Chapitre 5
La créature ne bougea pas immédiatement, et c’est précisément cette immobilité qui rendit l’instant plus troublant encore. Elle se tenait là, à quelques mètres à peine, sa silhouette instable oscillant comme une forme qui n’aurait jamais complètement décidé de se fixer, mais ce n’était déjà plus ce que Lythra voyait qui la retenait. Ce n’était plus la manière dont ses membres semblaient se reconstruire d’une seconde à l’autre, ni la lumière pâle qui filtrait entre les fissures de sa surface sombre. Ce qui captait désormais toute son attention, c’était autre chose, quelque chose de beaucoup plus insidieux, de beaucoup plus intime.
Elle le sentit avant de le comprendre.
Une pression lente, diffuse, qui s’installa derrière son front comme une main invisible posée trop longtemps au même endroit, sans force, mais avec une constance qui ne laissait aucune échappatoire. Lythra cligna des yeux, pensant d’abord à une fatigue soudaine, à une réaction étrange à ce monde encore trop nouveau, mais la sensation ne disparut pas. Elle ne diminua pas. Elle s’étendit.
Doucement.
Avec une précision presque méthodique.
Comme si quelque chose trouvait un passage.
— Vaelith…
Sa voix s’éleva à peine, retenue, fragile, mais elle ne termina pas sa phrase. Les mots restèrent suspendus, parce qu’ils n’avaient déjà plus leur place. Quelque chose venait de s’ouvrir en elle, non pas dans son corps, non pas dans le monde, mais dans cet espace intérieur qu’elle pensait être uniquement le sien.
Et ce qui entra n’était pas une pensée.
C’était une émotion.
Brute.
Sans filtre.
Sans distance.
La solitude la frappa avec une violence telle qu’elle en perdit le souffle. Ce n’était pas une solitude familière, pas celle qui naît de l’absence temporaire, ni celle qui accompagne le silence. C’était une solitude totale, écrasante, infinie, une absence si complète qu’elle donnait l’impression que le monde entier avait cessé d’exister en même temps. Il n’y avait plus rien autour. Plus de repères, plus de voix, plus de mémoire stable. Juste un vide immense dans lequel elle se sentit immédiatement perdue.
Elle inspira brusquement, comme si elle venait de manquer d’air, mais respirer n’aidait pas. Rien n’aidait.
Ses doigts se crispèrent contre la couverture encore enroulée autour de ses épaules, puis glissèrent vers sa poitrine dans un réflexe instinctif, comme si elle cherchait à se prouver qu’elle était encore là.
— Arrête…
Le mot sortit dans un souffle brisé, sans direction précise, comme s’il cherchait simplement à exister face à ce qui la traversait.
La créature n’avait toujours pas bougé.
Et pourtant, elle était partout.
La solitude se fissura, non pas pour disparaître, mais pour laisser passer quelque chose de plus profond encore. Une douleur s’insinua, lente, constante, sans point d’origine, comme si exister en soi était une erreur, comme si chaque seconde ajoutait une pression de trop, un poids qui ne devrait pas être là. Lythra sentit ses jambes céder sous elle avant même de réaliser qu’elle ne tenait plus debout, et elle tomba à genoux dans la terre sombre, ses doigts s’y enfonçant légèrement comme pour s’ancrer à quelque chose de réel.
— Lythra.
La voix de Vaelith lui parvint, mais elle semblait distante, étouffée, comme si elle traversait une épaisseur invisible pour l’atteindre. Elle voulut répondre, mais une nouvelle vague la submergea avant qu’elle ne puisse reprendre le contrôle.
La faim arriva.
Mais elle ne ressemblait à rien de connu.
Ce n’était pas une faim du corps, ni un besoin simple et identifiable. C’était une faim d’existence, une urgence de prendre forme, de devenir stable, de ne plus être fragmentée, de ne plus se disperser à chaque instant. C’était une nécessité si brutale qu’elle en devenait presque douloureuse, une tension constante qui cherchait une solution sans jamais en trouver.
Le souffle de Lythra se brisa.
Son cœur accéléra.
Et pendant un instant, elle ne sut plus si ces sensations venaient d’elle ou de ce qui l’atteignait.
— Ça… fait mal…
Sa voix trembla, presque étranglée.
La créature inclina légèrement la tête, ou tenta de le faire, son mouvement se déformant à mi-chemin comme si son corps ne parvenait pas à suivre une intention simple. Et dans ce geste imparfait, la connexion s’intensifia brusquement.
Les images affluèrent.
Brutes.
Fragmentées.
Une chute sans fin dans un espace qui n’avait pas de bas. Une compression violente, comme si le monde lui-même cherchait à écraser ce qui tentait d’exister. Des morceaux qui se détachent, qui se perdent, qui ne reviennent pas. Et surtout, cette sensation constante de chercher une prise, une surface, une identité, quelque chose qui permettrait de tenir.
Lythra serra les dents, ses épaules tremblant légèrement.
— Elle…
Les mots refusaient de sortir correctement.
— Elle souffre…
Vaelith s’approcha d’un pas, mais il ne la toucha pas encore. Il l’observait avec une attention différente, plus précise, plus tendue.
— Ne te laisse pas envahir.
Mais ce n’était déjà plus une question de volonté.
Parce que ce qu’elle ressentait ne ressemblait pas à une intrusion.
C’était un partage.
Une superposition lente, progressive, qui ne remplaçait pas ses propres émotions mais les mélangeait à celles de l’autre, jusqu’à ce qu’il devienne difficile de faire la différence.
La peur, d’abord présente, commença à se fissurer.
Et à sa place, une compréhension brutale s’imposa.
— Elle ne veut pas faire de mal…
Sa voix était basse, mais sincère, presque instinctive.
Vaelith se figea légèrement derrière elle.
— Ce n’est pas la question.
— Si.
Lythra releva lentement la tête, ses yeux brillants d’une intensité nouvelle, alimentée autant par ce qu’elle ressentait que par ce qu’elle comprenait.
— Elle ne sait même pas ce qu’elle fait.
Elle ne regardait plus seulement la créature.
Elle la ressentait.
Dans sa confusion.
Dans sa détresse.
Dans ce besoin constant d’exister sans en avoir les moyens.
La créature fit un mouvement.
Infime.
Un pas maladroit.
Puis un autre.
Et cette fois, Lythra ne recula pas.
Elle resta là, à genoux, face à elle, malgré la tension, malgré la peur qui persistait encore en arrière-plan.
— Elle cherche…
Sa voix trembla légèrement.
— Elle cherche à exister.
Le silence qui suivit sembla s’alourdir.
Vaelith la regardait maintenant différemment.
Plus inquiet.
Plus attentif.
— Lythra.
Mais elle ne l’écoutait plus vraiment.
Parce qu’elle venait de franchir quelque chose.
Sans s’en rendre compte.
Elle tendit la main.
Lentement.
Comme si ce geste était la suite logique de ce qu’elle ressentait.
— Attends.
La voix de Vaelith se fit plus ferme.
— Ne fais pas ça.
Mais Lythra secoua légèrement la tête, sans détourner les yeux.
— Elle ne va pas me faire de mal.
Elle n’en était pas certaine.
Mais elle le ressentait.
Ou plutôt, elle ressentait autre chose de plus fort.
La main de la créature trembla, ses doigts se contractant légèrement, comme si elle tentait d’imiter ce geste sans en comprendre totalement le sens. Et dans l’esprit de Lythra, quelque chose changea à nouveau.
La solitude revint.
Mais atténuée.
Moins écrasante.
Comme si la présence de Lythra suffisait à modifier cet état, comme si elle représentait une réponse à ce vide.
Le cœur de Lythra battait violemment.
— Tu vois…
Elle murmura presque.
— Elle peut changer…
Mais au même moment, quelque chose se brisa.
La sensation évolua brusquement.
La faim revint.
Plus forte.
Plus ciblée.
Et cette fois, elle ne cherchait plus seulement à exister.
Elle cherchait à prendre.
Lythra retira brusquement sa main, son souffle se coupant net.
— Attends…
La confusion revint.
Plus violente.
Elle comprenait.
Trop tard.
Que ce qu’elle ressentait n’était pas seulement de l’empathie.
C’était une transformation.
Une adaptation.
Une tentative de réponse.
Et que cette réponse pouvait devenir dangereuse.
Vaelith intervint immédiatement, sa main se refermant autour de son bras pour la tirer en arrière avec fermeté, la ramenant hors de cette proximité qui devenait instable.
— Ça suffit.
Sa voix n’était plus douce.
Lythra vacilla légèrement, son corps encore parcouru de ces émotions qui ne lui appartenaient pas complètement, et elle inspira profondément, comme si elle revenait à elle après une immersion trop longue.
La créature trembla.
Plus violemment.
Comme si quelque chose venait de lui être retiré.
Et pendant une seconde, Lythra ressentit sa détresse.
Pure.
Brutale.
Déchirante.
— Elle est seule…
Sa voix se brisa.
Vaelith ne répondit pas immédiatement.
Mais son regard ne quitta pas la créature.
Parce qu’il savait déjà.
Que ce n’était pas terminé.
Le silence qui suivit ne fut pas immédiat.
Il ne tomba pas comme une coupure nette, ni comme un apaisement après la tension. Il s’installa lentement, comme une matière épaisse qui se déposerait dans l’air, étouffant peu à peu les mouvements du monde sans jamais les arrêter complètement. Lythra resta immobile, encore légèrement en retrait après que Vaelith l’ait tirée en arrière, sa respiration irrégulière cherchant à retrouver un rythme stable, tandis que son esprit tentait de se dégager des émotions qui continuaient de vibrer en elle comme un écho trop présent.
La créature, face à eux, ne bougeait plus.
Ou plutôt, elle bougeait encore, mais d’une manière différente.
Ses membres ne se reconstruisaient plus dans l’urgence, ses déformations ne semblaient plus répondre uniquement à un besoin de se maintenir en place. Il y avait quelque chose de plus lent dans ses mouvements, comme si chaque geste était désormais observé, évalué, testé.
Comme si, elle apprenait.
Lythra releva lentement les yeux vers elle, incapable de détourner son regard malgré ce qu’elle venait de ressentir, malgré la peur qui s’était installée dans un coin de sa poitrine. La lueur pâle qui traversait les fissures du corps de la créature s’était stabilisée légèrement, non pas complètement, mais suffisamment pour que ses contours deviennent plus lisibles, moins chaotiques.
Et dans ce calme relatif, quelque chose changea.
La créature leva une main.
Pas comme avant.
Pas dans un mouvement désarticulé ou imprécis.
Cette fois, le geste était lent.
Presque volontaire.
Ses doigts s’ouvrirent, puis se refermèrent légèrement, comme si elle testait la résistance de l’air, comme si elle cherchait à comprendre ce que signifiait exister dans un corps. Elle observa ce mouvement, ou tenta de le faire, inclinant légèrement la tête, et Lythra sentit un frisson lui parcourir le dos.
— Vaelith…
Sa voix n’était plus qu’un souffle.
— Elle change.
Vaelith ne répondit pas immédiatement. Il n’avança pas non plus, mais quelque chose dans sa posture s’était durci, comme si cette évolution, lente mais évidente, confirmait ce qu’il redoutait déjà.
La créature fit un pas.
Puis s’arrêta.
Comme si ce déplacement lui avait demandé plus que prévu.
Elle regarda le sol, ou plutôt ce qui pouvait en tenir lieu dans sa perception, et son pied sembla hésiter un instant entre plusieurs formes avant de se fixer à nouveau. La terre autour d’elle ne se dégradait plus de la même manière, elle ne se vidait pas immédiatement de sa couleur ; elle semblait plutôt être intégrée, absorbée avec plus de précision.
Lythra inspira lentement, incapable de détourner les yeux.
— Elle… comprend.
Le mot resta suspendu.
Vaelith tourna légèrement la tête vers elle.
— Non.
Mais sa voix manquait de certitude.
— Pas comme toi.
Lythra ne répondit pas.
Parce que ce qu’elle voyait ne ressemblait pas à une simple réaction.
C’était plus que ça.
La créature leva lentement la tête.
Son unique œil visible se fixa à nouveau sur Lythra, mais cette fois, ce regard ne portait plus seulement cette détresse brute qu’elle avait ressentie quelques instants plus tôt. Il y avait quelque chose d’autre.
Une forme de concentration.
Une tentative.
Comme si elle cherchait à établir un lien plus stable.
Lythra sentit son cœur se serrer légèrement.
Le murmure revint.
Mais différent.
Moins fragmenté.
Moins dispersé.
Les mots se formèrent avec difficulté, comme s’ils devaient traverser une matière trop dense pour exister correctement, mais cette fois, ils ne se brisèrent pas immédiatement.
— …toi…
Le son n’était pas parfait.
Pas complètement audible.
Mais il existait.
Lythra se figea.
Complètement.
Son souffle se suspendit, ses doigts se crispèrent légèrement contre la manche de Vaelith, et pendant une seconde, elle ne sut plus si elle avait réellement entendu ce mot ou si son esprit venait de le construire à partir des fragments qu’elle recevait.
— Tu as entendu ?
Sa voix trembla légèrement.
Vaelith resta immobile.
— Oui.
Le mot confirma.
Et cette confirmation rendit la chose infiniment plus réelle.
La créature trembla légèrement, comme si ce simple effort avait déséquilibré sa structure, mais elle ne se désintégra pas. Elle resta là, fixée sur Lythra, ses fissures laissant passer une lumière plus instable à mesure que quelque chose en elle tentait de se stabiliser.
— …toi…
Le mot revint.
Plus clair.
Plus présent.
Lythra sentit un frisson violent lui parcourir le corps.
Ce n’était plus un murmure indistinct.
Ce n’était plus une émotion brute.
C’était une intention.
Elle fit un pas en arrière, presque malgré elle, et cette fois, la peur revint avec une netteté qu’elle n’avait pas ressentie jusque-là.
— Elle… elle parle…
Vaelith se plaça légèrement devant elle.
— Elle essaie.
La nuance n’apaisa rien.
La créature inclina la tête une nouvelle fois, son mouvement plus précis qu’auparavant, et pendant un instant, son corps sembla presque stable, comme si elle avait trouvé un point d’équilibre.
Puis, elle ouvrit la bouche.
Le silence se tendit.
L’air sembla se contracter autour d’eux, comme si le monde lui-même retenait quelque chose.
Et cette fois, le mot sortit.
Pas dans l’esprit.
Pas seulement.
Dans l’air.
Faible.
Râpé.
Mais réel.
— Pourquoi.
Le son vibra légèrement, déformé, comme s’il n’était pas encore adapté à la forme qu’il prenait, mais il était là.
Clair.
Compréhensible.
Lythra sentit son cœur s’arrêter une fraction de seconde.
Ce n’était pas une menace.
Ce n’était pas un ordre.
C’était une question.
Et c’était peut-être ce qu’il y avait de plus dérangeant.
Parce qu’une chose qui pose une question, cherche une réponse.
Elle resta figée, incapable de détourner les yeux, incapable de répondre, parce qu’elle ne savait pas à quoi cette question faisait référence, ni même si elle pouvait réellement y répondre.
— Vaelith…
Sa voix était basse.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Mais Vaelith ne répondit pas immédiatement.
Son regard restait fixé sur la créature, et cette fois, il n’y avait plus seulement de la vigilance.
Il y avait une compréhension.
Et quelque chose de plus sombre.
— Ça veut dire…
Il marqua une pause.
— qu’elle ne devrait pas être capable de faire ça.
Le silence retomba, plus lourd encore.
La créature trembla à nouveau, son corps se déformant légèrement comme si cette tentative de communication avait fissuré l’équilibre fragile qu’elle venait de construire, mais elle ne recula pas.
Elle resta là.
Fixée sur Lythra.
Attendant.
Et dans cet instant suspendu, une chose devint évidente.
Ce n’était plus seulement une anomalie.
Ce n’était plus seulement une menace.
C’était une existence en train de naître.
Le mot resta longtemps dans l’air.
— Pourquoi.
Il n’avait pas été prononcé comme une menace, ni même comme une plainte entièrement formée, et c’était peut-être ce qui le rendait aussi difficile à supporter. La créature ne semblait pas encore comprendre tout ce qu’elle venait de demander, mais la question existait désormais, réelle, suspendue entre eux avec une fragilité monstrueuse, et Lythra sentit qu’elle ne pourrait plus la regarder comme une simple anomalie après cela.
Elle était là.
Elle pensait.
Ou du moins, elle commençait à le faire.
Vaelith gardait son bras légèrement tendu devant elle, non pour l’emprisonner, mais pour lui rappeler une limite qu’elle n’aurait peut-être pas su maintenir seule. Lythra sentait la tension dans sa posture, cette immobilité précise qui disait plus que n’importe quel avertissement, et pourtant son regard, lui, restait accroché à la créature, à cette silhouette fissurée dont la matière semblait hésiter entre plusieurs formes sans jamais choisir complètement.
— Elle a posé une question, murmura-t-elle.
— Oui.
La réponse de Vaelith fut basse, mais dure.
— Et c’est précisément pour cela que tu dois reculer.
Lythra tourna à peine la tête vers lui.
— Parce qu’elle comprend ?
— Parce qu’elle essaie.
La nuance s’enfonça en elle avec un malaise immédiat, mais avant qu’elle ne puisse répondre, la créature bougea de nouveau. Lentement, elle leva sa main incomplète vers son propre visage, ses doigts trop longs effleurant la zone lisse où un second œil aurait dû se trouver, puis elle suivit le contour de sa bouche trop fine, comme si elle découvrait ce qu’elle avait utilisé pour parler. Le geste avait quelque chose d’insupportablement humain, mais son corps, lui, restait trop faux, trop instable, trop parcouru de ces lueurs pâles qui pulsaient sous sa surface comme une blessure ouverte.
— Pour… quoi…
Cette fois, les syllabes se détachèrent mieux, mais l’effort sembla la déchirer de l’intérieur. Ses épaules se contractèrent, son torse se fendit légèrement, laissant filtrer une lumière plus vive, presque douloureuse à regarder. Autour de ses pieds, la terre se souleva en poussière fine, attirée par elle comme si elle tentait de combler ce qui manquait.
Lythra sentit l’émotion revenir.
Pas aussi brutale qu’avant.
Plus ciblée.
Plus proche.
Une détresse dense, compacte, mêlée à une incompréhension presque enfantine, comme si la créature ne demandait pas seulement pourquoi elle existait, mais pourquoi exister faisait aussi mal.
— Elle ne sait pas, souffla Lythra.
Vaelith ne la quitta pas des yeux.
— Non.
— Elle ne sait même pas ce qu’elle est.
— Et c’est ce qui la rend dangereuse.
Lythra serra les dents, parce qu’une part d’elle comprenait ce qu’il disait, mais une autre refusait déjà de réduire cette chose à un danger. Ce qu’elle ressentait n’était pas seulement de la peur ; c’était plus trouble, plus profond, une pitié qui devenait presque douloureuse à force d’être mêlée à cette sensation d’appel. La créature ne la regardait pas comme une proie. Pas encore. Elle la regardait comme un repère, comme une forme possible dans un monde qui ne lui en offrait aucune.
Puis le mot vint.
Plus clair que les autres.
— Aide.
Lythra se figea.
La créature avait parlé dans l’air, mais le mot avait aussi résonné dans sa poitrine, comme si une partie d’elle l’avait reçu avant même de l’entendre. Aide. Une demande simple, presque insupportable. Pas un ordre. Pas une attaque. Une supplication arrachée à une bouche qui n’aurait pas dû savoir supplier.
Vaelith réagit immédiatement.
— Non.
Le mot fut net, tranchant.
Lythra tourna vers lui un regard presque blessé.
— Tu ne peux pas juste dire non.
— Si.
— Elle demande de l’aide.
— Elle demande ce qui lui permettra de tenir.
— Quelle différence ?
Vaelith la regarda enfin, et dans ses yeux, il y avait quelque chose de plus sombre que la colère.
— La différence, Lythra, c’est que pour tenir, elle prendra ce qu’elle trouvera.
La créature trembla comme si elle avait compris qu’on lui refusait quelque chose. Ses fissures s’ouvrirent davantage, et la lumière qui en sortait pulsa violemment. L’air autour d’elle se courba, faisant vaciller les contours des arbres et des herbes, et Lythra sentit à nouveau cette pression dans son esprit, mais cette fois elle n’apportait plus seulement des émotions. Elle cherchait une forme.
Elle cherchait une réponse.
— Aide… aide… aide…
Le mot se répéta, d’abord dans l’air, puis directement en elle, se superposant à ses pensées jusqu’à brouiller leur limite. Lythra porta une main à sa tempe, reculant d’un pas sans s’en rendre compte, mais la créature avança aussitôt, comme si ce recul l’avait paniquée. Son corps se déplaça mal, un morceau de hanche disparaissant une fraction de seconde avant de revenir plus bas, son bras s’allongeant trop vite, puis se contractant dans un craquement sourd.
— Vaelith…
Cette fois, elle eut peur.
Pas de ce que la créature voulait consciemment, mais de l’intensité avec laquelle elle le voulait.
Vaelith se plaça complètement devant elle.
— Reste derrière moi.
La créature ouvrit la bouche plus largement, et son visage sembla se recomposer autour de ce besoin. Là où il n’y avait qu’une surface lisse, une dépression apparut, presque un œil, mais pas encore ; là où la bouche était trop fine, elle s’élargit, trembla, essaya d’imiter une expression que Lythra reconnut avec horreur.
La sienne.
Pas exactement.
Pas bien.
Mais assez pour que son ventre se serre.
La créature essayait de faire son visage.
— Non…, murmura Lythra.
La créature inclina la tête, et l’expression incomplète se déforma.
— Lyth… ra…
Son nom, prononcé par cette voix brisée, fit l’effet d’un contact glacé contre sa nuque.
Vaelith leva la main.
L’air se tendit aussitôt, plus violemment que la première fois, et une pression invisible se déploya entre eux et la créature. Les herbes se couchèrent d’un seul mouvement, la poussière s’immobilisa dans l’air, et pendant une seconde tout parut figé, suspendu à la frontière d’une action que Lythra ne comprenait pas encore.
La créature recula sous la force, mais ne tomba pas. Elle planta ses doigts dans le sol, ou tenta de le faire, et la terre remonta le long de son bras en filaments sombres, s’accrochant à elle pour la maintenir.
— Elle se renforce, dit Vaelith.
Sa voix resta calme, mais Lythra y entendit pour la première fois une urgence contenue.
— Parce qu’elle a peur ?
— Parce qu’elle apprend.
La créature poussa alors un son qui n’était plus un mot. Un cri sans volume réel, un cri qui vibra à l’intérieur du corps au lieu de traverser l’air, et Lythra sentit ses genoux faiblir sous la violence de ce qu’il transportait. Le vide, la faim, la panique, tout revint d’un coup, mais désormais ces émotions n’étaient plus seulement partagées. Elles cherchaient à s’ancrer. Elles tiraient sur elle comme des mains invisibles.
Et dans ce flot, une image apparut.
Lythra vit la grotte.
La couverture.
Le feu.
Sa propre main posée sur la pierre.
Puis elle comprit.
La créature ne recevait pas seulement des émotions.
Elle fouillait.
Elle prenait ce qui était proche, ce qui était vif, ce qui pouvait lui servir à devenir plus réelle.
Lythra recula brutalement.
— Elle voit mes souvenirs.
Vaelith tourna à peine la tête.
— Ferme-toi.
— Comment ?
— Refuse.
Le mot semblait trop simple, presque absurde, mais il n’y avait pas le temps de discuter. La créature avança encore, plus vite cette fois, ou plutôt elle se déplaça par à-coups, disparaissant dans un tremblement d’air pour réapparaître plus près, son visage gagnant des détails à chaque instant. Une joue mal dessinée. Une ligne de sourcil. Une forme de bouche qui cherchait à devenir la sienne.
Lythra sentit la panique monter, mais sous la panique, une colère apparut.
Pas contre la créature.
Contre ce que cela réveillait.
Encore quelqu’un qui voulait prendre.
Encore quelque chose qui voulait décider de ce qu’elle était.
Elle serra les poings.
— Non.
Le mot fut faible au début.
La créature s’arrêta.
Vaelith aussi.
Lythra inspira profondément, malgré la pression qui continuait de pousser dans son crâne, malgré les images qui essayaient de se détacher d’elle pour rejoindre l’autre.
— Non, répéta-t-elle plus fermement.
La créature trembla.
Son visage inachevé se fissura.
— Aide…
— Pas comme ça.
Sa voix tremblait, mais elle tint.
— Tu ne prends pas.
Le silence qui suivit fut si tendu qu’il sembla couper le monde en deux.
Puis la créature hurla.
Cette fois, le cri exista vraiment, déformé, râpé, arraché à une gorge qui n’était pas faite pour ça. L’air se tordit autour d’elle, la terre éclata sous ses pieds, et plusieurs filaments sombres jaillirent du sol pour se tendre vers Lythra comme des racines maladroites.
Vaelith bougea.
Tout alla trop vite pour qu’elle comprenne le geste exact. Une ombre passa devant elle, la main de Vaelith fendit l’air, et une force invisible heurta les filaments avant qu’ils ne l’atteignent. Ils se brisèrent en poussière noire, mais d’autres se reformèrent aussitôt, plus fins, plus nombreux, tremblants comme des nerfs exposés.
— Recule !
Lythra obéit cette fois.
Elle recula, trébucha presque, se rattrapa à un tronc, tandis que Vaelith avançait d’un pas vers la créature. Sa silhouette semblait plus grande, non physiquement, mais par la densité qu’elle prenait dans l’espace. L’air autour de lui vibrait d’une pression froide, précise, et Lythra vit la créature hésiter.
La chose voulait Lythra.
Mais elle reconnaissait Vaelith.
Et elle avait peur de lui.
— Tu voulais comprendre, dit-il d’une voix basse, sans quitter la créature des yeux. Alors comprends ceci : ce qui souffre peut encore détruire.
Lythra resta figée contre l’arbre, le souffle court, le cœur violent.
La créature trembla devant lui, son visage raté se tournant encore vers elle malgré la menace, malgré la force qui la retenait. Son unique œil pâle brillait trop fort, et sur sa bouche déformée, le mot revint, plus faible, presque suppliant.
— Lythra…
Elle sentit son cœur se serrer.
Mais cette fois, elle ne fit pas un pas.
Elle resta là.
Parce qu’elle venait de comprendre que l’aider ne voulait pas dire se laisser prendre.
Et cette différence, fragile encore, venait peut-être de lui sauver la vie.

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