Vaelith attira son attention.
Sans un mot, il prit un autre fruit dans sa main, le leva à hauteur de son visage, et, sans hésitation, mordit dedans.
Le geste était simple.
Naturel.
Sans mise en scène.
La surface céda sous ses dents dans un bruit discret, presque humide, et une légère lueur sembla s’intensifier un instant avant de se stabiliser.
Il mâcha.
Sans difficulté.
Sans réaction particulière.
Puis avala.
Et ce simple geste suffit à faire tomber la dernière hésitation de Lythra.
Elle observa encore une seconde, puis porta enfin le fruit à ses lèvres.
Le contact fut d’abord frais.
Puis la peau céda doucement sous ses dents.
Et immédiatement, la sensation la traversa.
Ce n’était pas simplement un goût.
C’était plus complexe.
Plus profond.
La texture était étonnamment légère, presque fondante, mais pas liquide, et le goût… le goût évoluait à mesure qu’elle mâchait, passant d’une douceur subtile à quelque chose de plus riche, presque vibrant, comme si chaque seconde révélait une nouvelle nuance.
Elle resta immobile.
Complètement.
Ses yeux s’ouvrirent légèrement plus.
Elle ne mâchait plus vraiment.
Elle ressentait.
— C’est…
Elle ne termina pas.
Elle n’en avait pas besoin.
Vaelith la regardait.
Sans commentaire.
Lythra avala lentement, puis inspira.
— Ça n’a aucun sens.
Un léger souffle lui échappa, presque un rire.
— C’est comme si… ça changeait pendant que je le mange.
— Ça change.
La réponse était simple.
Mais elle confirmait ce qu’elle venait de ressentir.
Elle baissa légèrement les yeux vers le fruit qu’elle tenait encore.
— Pourquoi ?
Vaelith s’adossa légèrement contre la paroi extérieure de la grotte, observant le paysage sans la quitter totalement du regard.
— Parce qu’il n’est pas fixe.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Comme la magie ?
— Comme tout ici.
Le mot resta.
Lythra observa encore le fruit, puis reprit une bouchée, plus lentement cette fois, cherchant à comprendre ce qu’elle ressentait plutôt que de simplement le subir.
— Donc même la nourriture… réagit.
— Oui.
Elle releva les yeux vers lui.
— À quoi ?
Un silence très bref.
— À celui qui la mange.
Le mot s’installa doucement en elle.
Elle mâcha encore, plus lentement.
— Ça veut dire que…
Elle s’interrompit, réfléchissant.
— Que ça ne goûte pas pareil pour toi ?
Vaelith esquissa un très léger mouvement.
— Non.
Lythra resta silencieuse quelques secondes.
Puis un sourire, discret, presque étonné, apparut sur ses lèvres.
— Alors je ne goûte pas vraiment ce fruit.
Elle leva légèrement le regard vers lui.
— Je goûte… comment il réagit à moi.
Vaelith la fixa un instant.
— Oui.
Le mot confirma.
Et quelque chose s’ouvrit encore en elle.
Ce monde ne lui imposait pas une expérience.
Il lui répondait.
Elle termina le fruit lentement, prenant le temps de ressentir chaque variation, chaque nuance, comme si elle cherchait à mémoriser ce qui n’était pourtant pas fixe.
Puis elle baissa la main.
Le silence revint.
Mais il n’était plus vide.
Il était plein de cette découverte.
— Tu es allé loin ?
La question revint plus naturellement cette fois.
Vaelith observa brièvement l’horizon.
— Suffisamment.
— Tu aurais pu me réveiller.
Le mot sortit sans agressivité.
Mais il portait quelque chose.
Vaelith tourna la tête vers elle.
— Tu dormais.
Un silence.
— Tu en avais besoin.
Elle soutint son regard.
— Et si je m’étais réveillée sans toi ?
Le mot resta.
Vaelith ne répondit pas immédiatement.
Puis, simplement :
— C’est ce qui est arrivé.
Le calme de la réponse la déstabilisa légèrement.
— Et ça ne t’a rien fait ?
Cette fois, la question était plus directe.
Vaelith la regarda.
Plus longtemps.
— Je savais que je reviendrais.
La nuance était importante.
Lythra baissa légèrement les yeux.
— Moi, je ne le savais pas.
Le silence qui suivit fut plus dense.
Elle releva la tête.
— J’ai cru que…
Elle s’interrompit.
Elle ne termina pas.
Elle n’en avait pas besoin.
Vaelith comprit.
Elle le vit dans son regard.
— Je ne suis pas parti.
Sa voix était basse.
Mais plus présente.
— Je suis revenu.
Le mot resta.
Et cette fois,
ça suffisait.
Lythra inspira lentement.
Puis hocha très légèrement la tête.
— D’accord.
Elle ne demanda pas plus.
Pas maintenant.
Elle baissa les yeux vers ses mains, encore imprégnées de la sensation du fruit, puis releva doucement le regard vers le paysage.
Le vent passait toujours.
Les herbes bougeaient lentement.
Le monde continuait.
Mais quelque chose avait changé.
Pas dans l’environnement.
En elle.
Elle n’était plus simplement en train de découvrir.Elle commençait à accepter. Et sans qu’elle le formule clairement, elle comprenait une chose essentielle.
Elle n’était plus seule dans ce monde.
Et ça changeait tout.
Le calme qui s’installa après qu’ils eurent mangé ne ressemblait plus tout à fait à celui de la nuit précédente, ni même à celui qui avait suivi son réveil. Il était toujours là, présent, enveloppant, mais il avait perdu quelque chose de sa stabilité, comme si une fine fissure s’était glissée dans l’équilibre du monde sans qu’elle soit encore visible. Lythra ne l’identifia pas immédiatement, elle se contenta d’exister dans cet instant suspendu, debout près de l’entrée de la grotte, la couverture ramenée autour de ses épaules, laissant le souffle du matin glisser contre sa peau avec une douceur presque trompeuse.
La lumière du jour s’était installée sans éclat, diffusant sur la colline améthyste des reflets plus froids que ceux de la veille, et chaque nuance semblait légèrement atténuée, comme si le monde retenait encore une part de ce qu’il avait été durant la nuit. Les herbes au loin continuaient de se mouvoir sous un vent discret, leur ondulation régulière dessinant un rythme presque apaisant, et pourtant, quelque chose dans cette régularité lui parut soudain… trop parfaite.
Vaelith s’était légèrement éloigné, sans réellement quitter leur espace, mais son positionnement avait changé. Il ne se tenait plus simplement là, présent, il observait. Son regard parcourait l’horizon avec une attention plus précise, plus ancrée, et Lythra mit quelques secondes à comprendre que ce n’était pas une simple contemplation.
— Tu fais ça souvent ?
Sa voix resta calme, mais elle portait déjà une légère tension qu’elle n’avait pas encore identifiée.
— Partir sans prévenir.
Vaelith ne répondit pas immédiatement, et le simple fait qu’il prenne ce temps, qu’il ne détourne pas tout de suite les yeux vers elle, accentua légèrement cette impression diffuse que quelque chose s’était déplacé.
— Non.
Le mot fut posé simplement, mais il ne ferma pas la question, il la laissa en suspens, comme si autre chose méritait davantage d’attention.
Lythra allait répondre, elle sentait déjà ses mots se former, mais elle s’arrêta.
Pas volontairement.
Son regard glissa sur le paysage, et cette fois, elle le sentit.
Pas avec ses yeux.
Pas directement.
Mais dans son corps.
Le vent, qui jusque-là s’écoulait avec une régularité douce, sembla ralentir imperceptiblement, comme s’il rencontrait une résistance invisible, et pendant une fraction de seconde, le mouvement des herbes perdit son rythme, leur ondulation se brisant légèrement avant de reprendre.
C’était infime.
Presque rien.
Mais suffisant.
Lythra fronça légèrement les sourcils, son regard se fixant sans vraiment comprendre pourquoi.
— Tu sens ça ?
Sa voix s’était abaissée d’elle-même, comme si elle refusait d’alerter quelque chose qui n’était pas encore nommé.
Vaelith tourna enfin la tête vers elle, et dans ce simple mouvement, elle perçut immédiatement le changement. Il n’y avait pas de panique dans son regard, ni même d’inquiétude visible, mais une vigilance nette, précise, comme si toute son attention venait de se resserrer autour d’un point invisible.
— Oui.
Le mot ne trembla pas, mais il confirma ce qu’elle n’avait pas encore formulé.
Lythra se redressa légèrement, la couverture glissant un peu sur ses épaules avant qu’elle ne la retienne instinctivement, comme si ce geste lui permettait de rester ancrée.
— Qu’est-ce que c’est ?
Elle ne chercha plus à masquer sa question.
Vaelith ne répondit pas tout de suite. Il inclina légèrement la tête, et pendant quelques secondes, il sembla écouter quelque chose que Lythra ne pouvait pas percevoir, comme si le monde lui-même murmurait une information trop fine pour être captée autrement.
Le silence changea.
Il ne disparut pas.
Il se densifia.
— Ce n’est pas quelqu’un.
Sa voix était plus basse maintenant, presque contenue.
La nuance troubla Lythra plus que si la réponse avait été simple.
— Alors quoi ?
Elle chercha autour d’elle, ses yeux parcourant les contours du paysage, s’arrêtant sur les zones d’ombre, sur les variations de lumière, sur les moindres mouvements qui pourraient trahir une présence.
Mais rien ne se montrait.
— Une trace.
Le mot resta.
Et avec lui, une sensation plus nette s’installa.
Lythra sentit un léger frisson remonter le long de sa nuque, comme si quelque chose venait d’être nommé sans être expliqué.
— Une trace de quoi ?
Vaelith tourna légèrement le regard vers la lisière du champ, là où les couleurs lilas se fondaient dans des teintes plus sombres, où la lumière semblait s’arrêter plutôt que se dissiper.
— De la brèche.
Le mot se posa en elle avec plus de poids qu’elle ne l’aurait voulu.
Son regard suivit le sien.
Et cette fois; elle ne vit toujours rien.
Mais elle ressentit.
Comme une pression légère, presque imperceptible, posée quelque part à la limite de sa perception, comme si quelque chose existait juste au-delà de ce qu’elle pouvait voir.
— C’est… à cause de moi ?
La question sortit plus vite, plus instinctivement.
Vaelith ne la regarda pas immédiatement.
— Elle est encore ouverte.
Sa voix restait stable.
— Elle ne disparaît pas comme ça.
Lythra baissa légèrement les yeux, laissant les mots s’installer en elle, non pas comme une culpabilité immédiate, mais comme une réalité qu’elle devait intégrer.
— Donc ça va continuer.
Ce n’était pas une question.
Vaelith prit un léger temps.
— Oui.
Le mot ne chercha pas à la rassurer.
Mais il ne la déstabilisa pas comme elle l’aurait cru.
Parce qu’elle ne se sentait plus seule.
Elle releva lentement la tête.
— Et ça peut faire quoi ?
Sa voix restait basse, mais plus stable maintenant.
Vaelith se tourna complètement vers elle, son regard plus ancré.
— Ça dépend de ce qui passe.
Le silence qui suivit sembla s’étirer davantage, comme si le monde lui-même attendait quelque chose.
Lythra sentit son cœur accélérer légèrement, mais cette fois, elle ne recula pas.
— Tu veux dire que quelque chose peut venir ici ?
Vaelith ne détourna pas les yeux.
— Oui.
Le mot tomba simplement.
Et dans cette simplicité, il devenait réel.
Lythra resta immobile quelques secondes, son regard fixé vers la lisière, essayant de voir ce qu’elle ne voyait pas, de comprendre ce qu’elle ne comprenait pas encore.
— Tu penses que ça nous regarde ?
Sa voix était presque un murmure.
Vaelith prit un instant.
Puis répondit :
— Je ne pense pas.
Un silence.
— Je sais.
Le mot s’enfonça plus profondément.
Lythra sentit une tension monter dans sa poitrine, mais elle ne céda pas à la panique. Elle fit un pas en arrière, presque sans y réfléchir, réduisant instinctivement la distance entre eux.
La présence de Vaelith était différente maintenant.
Plus ancrée.
Plus tangible.
— Où ?
Elle ne chercha pas à masquer la question.
Vaelith leva légèrement la main, indiquant la zone sombre à la lisière, là où la lumière du jour semblait hésiter à entrer.
Lythra fixa cet endroit.
Et cette fois, elle le sentit plus clairement.
Pas une forme.
Pas une silhouette.
Mais une attention.
Quelque chose qui existait.
Sans se montrer.
— Ça nous voit…
Sa voix se perdit légèrement.
Vaelith ne la quitta pas des yeux.
— Oui.
Le mot ne trembla pas.
Le vent passa de nouveau, mais cette fois, il sembla plus froid, plus direct, comme s’il traversait une couche invisible avant de les atteindre.
Lythra inspira lentement.
Puis, sans réfléchir davantage, elle se rapprocha encore légèrement de lui.
Pas brusquement.
Pas dans un mouvement de peur pure.
Mais dans un réflexe naturel.
Vaelith leva doucement la main.
Pas avec violence.
Pas pour attaquer.
Mais avec une précision maîtrisée.
L’air autour d’eux sembla se tendre, comme si une fine couche invisible venait d’être déplacée, comme si le monde lui-même répondait à cette intention silencieuse.
Le vent changea.
Plus sec.
Plus net.
Et pendant une fraction de seconde, la sensation disparut.
Complètement.
Comme si quelque chose s’était retiré.
Comme si ce qui les observait venait de comprendre qu’il n’était plus invisible.
Vaelith abaissa lentement la main.
Le calme revint.
Mais il n’était plus le même.
Lythra resta immobile.
Puis tourna lentement la tête vers lui.
— C’était quoi ?
Sa voix était plus basse.
Plus grave.
Vaelith la regarda longuement, comme s’il mesurait ce qu’il pouvait dire.
— Je ne sais pas encore.
Le mot resta.
Mais cette fois, il n’effraya pas.
Pas complètement.
Parce qu’au milieu de cette incertitude, une chose était devenue évidente.
Ce monde n’était pas seulement vivant.
Il pouvait regarder en retour.

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