Chapitre 6
Le silence ne revint pas vraiment après la disparition de la créature, du moins pas sous la forme rassurante qu’aurait dû prendre la fin d’une menace. Il ne s’imposa pas comme une absence de bruit, ni même comme une accalmie, mais plutôt comme une présence différente, plus diffuse, plus insidieuse, qui se glissait dans chaque interstice du monde sans jamais se montrer clairement. C’était un silence qui ne réparait rien, un silence qui observait, qui retenait quelque chose, comme si l’instant venait d’être suspendu sans être réellement refermé.
Lythra resta immobile pendant de longues secondes, le dos encore appuyé contre l’écorce sombre de l’arbre, ses doigts légèrement crispés dans les reliefs rugueux comme si elle cherchait à s’accrocher à une sensation tangible, concrète, quelque chose qui ne changerait pas sous sa main. Elle avait besoin de cette certitude-là, même minime, parce que tout le reste, autour d’elle et en elle, semblait avoir perdu une part de sa stabilité. Son cœur battait encore trop vite, ou peut-être pas — elle n’arrivait plus à mesurer correctement ce qui relevait du normal et ce qui ne l’était plus — et sa respiration, bien qu’elle ait repris, restait irrégulière, comme si son corps hésitait encore à retrouver un rythme qui lui appartenait entièrement.
Devant elle, Vaelith n’avait pas bougé. Sa silhouette se découpait dans la lumière pâle avec une précision presque irréelle, droite, immobile, tendue dans une vigilance silencieuse qui ne s’était pas relâchée malgré l’absence apparente de la créature. Il regardait encore la lisière, là où l’air avait tremblé quelques instants plus tôt, et dans cette immobilité maîtrisée, Lythra percevait quelque chose de plus profond qu’une simple prudence : une attente, une écoute, comme s’il refusait d’accepter que tout soit terminé.
Parce qu’au fond, rien ne l’était.
— Elle est partie ? demanda Lythra, sa voix plus basse qu’elle ne l’aurait voulu, comme si elle craignait de troubler quelque chose en parlant trop fort.
Vaelith ne répondit pas immédiatement. Il resta tourné vers l’horizon quelques secondes de plus, comme s’il cherchait une confirmation invisible, puis il abaissa lentement la main qu’il avait gardée levée, laissant la tension dans l’air se dissiper à peine.
— Elle n’est plus là, dit-il finalement.
La réponse était simple, nette, presque définitive.
Et pourtant, elle ne rassura pas Lythra.
Parce qu’elle n’avait pas posé la bonne question.
Elle se redressa lentement, quittant le tronc, essuyant machinalement ses doigts contre le tissu de sa robe comme pour effacer le contact de l’écorce, puis fit quelques pas en avant, observant autour d’elle avec une attention nouvelle, plus méfiante, presque méfiante d’elle-même autant que du monde.
Le paysage semblait intact.
Les herbes lilas ondulaient à nouveau sous un vent discret, retrouvant leur rythme habituel, la lumière se posait correctement sur les surfaces, les arbres ne vibraient plus, ne semblaient plus hésiter entre deux formes. Tout était revenu à ce que cela aurait dû être.
Et pourtant, cette normalité sonnait faux.
Elle ne parvenait pas à s’y ancrer.
— Tu la sens encore ? murmura-t-elle finalement.
Vaelith tourna légèrement la tête vers elle, son regard glissant sur son visage avec une attention plus marquée.
— Non.
Elle fronça les sourcils, hésita un instant, puis posa sa main contre sa poitrine.
— Moi si.
Le silence qui suivit fut bref, mais chargé d’une tension différente.
Vaelith la regarda plus longuement cette fois, comme s’il évaluait ses mots, comme s’il cherchait à comprendre ce qu’elle ressentait au-delà de ce qu’elle disait.
— Comment ? demanda-t-il.
Lythra inspira lentement, cherchant à formuler une sensation qui refusait de se laisser enfermer dans des mots simples.
— Ce n’est pas comme avant… dit-elle finalement, la voix plus lente. Ce n’est pas une présence, pas vraiment… c’est plus… comme si quelque chose restait, mais à l’intérieur.
Elle ferma brièvement les yeux, tentant de cerner ce qu’elle ressentait.
— Comme un souvenir… mais qui ne disparaît pas.
Vaelith ne répondit pas tout de suite, mais quelque chose dans son regard se referma légèrement, presque imperceptiblement.
— On part d’ici.
Ce n’était pas une suggestion.
C’était une décision.
Et cette fois, Lythra ne discuta pas.
Parce qu’elle ressentait la même chose.
Ce lieu n’était plus neutre.
Il retenait quelque chose.
Une trace.
Un écho.
Et rester là, c’était risquer de s’y perdre davantage.
Ils se mirent en marche sans ajouter un mot.
Il n’y avait pas de chemin.
Pas de véritable direction tracée.
Vaelith avançait avec une assurance silencieuse, contournant certaines zones, ralentissant à d’autres sans jamais expliquer pourquoi, et Lythra le suivait, mais différemment qu’auparavant. Elle n’était plus simplement attentive à lui ; elle observait le monde avec une intensité nouvelle, comme si elle cherchait à déceler, dans chaque détail, ce qui avait changé sans se montrer.
Et quelque chose avait changé.
Pas de manière brutale.
Pas de manière visible au premier regard.
Mais dans les nuances.
Dans les décalages.
Les couleurs semblaient légèrement altérées, comme si certaines teintes avaient été trop tirées ou au contraire vidées de leur intensité. Le lilas des herbes, par moments, tirait vers une nuance plus froide, presque grise, avant de retrouver sa couleur naturelle quelques pas plus loin. La lumière elle-même semblait hésiter, se poser avec un léger retard, comme si elle devait recalculer sa place.
Lythra ralentit sans s’en rendre compte.
— Tu vois ça ?
Vaelith ne s’arrêta pas, mais sa voix répondit immédiatement.
— Oui.
Elle fixa un point devant elle.
Un arbre.
Rien d’anormal.
Et pourtant, quelque chose clochait.
Elle s’approcha lentement, sa respiration se faisant plus attentive, et leva la main sans réfléchir, attirée par cette incohérence subtile.
— Attends, dit Vaelith.
Mais elle avait déjà touché.
Le contact ne dura qu’un instant.
Mais il suffit.
Une pulsation remonta le long de son bras, non pas depuis l’arbre, mais depuis elle-même, comme si quelque chose avait répondu à son geste avec un décalage étrange. Elle retira sa main brusquement, son souffle se coupant.
— Il… il a bougé.
Vaelith s’approcha à son tour, sans toucher.
— Non.
— Si, j’ai senti—
— Tu as ressenti.
La correction, calme mais précise, la fit hésiter.
Lythra resta immobile, fixant l’arbre comme si elle attendait une confirmation, un mouvement, un signe qui justifierait ce qu’elle venait de percevoir.
Mais rien ne se produisit.
— C’est pas normal, murmura-t-elle.
— Non.
Un silence passa.
Puis Vaelith ajouta, plus bas :
— Et ce n’est pas l’arbre.
Lythra tourna lentement la tête vers lui.
— Tu veux dire que ça vient de moi ?
Il ne répondit pas.
Mais il n’avait pas besoin de le faire.
Une tension sourde s’installa dans sa poitrine, pas encore une peur, mais quelque chose qui s’en approchait.
— Elle est partie, dit-elle, comme pour se rassurer.
— Oui.
— Mais pas complètement.
Vaelith reprit la marche.
— Non.
Ils avancèrent encore.
Le monde semblait respirer différemment autour d’eux, comme si chaque élément avait perdu une fraction de sa cohérence, comme si une partie de ce qui faisait sa stabilité s’était déplacée ailleurs. Les sons arrivaient avec un léger retard, le vent changeait de direction sans logique apparente, et par moments, Lythra avait l’impression que ses propres pas ne correspondaient pas exactement à son mouvement.
Puis quelque chose se produisit.
Un détail.
Infime.
Mais impossible à ignorer.
— Vaelith.
Il ne se retourna pas immédiatement.
— Oui ?
Lythra resta immobile.
— J’ai parlé ?
Il s’arrêta.
Très légèrement.
— Tu viens de le faire.
Elle secoua lentement la tête.
— Non.
Le mot sortit plus vite.
— Avant ça.
Le silence qui suivit fut différent.
Plus dense.
Vaelith se tourna vers elle.
— Non.
Mais Lythra, elle, en était certaine.
Elle avait parlé.
Ou quelque chose avait parlé.
Avec sa voix.
Le vent passa entre eux.
Mais cette fois, il ne ressemblait plus à un simple mouvement d’air.
Il portait quelque chose.
Quelque chose de trop familier.
Lythra ferma les yeux une seconde.
Et dans cet instant, elle l’entendit.
Faiblement.
Comme un écho mal placé.
— …Lythra…
Elle rouvrit les yeux brusquement.
Le monde était là.
Intact.
Silencieux.
Et pourtant, elle n’était plus sûre d’être seule dans sa tête.
Vaelith l’observait.
Sans rien dire.
Mais dans son regard, il y avait une certitude. Ce qui avait commencé n’était pas terminé.
Le vent passa une nouvelle fois entre les arbres, mais cette fois, Lythra ne le perçut plus comme un simple mouvement d’air. Il avait pris quelque chose d’autre, une densité étrange, presque une texture, comme s’il transportait des fragments invisibles qui ne lui appartenaient pas entièrement. Elle resta immobile quelques secondes après avoir rouvert les yeux, le regard perdu dans un point flou du paysage, tandis que son esprit tentait encore de raccrocher ce qu’elle venait de percevoir à quelque chose de réel.
Puis la voix revint.
Pas comme un murmure lointain, ni comme un souvenir qui s’efface.
Plus proche.
Plus nette.
— …Kaël…
Le prénom se forma en elle avec une précision troublante, comme s’il avait toujours été là, prêt à être prononcé, mais retenu jusqu’à cet instant précis. Lythra sentit son souffle se suspendre brutalement, son corps se figer dans un réflexe immédiat, presque instinctif, comme si ce simple mot venait de traverser une barrière qu’elle n’avait pas encore identifiée.
Elle ne bougea pas.
Pas tout de suite.
Parce que quelque chose, dans la manière dont ce prénom avait été prononcé, n’était pas correct. Ce n’était pas seulement la voix, qui ne correspondait ni à la sienne ni à celle de Kaël, mais la sensation qui l’accompagnait. Il y avait une forme d’étrangeté, une distance, comme si ce nom n’était pas évoqué avec une mémoire claire, mais avec une tentative de compréhension.
— …Kaël…
Cette fois, le mot s’étira légèrement, comme s’il cherchait à se fixer, à prendre une place stable dans quelque chose qui ne le maîtrisait pas encore.
Lythra inspira brusquement.
Ses doigts se crispèrent légèrement contre le tissu de sa robe, et elle tourna lentement la tête, comme si elle s’attendait à voir quelqu’un derrière elle, comme si une partie d’elle refusait d’accepter que cette voix ne venait de nulle part visible.
— Tu as dit quelque chose ? demanda-t-elle.
Vaelith la regarda, sans comprendre immédiatement.
— Non.
Le silence qui suivit fut lourd.
Lythra baissa légèrement les yeux, puis les releva presque aussitôt, comme si rester immobile risquait de rendre la sensation plus réelle encore.
— Elle… murmura-t-elle.
Elle n’arrivait pas à terminer.
Parce que le prénom venait de faire plus que simplement apparaître.
Il avait ouvert quelque chose.
Une pensée.
Une inquiétude.
Une absence.
— Kaël…
Cette fois, ce fut sa propre voix.
Plus basse.
Plus fragile.
Et avec elle, quelque chose se fissura.
Lythra sentit une tension monter lentement dans sa poitrine, pas brutale, pas immédiate, mais persistante, comme une question qu’elle avait repoussée depuis trop longtemps. Elle n’avait pas pensé à lui depuis qu’elle avait traversé, pas vraiment, pas entièrement, comme si ce monde, ce nouveau paysage, cette présence constante de Vaelith avaient rempli tout l’espace disponible dans son esprit.
Mais maintenant...
le prénom était là.
Et il ne disparaissait pas.
Elle détourna légèrement le regard, fixant un point indistinct devant elle, mais sans réellement le voir.
Qu’est-ce qu’il faisait ?
La pensée arriva sans qu’elle ne la formule.
Simple.
Brute.
Et immédiatement suivie d’une autre.
Est-ce qu’il la cherchait ?
Son souffle se fit plus court.
Elle n’avait laissé aucune trace.
Aucune explication.
Rien.
Elle était partie.
Disparue.
Avalée par quelque chose qu’il ne pouvait pas comprendre.
Ses doigts tremblèrent légèrement.
Est-ce qu’il savait ?
La question s’imposa plus violemment, comme si elle avait attendu ce moment pour émerger.
Est-ce qu’il savait ce qui lui était arrivé ?
Est-ce qu’il imaginait qu’elle était encore vivante ?
Ou...
Lythra ferma brièvement les yeux, serrant les dents.
Ou est-ce qu’il pensait qu’elle avait disparu pour de bon ?
Le poids de cette possibilité la traversa plus profondément qu’elle ne l’aurait cru, et pendant un instant, le monde autour d’elle sembla s’effacer légèrement, comme si cette pensée prenait plus de place que le réel.
— Lythra.
La voix de Vaelith la ramena légèrement.
Elle rouvrit les yeux, mais son regard restait troublé.
— Tu es encore là ?
Elle hocha lentement la tête.
— Oui.
Mais la réponse manquait de certitude.
Parce qu’elle ne savait plus exactement où elle se situait.
Une partie d’elle était ici.
Dans ce monde.
Dans ce paysage instable.
Avec Vaelith.
Mais une autre, une autre venait de se tourner ailleurs.
Vers ce qu’elle avait laissé.
Vers ce qu’elle avait abandonné.
Vers ceux qui ne savaient pas.
— …Kaël…
Le prénom revint.
Encore.
Mais cette fois, il n’était pas chargé de la même chose.
Il n’était pas porté par la mémoire.
Il était porté par une question.
Lythra se figea.
Complètement.
Parce qu’elle comprit.
Ce n’était pas elle.
Pas entièrement.
La créature, quelque chose en elle, essayait de comprendre.
Elle ne se souvenait pas de Kaël.
Elle ne le connaissait pas.
Elle cherchait.
Elle testait.
Elle prenait ce qu’elle trouvait en Lythra et essayait d’en faire du sens.
— Elle ne sait pas qui c’est, murmura Lythra.
Vaelith fronça légèrement les sourcils.
— Qui ?
— Kaël.
Le silence s’installa.
— Elle dit son nom, continua-t-elle lentement. Mais elle ne comprend pas… elle ne comprend pas ce que ça veut dire.
Elle porta une main à sa tempe, comme si elle cherchait à contenir cette sensation étrange, cette superposition de pensées qui n’étaient pas entièrement les siennes.
— Elle prend le mot… mais pas ce qu’il représente.
Vaelith ne répondit pas immédiatement.
Mais son regard se fit plus sombre.
— Elle apprend.
Le mot résonna différemment maintenant.
Parce que Lythra ne pouvait plus le nier.
Elle n’était pas simplement observée.
Elle était utilisée.
Non pas avec une intention claire, non pas avec une volonté définie—
mais comme une source.
Une matière.
Quelque chose dans lequel on pouvait puiser.
— Kaël…
Elle répéta le prénom une nouvelle fois, mais cette fois, il lui sembla étranger.
Pas totalement.
Mais suffisamment pour la troubler.
Comme si le lien s’était légèrement déplacé.
Comme si le souvenir n’était plus entièrement ancré en elle.
Son cœur se serra.
Une peur nouvelle s’installa.
Pas celle d’être attaquée.
Pas celle d’être suivie.
Mais celle de perdre quelque chose.
Elle resta silencieuse un long moment, les yeux fixés devant elle sans vraiment voir, tandis qu’une autre pensée, plus lente, plus profonde, commençait à émerger.
Qu’est-ce qu’elle était devenue ?
Pas pour elle.
Pour eux.
Pour ceux qu’elle avait laissés.
Pour Kaël.
Pour les autres.
Est-ce qu’elle était encore la même personne ?
Ou est-ce que, dans leur regard, dans leur monde, elle avait déjà cessé d’exister ?
Le parallèle la frappa doucement.
Presque trop doucement pour être rejeté.
La créature ne savait pas ce qu’elle était.
Et elle...
Lythra inspira lentement.
Elle, elle ne savait plus ce qu’elle était devenue pour ceux qui la connaissaient.
Une absence ?
Un souvenir ?
Une disparition ?
Le monde sembla légèrement vaciller autour d’elle, non pas physiquement, mais dans sa perception, comme si cette pensée créait une fissure supplémentaire dans quelque chose déjà fragile.
— Lythra.
Vaelith s’approcha d’un pas.
— Regarde-moi.
Elle leva lentement les yeux vers lui.
Et pendant une seconde, elle ne répondit pas immédiatement.
Comme si une partie d’elle cherchait à vérifier.
Comme si elle devait s’assurer qu’il était bien réel.
— Tu es encore là, dit-il.
Sa voix était basse.
Stable.
Ancrée.
Mais cette fois, la phrase n’avait plus la même évidence.
Parce que Lythra venait de comprendre quelque chose de plus troublant encore.
Être là ne suffisait pas à être la même.
La sensation disparut d’un coup.
Pas lentement, pas comme une voix qui s’éloigne ou un souvenir qui se dissout, mais avec une rupture nette, presque brutale, qui laissa Lythra vaciller sur place. Une seconde plus tôt, le prénom de Kaël vibrait encore quelque part en elle, mêlé à cette présence confuse qui cherchait à comprendre ce qu’elle ne connaissait pas, et l’instant d’après, il n’y eut plus rien. Plus de murmure. Plus de pression contre son esprit. Plus cette impression d’être regardée depuis l’intérieur.
Le silence revint.
Mais ce silence-là n’avait rien de rassurant.
Lythra porta une main à sa poitrine, comme si elle pouvait sentir l’endroit exact où le lien venait de se couper. Son souffle resta bloqué quelques secondes, puis revint trop vite, irrégulier, traversé par une émotion qu’elle ne comprenait pas entièrement. La créature n’était plus là. Elle ne la sentait plus. Même cette trace insistante, cette présence accrochée à ses pensées depuis la confrontation, semblait s’être effondrée d’un seul coup, comme si quelque chose, quelque part, avait perdu connaissance.
— Elle s’est évanouie, souffla-t-elle.
Vaelith tourna légèrement la tête vers elle.
— Tu en es sûre ?
Lythra ferma les yeux un instant, cherchant au fond d’elle-même cette pression étrange, cette conscience incomplète qui s’était insinuée dans ses souvenirs, mais elle ne trouva qu’un vide silencieux.
— Oui… ou quelque chose comme ça. Elle n’est plus là.
Vaelith resta immobile, son regard posé sur elle avec une attention qui ne cherchait pas à la brusquer. Il ne sembla pas surpris, mais il ne sembla pas rassuré non plus, et cette nuance suffit à maintenir une tension discrète autour d’eux.
Lythra inspira lentement, puis rouvrit les yeux.
Le monde n’avait pas changé. Les herbes lilas continuaient d’onduler, la lumière glissait sur les troncs bleus, le vent passait avec cette douceur étrange qui ne ressemblait à aucun souffle de son ancien monde. Pourtant, quelque chose en elle était resté ouvert. La créature avait disparu, mais ce qu’elle avait réveillé, non.
Kaël.
Son prénom revint cette fois sans intrusion, sans écho étranger.
Seulement elle.
Elle, et tout ce qu’elle avait refusé de regarder depuis son arrivée ici.
— Vaelith…
Sa voix était plus basse, presque hésitante.
Il attendit.
— Est-ce qu’on peut… parler ?
Elle se détesta un peu pour la fragilité de sa propre question, comme si demander cela la ramenait à quelque chose de plus petit, de moins décidé. Pourtant, le poids dans sa poitrine était trop lourd maintenant, trop dense pour rester enfermé.
— De quoi ?
Elle détourna les yeux vers l’horizon.
— D’eux.
Un silence passa.
— De ceux que j’ai laissés.
Vaelith ne répondit pas tout de suite. Lythra crut presque qu’il allait lui dire que ce n’était pas le moment, que la créature était plus importante, que la brèche continuait d’agir autour d’eux. Mais sa voix, lorsqu’elle vint, fut calme.
— Oui.
Le simple mot fit descendre quelque chose en elle.
Pas complètement.
Mais assez pour qu’elle puisse respirer un peu mieux.
Ils reprirent la marche plus lentement, sans but immédiat, comme si le paysage leur offrait juste assez d’espace pour laisser les mots sortir. Lythra resta silencieuse un moment, cherchant par où commencer, parce que parler de son ancienne vie lui semblait soudain immense, presque impossible. Il y avait trop de choses. Trop de matins. Trop de voix. Trop de gestes qui, maintenant qu’elle n’y était plus, prenaient une valeur différente.
— Quand on était petits, commença-t-elle enfin, on courait souvent après les Chabourkas.
Un léger sourire, presque douloureux, passa sur ses lèvres.
— Pas pour leur faire du mal. Juste parce qu’ils étaient rapides, et parce que Ren prétendait toujours qu’il pouvait en attraper un plus vite que nous. Il partait devant en criant, Torvan faisait semblant de ne pas vouloir participer, puis au bout de trois secondes il courait plus vite que tout le monde, et Kaël restait derrière, à nous dire qu’on allait se faire gronder.
Elle baissa légèrement les yeux, la gorge serrée par l’image.
— Et il avait presque toujours raison.
Vaelith marchait à côté d’elle sans l’interrompre, assez proche pour que sa présence reste stable, mais pas assez pour envahir ce qu’elle racontait.
— Il y en avait un… reprit-elle plus doucement. Celui à la corne fêlée.
Ses doigts se crispèrent légèrement contre le tissu de sa robe.
— Il était différent des autres. Plus lent, peut-être. Ou juste plus méfiant. Les adultes disaient qu’il ne fallait pas trop s’en approcher, qu’il était fragile, qu’il ne devait pas être sacrifié, jamais. Mais moi, je l’aimais bien. Il me regardait comme s’il comprenait quand je venais le voir sans rien dire.
Sa voix se brisa légèrement, mais elle continua.
— Il frottait sa tête contre ma jambe. Toujours du même côté. Et moi je croyais que ça voulait dire qu’il m’avait choisie.
Le silence qui suivit fut plus lourd.
Elle ne dit pas tout de suite qu’elle l’avait tué.
Elle n’en avait pas besoin.
Le souvenir était là, entre eux.
Vaelith ne la força pas.
— Je ne regrette pas les choix qui m’ont menée à toi, dit-elle finalement, plus bas. Je sais que ça devrait peut-être me faire peur de dire ça, mais c’est vrai. Si je devais revenir en arrière, en sachant seulement ce que je savais à ce moment-là… je crois que je referais pareil.
Elle releva les yeux vers lui.
— Mais ça ne veut pas dire que tout est léger.
Sa respiration trembla.
— Je me demande si mon ancienne vie a laissé un vide. Pour eux. Pour Kaël. Pour Vara. Pour Selen. Pour Ren. Même pour Torvan, malgré ce qu’on s’est dit.
Elle eut un rire faible, sans joie.
— Peut-être surtout pour lui.
Vaelith la regarda longuement.
— Tu veux savoir s’ils souffrent.
— Oui.
Le mot sortit immédiatement.
— Et en même temps, j’ai peur de le savoir. Parce que si oui… alors je leur ai fait ce qu’on m’a fait. Je suis partie avec une vérité qu’ils n’avaient pas, et je les ai laissés deviner.
Cette fois, Vaelith resta silencieux plus longtemps.
Puis il dit :
— Je peux te permettre de les voir.
Lythra s’arrêta.
— Quoi ?
Il s’immobilisa à son tour, son regard sombre posé sur elle avec une stabilité troublante.
— En rêve.
Le cœur de Lythra battit plus fort.
— Tu peux faire ça ?
Vaelith eut un mouvement presque imperceptible, quelque chose qui n’était pas un sourire, mais qui en portait l’ombre.
— Si j’ai été maudit, Lythra, c’est bien pour ma puissance.
Elle le fixa, bouche entrouverte, partagée entre l’émerveillement et une incompréhension presque naïve.
— Tu dis ça comme si c’était une preuve contre toi.
— Pour eux, ça l’était.
Elle secoua lentement la tête.
— Moi, je trouve que c’est un don.
Les mots sortirent avec une sincérité si immédiate qu’elle ne chercha pas à les retenir.
— Un don immense. Pas quelque chose de dangereux en soi.
Vaelith ne répondit pas tout de suite, mais quelque chose passa dans ses yeux, bref, profond, comme si ses mots avaient atteint un endroit qu’il ne montrait pas souvent.
— La puissance devient toujours dangereuse pour ceux qui veulent décider qui a le droit d’en porter.
Lythra soutint son regard.
— Alors montre-moi comment ne pas la craindre.
Le silence entre eux changea encore, plus dense, plus intime.
Vaelith finit par hocher légèrement la tête.
— Ce soir, je peux t’emmener jusqu’à eux. Pas réellement. Pas physiquement. Mais assez pour parler.
Lythra sentit son cœur se serrer.
— Tous ?
— Non.
La réponse fut douce, mais ferme.
— Pas tous. Pas maintenant. Je peux t’emmener avec deux autres personnes seulement, en plus de toi. Plus que ça serait instable, surtout avec la brèche encore ouverte.
Deux.
Le choix se referma immédiatement autour d’elle, cruel dans sa simplicité.
Elle pensa à Ren, à Vara, à Selen, à Torvan, à tous leurs visages autour de l’enclos, à leurs voix, à leur incompréhension. Puis le prénom revint, évident, douloureux.
— Kaël.
Vaelith hocha légèrement la tête.
— Et ?
Lythra ferma les yeux un instant.
Une amie.
Une présence capable d’entendre sans exploser, de comprendre sans juger trop vite.
— Selen, murmura-t-elle finalement. Je veux Kaël et Selen.
Quand elle rouvrit les yeux, Vaelith la regardait toujours.
— Alors ce soir, nous irons les trouver.
Lythra inspira lentement, et malgré la peur qui revenait déjà, malgré le poids de ce qu’elle allait peut-être entendre, quelque chose se desserra un peu dans sa poitrine.
Pour la première fois depuis qu’elle avait quitté son monde, elle n’allait pas seulement avancer vers l’inconnu.
Elle allait regarder derrière elle.
Et cette fois, elle ne serait pas seule.

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