Chapitre 4

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Ils ne décidèrent pas vraiment de partir.

Le mouvement s’imposa à eux avec une simplicité presque troublante, comme si rester immobiles après ce qu’ils venaient de ressentir n’était plus une option possible, même sans menace visible, même sans urgence. Lythra fut la première à avancer, non pas avec une direction claire en tête, mais avec cette sensation persistante, diffuse, qui ne cessait de tirer quelque part en elle, comme un fil invisible qu’elle ne voyait pas mais qu’elle sentait vibrer à chaque pas.

Vaelith ne dit rien.

Il la suivit.

Et ce silence-là n’était pas vide, ni hésitant ; il avait quelque chose de volontaire, comme s’il lui laissait cet espace, comme s’il voulait voir jusqu’où elle irait sans intervention.

Le paysage changea peu à peu autour d’eux, sans transition nette. Les herbes lilas qui ondulaient plus haut près de la grotte se firent plus basses, plus clairsemées, laissant apparaître une terre plus sombre, légèrement granuleuse, dont la texture absorbait davantage la lumière qu’elle ne la reflétait. L’air lui-même semblait différent, moins fluide, comme s’il opposait une résistance imperceptible à leur passage, et Lythra sentit cette variation avant même de la comprendre, dans la manière dont sa respiration se posait, dans la façon dont le vent effleurait sa peau sans jamais vraiment la traverser.

Elle ralentit.

Pas par prudence consciente, mais parce que son corps s’accordait à ce changement, comme s’il cherchait à écouter plutôt qu’à avancer.

— Tu sens ça ?

Sa voix s’éleva doucement, sans qu’elle quitte complètement ce qu’elle percevait, comme si elle parlait tout en restant plongée ailleurs.

Vaelith tourna légèrement la tête vers elle, son regard glissant brièvement sur son profil avant de revenir au paysage.

— Oui.

Mais ce “oui” n’était pas le même que celui qu’il lui avait donné plus tôt.

Il ne confirmait pas seulement une présence.

Il reconnaissait une direction.

Lythra reprit sa marche, mais plus lentement encore, ses pas devenant presque hésitants, non par peur, mais par attention. Elle observait le monde différemment désormais, non plus comme un ensemble de formes et de couleurs, mais comme une surface sous laquelle quelque chose pouvait exister, quelque chose qui ne se donnait pas immédiatement.

Puis elle s’arrêta.

Complètement.

Devant eux, une zone s’étendait, presque indistinguable du reste à première vue, mais dès qu’on y portait un regard attentif, quelque chose ne correspondait plus. Les herbes y étaient inclinées dans une direction précise, comme si le vent venait de les plier, mais elles ne bougeaient pas. Pas du tout. Le vent continuait de passer autour, elle le sentait contre ses bras, dans ses cheveux, mais ici, dans cet espace précis, il ne semblait pas exister.

La lumière elle-même se comportait différemment.

Elle touchait la surface, mais ne s’y déposait pas comme ailleurs, comme si elle glissait dessus sans jamais s’y accrocher complètement.

Lythra sentit son souffle ralentir.

Elle fit un pas.

Puis un autre.

Chaque mouvement semblait plus lourd, non physiquement, mais comme si le simple fait d’avancer dans cette direction demandait une attention supplémentaire.

— Ce n’est pas… normal.

Sa voix était basse, presque retenue.

Elle s’approcha encore, son regard fixé sur cette zone figée, et sans même s’en rendre compte, elle tendit la main, attirée par cette absence de mouvement, par ce décalage qu’elle ne comprenait pas encore.

Elle s’arrêta juste avant de toucher.

— Ne force pas.

La voix de Vaelith s’éleva derrière elle, plus basse, plus proche, mais sans urgence.

Pas une interdiction.

Une précision.

Lythra hocha légèrement la tête, comme si elle comprenait instinctivement ce qu’il voulait dire, puis elle effleura la surface.

Le contact, ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait connu.

Ce n’était ni froid, ni chaud, ni dur, ni souple. C’était une sensation absente, comme si elle touchait quelque chose qui ne répondait pas complètement à sa présence. Pendant une fraction de seconde, elle eut l’impression que le monde autour de ce point se contractait légèrement, comme si l’air lui-même était aspiré vers l’intérieur, et elle retira immédiatement sa main, son souffle légèrement coupé.

— C’est… vide.

Elle fronça les sourcils, cherchant ses mots avec une difficulté inhabituelle.

— Mais pas vide comme du rien.

Elle releva les yeux vers Vaelith, troublée.

— Vide comme si… quelque chose avait été pris.

Le mot resta suspendu entre eux, et cette fois, il ne sembla pas exagéré.

Vaelith s’approcha légèrement, sans franchir la limite de la zone, son regard observant chaque détail sans chercher à toucher.

— Ce n’est pas naturel.

Lythra observa encore quelques secondes, puis recula d’un pas, comme si elle avait besoin de reprendre de la distance pour comprendre ce qu’elle venait de ressentir.

— C’est la brèche ?

Elle posa la question sans détour.

Vaelith prit un court instant avant de répondre, comme s’il mesurait la précision de ses mots.

— Une conséquence.

La nuance s’imposa immédiatement.

Lythra inspira lentement, laissant cette idée s’installer en elle, puis détourna légèrement le regard, comme pour élargir son champ de perception.

Et c’est à ce moment-là qu’elle le sentit.

Pas un son.

Pas une voix.

Mais quelque chose de plus fin, plus difficile à saisir, comme une vibration au bord de sa conscience, une présence qui n’existait pas encore pleinement mais qui cherchait à se former.

Elle se figea.

— Attends.

Sa voix n’était plus qu’un murmure.

Vaelith ne bougea pas.

Elle tourna légèrement la tête, puis dans l’autre sens, comme si elle cherchait à localiser ce qu’elle ressentait, et plus elle se concentrait, plus la sensation devenait claire, comme un mot qui ne parvenait pas à se dire, comme une intention qui n’avait pas encore trouvé de forme.

— Là…

Elle fit un pas.

Puis un autre.

Ses mouvements étaient plus assurés maintenant, guidés par quelque chose qui dépassait la simple observation.

Vaelith la suivit, mais cette fois, il ne quittait plus ses gestes des yeux, comme s’il cherchait à comprendre ce qu’elle percevait avant lui.

Le paysage changea encore légèrement. Les herbes reprenaient leur mouvement, mais leur rythme semblait irrégulier, comme si une onde invisible les traversait à intervalles irréguliers. La lumière elle-même vibrait par moments, très légèrement, comme une surface troublée par une présence sous-jacente.

Lythra continua d’avancer, et à mesure qu’elle le faisait, la sensation devenait plus nette.

Ce n’était plus un doute.

C’était une direction.

Elle s’arrêta brusquement.

Son regard fixé droit devant elle.

— Il y a quelque chose.

Sa voix ne trembla pas.

Vaelith s’immobilisa derrière elle.

— Je sais.

Mais cette fois, il ne le voyait pas encore.

Lythra fit encore un pas.

Puis s’arrêta.

Son cœur accéléra légèrement.

Pas de peur.

Pas encore.

Quelque chose d’autre.

Plus troublant.

Plus profond.

Comme une reconnaissance qu’elle ne comprenait pas encore.

— C’est…

Elle n’arriva pas à terminer.

Parce que les mots ne correspondaient pas.

Parce que ce qu’elle ressentait n’était pas encore quelque chose qu’on pouvait nommer.

Mais une chose devint claire, sans qu’elle ait besoin de la formuler.

Ce n’était pas seulement une anomalie.

Ce n’était pas seulement une conséquence.

Quelque chose cherchait à exister. Et d’une manière qu’elle ne pouvait pas encore expliquer, cela la concernait directement.

Lythra resta immobile, le regard fixé devant elle, incapable de désigner exactement ce qu’elle percevait, parce que rien, dans le paysage, ne justifiait la tension qui venait de se déposer sous sa peau. Les herbes lilas continuaient de bouger, le vent glissait toujours entre les tiges, la lumière du jour restait douce sur la terre sombre, et pourtant quelque chose s’était déplacé, quelque chose d’invisible, de trop fin pour être saisi par les yeux, mais suffisamment présent pour que son corps le reconnaisse avant elle.

Ce n’était pas un bruit, pas vraiment. Plutôt une pression, une vibration au bord de la pensée, comme lorsqu’on croit entendre son prénom au loin sans être sûr que quelqu’un l’ait réellement prononcé. Lythra inspira lentement, essayant de rester ancrée, mais plus elle cherchait à comprendre, plus la sensation se précisait, non comme une voix claire, mais comme une succession de fragments éparpillés qui glissaient contre son esprit sans encore former une phrase.

— Lythra, dit Vaelith derrière elle, très doucement.

Elle ne répondit pas.

Pas parce qu’elle l’ignorait, mais parce qu’une autre attention venait de s’imposer en elle, plus étrange, plus diffuse, presque plus ancienne, et qu’elle avait la sensation que parler trop vite pourrait la faire disparaître avant qu’elle n’en saisisse le sens. Elle fit un pas, puis un autre, presque malgré elle, attirée par cette vibration qui semblait venir de la lisière où la lumière se déformait légèrement entre les troncs.

Vaelith la suivit sans bruit, mais sa présence avait changé. Elle le sentait plus tendu, plus attentif, comme si chaque mouvement d’elle éveillait en lui une prudence qu’il ne formulait pas encore.

Le murmure revint.

Cette fois, il avait presque une forme.

Ou…vre…

Lythra s’arrêta net.

Son souffle se bloqua dans sa poitrine, ses doigts se crispèrent légèrement, et pendant une seconde le monde autour d’elle sembla s’éloigner, comme si la voix, ou ce qui ressemblait à une voix, venait de créer un espace uniquement pour elle. Ce n’était pas Vaelith. Ce n’était pas sa mère. Ce n’était aucun timbre qu’elle connaissait. C’était plus fragile, plus déchiré, comme une parole arrachée à quelque chose qui n’avait pas encore de bouche.

— Tu as entendu ? murmura-t-elle.

Vaelith se rapprocha d’un pas.

— Non.

Elle tourna légèrement la tête vers lui, surprise malgré elle.

— Non ?

— Je sens la trace, répondit-il, mais je n’entends rien.

Cette réponse aurait dû l’inquiéter davantage, mais elle eut d’abord l’effet inverse. Une curiosité vive remonta en elle, plus forte que la peur, parce que pour la première fois depuis qu’ils avaient senti cette présence, elle percevait quelque chose que lui ne percevait pas. Quelque chose qui ne s’adressait pas à eux deux.

Quelque chose qui venait à elle.

Le murmure revint, plus bas, plus hachuré, mais cette fois il ne forma pas seulement un mot. Il traîna avec lui une impression, une émotion brute, comme une main glacée posée contre l’intérieur de son crâne. Lythra sentit une solitude immense, une confusion presque animale, une faim qui n’était pas seulement celle d’un corps, mais celle d’une existence incomplète qui cherchait désespérément à prendre forme.

Elle porta une main à sa poitrine sans s’en rendre compte.

— Ce n’est pas… quelqu’un.

Vaelith ne répondit pas tout de suite.

— Non.

— Mais ça ressent.

Le silence derrière elle fut infime, mais assez long pour qu’elle comprenne qu’il pesait sa réponse.

— Peut-être.

Elle avança encore.

Les herbes devant elle semblaient se plier avant même qu’elle ne les touche, comme si le monde ouvrait un passage étroit jusqu’à la lisière. Les couleurs autour d’elle perdaient légèrement leur saturation. Le lilas devenait plus gris, le bleu des arbres plus terne, et la lumière elle-même semblait s’amincir, tirée vers ce point invisible qui attirait ses pensées.

Re…viens…

Le mot la traversa cette fois avec plus de force, et avec lui vint une image si brève qu’elle crut l’inventer : une fissure, non pas dans le sol, mais dans l’air ; une forme coincée entre deux surfaces ; des doigts qui cherchaient une prise sans trouver de matière. Lythra vacilla légèrement.

Vaelith fut près d’elle avant même qu’elle ne tombe, sa main se refermant autour de son poignet avec une fermeté qui la ramena brutalement à son corps.

— Ne t’approche pas davantage.

Elle baissa les yeux vers sa main sur elle, puis releva lentement le regard vers lui.

— Ça m’appelle.

— Je sais.

— Non, tu ne sais pas, répondit-elle avec une intensité basse. Pas comme moi. Ça ne veut pas seulement sortir. Ça cherche… quelque chose.

Vaelith la regarda longuement, et pour la première fois depuis leur arrivée dans ce monde, elle crut voir une hésitation réelle passer dans son regard.

— Ce genre de chose ne cherche pas toujours avec une intention claire.

— Mais elle souffre.

— La souffrance ne rend pas une chose inoffensive.

La phrase resta entre eux, plus froide que la lumière du matin.

Lythra aurait voulu répondre, mais le murmure revint, plus proche, presque contre son oreille.

Vois…

Elle se tourna brusquement vers la lisière.

Là, entre deux troncs, l’air trembla.

Pas comme la chaleur au-dessus d’un feu, mais comme une peau trop fine qui aurait frissonné sous une pression intérieure. La forme n’apparut pas encore, mais sa présence devint impossible à nier. Lythra sentit son cœur battre plus vite, non dans une panique pure, mais dans cette tension étrange où la peur et l’attirance se confondent.

Vaelith resserra légèrement sa prise.

— Regarde-moi.

Elle ne le fit pas.

Elle ne pouvait pas.

Parce que quelque chose, là-bas, venait de la voir aussi.

Et cette certitude était plus terrifiante que toute apparition.

L’air entre les troncs continua de trembler, d’abord à peine, puis avec une insistance plus visible, comme si le monde essayait de retenir quelque chose qui poussait depuis l’envers. Lythra sentit la main de Vaelith autour de son poignet, ferme, présente, presque brûlante par contraste avec le froid qui montait de la lisière, mais même ce contact ne suffisait pas à détourner entièrement son attention. Elle regardait ce point instable avec une concentration totale, les lèvres entrouvertes, la respiration suspendue, incapable de savoir si elle espérait que rien n’apparaisse ou si, au contraire, elle voulait enfin voir ce qui l’appelait.

La lumière se plia.

Ce fut le premier signe réel.

Une courbe étrange dans l’air, comme si les couleurs du paysage glissaient autour d’un obstacle invisible, puis une ligne sombre se dessina entre les arbres, fine, tremblante, verticale, sans appartenir à aucune ombre naturelle. Lythra sentit les poils de ses bras se dresser. Les herbes lilas au pied des troncs cessèrent de bouger, toutes en même temps, et le silence qui tomba n’était pas une absence de bruit, mais une attente, lourde, presque consciente.

— Recule, dit Vaelith.

Sa voix était basse, maîtrisée, mais elle avait perdu cette douceur qui accompagnait souvent ses avertissements. Cette fois, il n’essayait pas seulement de la guider. Il se préparait.

Lythra ne bougea pas.

— Je veux voir.

— Ce que tu veux voir n’est peut-être pas ce qui arrive.

Elle tourna à peine la tête vers lui, juste assez pour croiser son regard une fraction de seconde.

— Et si c’était important ?

Vaelith ne répondit pas, mais ses doigts se refermèrent un peu plus autour de son poignet.

La ligne sombre se déchira.

Quelque chose passa.

Pas un corps entier, pas d’un coup. D’abord une main, ou ce qui ressemblait à une main, longue, trop fine, composée d’une matière fissurée qui n’était ni chair ni pierre. Les doigts se posèrent sur le tronc le plus proche, mais au lieu de s’y accrocher normalement, ils semblèrent hésiter entre plusieurs formes, se dédoublant une seconde avant de revenir à leur place. Des fêlures couraient sur leur surface, laissant filtrer une lueur pâle, presque bleutée, instable, comme celle de la brèche.

Lythra sentit son souffle se couper.

Une deuxième main apparut, plus basse, puis une épaule, puis une silhouette commença lentement à se dégager de l’air tremblant. Elle n’avançait pas réellement ; elle se constituait à mesure qu’elle venait, comme si chaque partie de son corps devait être décidée au moment d’exister. Une jambe trop longue toucha le sol, se plia avec un angle anormal, puis se redressa dans un mouvement qui aurait dû être douloureux. Le torse suivit, étroit, creusé, couvert de plaques sombres aux reflets minéraux, traversées de veines lumineuses qui pulsaient sans rythme stable.

Lythra aurait dû reculer.

Tout en elle aurait dû reculer.

Et pourtant, elle resta fascinée.

La créature n’était pas belle, pas au sens où ce monde l’était, mais elle possédait une forme d’horreur fragile qui empêchait de détourner les yeux. Elle semblait inachevée. Pas née, pas créée, plutôt arrachée à un endroit où les choses n’avaient pas le droit de finir leur transformation. Son visage, surtout, la troubla. Il n’était pas complet. Une partie semblait lisse, effacée, comme si on avait oublié d’y placer des traits, tandis que l’autre portait une bouche trop fine, sans lèvres, entrouverte sur une obscurité sans profondeur. Un seul œil était visible, placé légèrement trop haut, brillant d’une lumière pâle qui n’avait rien d’animal.

Et cet œil regardait Lythra.

Pas Vaelith.

Pas le monde autour.

Elle.

Le murmure revint aussitôt, plus clair maintenant, mais toujours brisé.

Ou…verte…

Lythra sentit le mot se déposer en elle comme une reconnaissance.

— Elle sait, murmura-t-elle.

Vaelith se plaça légèrement devant elle, pas assez pour lui cacher entièrement la créature, mais assez pour interposer son corps entre elles.

— Elle réagit à toi.

— Pourquoi ?

— Parce que tu as ouvert.

La créature inclina la tête, ou tenta de le faire ; le mouvement se déforma à mi-chemin, son cou se brouillant comme une image mal fixée. Elle fit un pas. Puis, au lieu de poser le second, elle disparut une fraction de seconde pour réapparaître un peu plus près, sans transition, laissant derrière elle une trace lumineuse qui se dissipa aussitôt.

Lythra recula enfin d’un demi-pas, heurtant presque Vaelith.

La créature s’arrêta.

Elle ne l’attaqua pas.

Elle se contenta de l’observer, de cette manière impossible, avec un corps qui tremblait comme s’il ne parvenait pas à rester entièrement dans le même monde. Autour d’elle, les herbes perdaient leur couleur. Elles ne fanaient pas vraiment, mais se vidaient, devenant pâles, presque transparentes, comme si sa seule présence aspirait ce qui donnait au paysage sa densité.

— Elle détruit ce qu’elle touche ?

— Pas volontairement, répondit Vaelith, et cette nuance rendit la chose plus terrible encore. Elle n’est pas stable. Elle prend autour d’elle pour se maintenir.

Lythra sentit une compassion brutale se mêler à son effroi.

— Elle ne sait même pas ce qu’elle fait.

— Peut-être pas.

La créature ouvrit davantage sa bouche, et cette fois aucun son ne sortit dans l’air, mais Lythra reçut l’écho directement dans son esprit.

Reste… forme… froid…

Des images l’accompagnèrent, rapides, violentes, presque incompréhensibles : une sensation d’écrasement, une chute sans sol, des morceaux de soi qui se détachent, le besoin désespéré de trouver un bord, une peau, un nom. Lythra porta sa main libre à sa tempe, vacillante.

Vaelith tourna brusquement la tête vers elle.

— Qu’est-ce qu’elle te montre ?

— Elle ne veut pas être comme ça.

Sa voix tremblait maintenant.

— Elle veut… tenir.

Le visage de Vaelith se ferma, non pas par cruauté, mais par une connaissance plus dure que la pitié.

— Toutes les choses qui passent par une brèche veulent tenir. C’est pour cela qu’elles deviennent dangereuses.

Lythra le regarda, troublée.

— Tu parles comme si tu savais.

Un silence infime.

— Je sais.

Cette réponse ne dura qu’une seconde, mais elle suffit à rendre le moment plus profond, plus douloureux. Lythra revit la forêt qu’il lui avait montrée, sa propre existence prise entre deux états, la malédiction, l’isolement, l’idée qu’on puisse devenir autre chose parce qu’un monde refuse de vous laisser une place. Elle regarda la créature à nouveau, et l’horreur de son corps lui parut soudain moins simple.

— On peut l’aider ?

Vaelith ne répondit pas assez vite.

Elle comprit avant qu’il parle.

— Non.

— Il existe peut-être un moyen, dit-il, mais pas ici, pas maintenant, pas sans savoir ce qu’elle est réellement.

La créature fit un autre pas, plus maladroit, et cette fois sa jambe se reconstitua en partie avec la terre sombre du sol. Des particules s’arrachèrent à la surface, montèrent vers elle et se collèrent à son corps dans un bruit sec, minéral. Son torse se gonfla légèrement, ses doigts s’allongèrent, et la lueur dans ses fissures devint plus vive.

Vaelith leva la main.

La créature s’immobilisa aussitôt, comme si elle avait reconnu le geste.

Lythra sentit une tension parcourir l’air entre eux, fine, coupante, invisible. Les herbes se couchèrent autour de Vaelith, non sous le vent, mais sous l’effet d’une pression qui venait de lui. Pendant un instant, elle vit ce qu’il était d’une manière différente : pas seulement celui qui la guidait, pas seulement celui qui lui parlait doucement dans la nuit, mais quelque chose de très ancien, de très puissant, capable de faire taire un morceau du monde d’un simple mouvement.

Et cela aurait dû l’effrayer.

Cela l’effraya un peu.

Mais ce qui la troubla davantage, c’est qu’elle se sentit aussi rassurée.

La créature recula d’un mouvement saccadé, puis pencha à nouveau la tête vers Lythra.

Ou…verte… sœur…

Le dernier mot fut si faible qu’elle crut d’abord l’avoir inventé.

Puis son sang se glaça.

— Qu’est-ce qu’elle a dit ? demanda Vaelith.

Lythra resta figée.

Elle n’était pas sûre de vouloir répondre.

La créature trembla plus violemment, comme si le mot avait coûté quelque chose à son corps déjà instable. La lumière dans ses fissures pulsa une fois, puis deux, et l’air autour d’elle se déforma.

Vaelith fit un pas devant Lythra.

— Elle va céder.

— Céder comment ?

— Soit elle se retire, soit elle se déchire.

Lythra sentit son cœur s’emballer.

— Et si elle se déchire ?

Vaelith ne la regarda pas.

— Alors elle emportera ce qu’elle peut avec elle.

Cette fois, la peur fut nette.

La créature ouvrit encore la bouche, mais aucun mot ne vint. Son corps sembla se dédoubler sur place, une version d’elle glissant légèrement à gauche, une autre à droite, avant de se superposer à nouveau avec violence. Autour de ses pieds, la terre se fissura.

Vaelith tendit son bras devant Lythra sans la toucher, barrière silencieuse mais absolue.

— Ne l’écoute plus.

Mais Lythra entendait encore.

Faiblement.

Comme un appel venu de très loin.

Re…viens…

Elle serra les dents, luttant contre l’envie inexplicable d’avancer.

— Pourquoi elle dit ça ?

— Parce qu’elle ne parle pas seulement avec des mots, répondit Vaelith. Elle utilise ce qu’elle trouve en toi.

Lythra sentit un frisson profond la traverser.

La créature ne venait pas de lui parler.

Elle avait peut-être fouillé.

Elle avait peut-être pris un morceau de ses propres peurs, de ses propres questions, pour lui rendre quelque chose qui ressemblait à une vérité.

Et pourtant, malgré le danger, malgré la tension, malgré la main levée de Vaelith prête à agir, Lythra ne parvenait pas à détourner complètement les yeux.

Parce que cette chose n’était pas seulement monstrueuse.

Elle était perdue.

Et au fond d’elle, une pensée terrible venait de naître : si la brèche pouvait faire exister une créature comme celle-là, alors ce qu’elle avait ouvert n’était pas seulement une porte.

C’était une blessure.

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