Chapitre 7

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Ils reprirent la marche sans se presser, comme si le simple fait d’avancer suffisait à maintenir une forme d’équilibre fragile entre ce qui venait de se produire et ce qui restait encore à venir. Le sol sous leurs pas avait retrouvé une apparence normale, ou du moins suffisamment cohérente pour ne plus attirer immédiatement l’attention, mais Lythra continuait de regarder autour d’elle avec une vigilance nouvelle, comme si chaque détail pouvait soudain se dérober ou révéler quelque chose d’inattendu. Le silence entre eux n’était plus celui d’une tension immédiate, mais celui d’une pensée en cours, un espace où les mots tardaient à venir parce qu’ils devaient s’organiser autrement.

Vaelith finit par briser ce silence, non pas brusquement, mais avec cette manière qu’il avait de poser les questions comme s’il connaissait déjà une partie de la réponse.

— Est-ce que tu sais ce que tu vas leur dire ?

Lythra ne répondit pas tout de suite. Elle continua de marcher quelques pas, les yeux fixés sur la ligne d’horizon qui ondulait légèrement sous la lumière, puis elle inspira lentement.

— Non… pas vraiment.

Sa voix n’était pas incertaine, mais réfléchie, comme si elle acceptait cette absence de réponse sans chercher à la combler trop vite.

— Je sais ce que je ressens, mais ça ne veut pas dire que je saurai comment le dire quand je serai face à eux.

Vaelith hocha légèrement la tête.

— Tu peux choisir de ne rien dire.

Elle eut un léger sourire, presque imperceptible.

— Ça ne me ressemble pas.

— Non.

Ils continuèrent d’avancer, et après quelques instants, il reprit :

— Est-ce que tu veux que je les laisse ?

La question la surprit plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle tourna la tête vers lui, cherchant son regard, comme pour s’assurer qu’il parlait sérieusement.

— Pourquoi tu partirais ?

— Parce que leur présence à eux n’implique pas forcément la mienne. Et parce que ma présence pourrait… influencer la manière dont ils réagissent.

Lythra réfléchit un instant. L’idée de se retrouver seule face à eux, même en rêve, fit naître une tension immédiate dans sa poitrine. Ce n’était pas de la peur, pas exactement, mais une forme d’appréhension plus profonde, celle de ne pas être à la hauteur de ce moment, de ne pas savoir comment exister entre deux mondes sans en perdre un.

— Non, dit-elle finalement. Reste.

Elle marqua une pause, puis ajouta, plus doucement :

— Je préfère que tu sois là.

Vaelith ne répondit pas tout de suite, mais quelque chose dans sa posture se détendit légèrement, comme s’il avait accepté cette décision sans chercher à la discuter.

Le silence revint, plus léger cette fois, et Lythra sentit que la tension qui s’était accumulée en elle commençait à se transformer en quelque chose de plus stable, de plus clair. Elle tourna légèrement la tête vers lui, comme si une question venait de s’imposer à son tour.

— Et toi ?

Vaelith la regarda brièvement.

— Moi ?

— Est-ce que tu te rappelles de quelque chose ?

La question resta suspendue entre eux quelques secondes, et Lythra vit son regard se détourner légèrement, comme s’il devait aller chercher plus loin que ce qu’il montrait habituellement.

— Oui, dit-il finalement.

Sa voix était calme, mais différente.

— Pas tout. Pas clairement. Mais oui.

Lythra ralentit légèrement.

— Quoi ?

Il inspira doucement, comme si les images qu’il évoquait n’étaient pas totalement fixes.

— Le palais royal.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— Le tien ?

— Non.

Un léger silence.

— Celui d’avant.

Les mots avaient un poids particulier, comme s’ils portaient avec eux quelque chose de très ancien, de trop ancien pour être entièrement contenu dans une mémoire stable.

— J’y suis entré, continua-t-il. De nuit. Je me souviens des couloirs. De la pierre. Des gardes. Et du fait que je n’aurais pas dû être là.

Lythra l’écoutait sans l’interrompre, attentive à chaque nuance.

— Ils m’ont poursuivi.

— Pourquoi ?

Il secoua légèrement la tête.

— Je ne sais plus.

Cette réponse, plus que les autres, sembla le déranger.

— Je sais que c’était important. Assez pour prendre le risque. Assez pour entrer malgré les conséquences. Mais… je ne me souviens pas de la raison.

Lythra resta silencieuse un instant, laissant les mots se déposer.

— Peut-être que tu cherchais quelque chose, proposa-t-elle doucement.

— Peut-être.

— Ou quelqu’un.

Vaelith ne répondit pas immédiatement, mais son regard se fixa un peu plus loin devant eux, comme si cette hypothèse touchait quelque chose de plus précis.

— Ou que je voulais détruire quelque chose, ajouta-t-il finalement.

Lythra pencha légèrement la tête.

— Tu ne donnes pas beaucoup de crédit à une version plus… positive.

Il eut un léger souffle, presque un rire sans joie.

— L’histoire ne m’a pas vraiment appris à privilégier ce genre d’interprétation.

Elle le regarda un instant, puis détourna les yeux, laissant la conversation se poser sans la forcer.

— Peut-être que tu avais une bonne raison, dit-elle simplement.

Ils continuèrent d’avancer.

Et peu à peu, le décor changea.

Ce ne fut pas immédiat, ni brutal, mais une transition lente, presque imperceptible au début, comme si le paysage se transformait sans vouloir attirer l’attention. Les herbes lilas laissèrent place à une végétation plus dense, plus basse, et bientôt, des buissons apparurent sur leur chemin, d’un rose pâle presque irréel.

Lythra ralentit.

— C’est…

Elle s’approcha légèrement, attirée malgré elle.

Les buissons semblaient faits d’une matière étrange, douce, presque duveteuse, leurs branches épaisses portant des excroissances qui ressemblaient à des nuages solidifiés. Une odeur sucrée flottait dans l’air, légère mais persistante, évoquant immédiatement quelque chose de familier.

— Ça sent… la barbe à papa, murmura-t-elle.

Elle tendit la main, effleurant la surface du bout des doigts. La texture était surprenante, légèrement collante, mais aussi douce qu’un nuage, et elle ne put s’empêcher de sourire, malgré tout.

— C’est magnifique…

Vaelith s’arrêta à côté d’elle, observant les buissons sans les toucher.

— Ce sont des copies.

Lythra tourna la tête vers lui.

— Des copies ?

— Des imitations des vrais buissons comestibles.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— Comestibles ?

— Oui.

Il désigna l’un des fruits accrochés à une branche.

— Ceux-là ne le sont pas.

Elle observa plus attentivement.

— Pourquoi ?

— Regarde leur forme.

Lythra plissa légèrement les yeux.

— Ils sont… allongés.

— Rectangulaires, corrigea-t-il.

Elle hocha lentement la tête.

— Et les vrais ?

— Plus carrés. Plus denses. Et leur odeur est différente, même si elle reste sucrée.

Elle retira sa main, un peu plus prudente.

— Donc si j’avais essayé d’en manger un…

— Tu n’aurais probablement pas aimé le résultat.

Elle esquissa un léger sourire.

— Merci pour l’avertissement.

Ils reprirent la marche, contournant les buissons, et bientôt, une nouvelle ligne apparut devant eux.

La forêt.

Elle se dressait à quelques dizaines de mètres, plus sombre que le reste du paysage, ses arbres plus hauts, plus serrés, leurs troncs teintés d’un bleu profond qui absorbait la lumière au lieu de la refléter. L’entrée n’était pas marquée, mais elle était évidente, comme une frontière naturelle que le monde lui-même avait tracée.

Lythra s’arrêta.

— C’est là ?

Vaelith observa la forêt un instant, puis hocha la tête.

— Oui.

Elle inspira lentement.

— On reste ici ?

— Pour l’instant.

Il fit quelques pas en avant, choisissant un endroit légèrement en retrait, à l’abri d’un groupe de rochers bas, puis leva la main.

Lythra le regarda faire, attentive.

Les pierres autour d’eux tremblèrent légèrement, puis se déplacèrent, lentement, comme attirées par une force invisible. Elles s’assemblèrent, s’ajustèrent, créant une structure simple mais stable, un abri improvisé qui se formait sous ses yeux avec une précision presque naturelle.

Puis les feuilles des arbres voisins se détachèrent, glissant dans l’air avant de venir se poser sur la structure, formant une couverture légère mais efficace.

Lythra observa la scène, fascinée.

— Tu fais ça comme si c’était… normal.

Vaelith baissa légèrement la main.

— Ça l’est.

Elle secoua doucement la tête, un sourire apparaissant malgré elle.

— Pas pour moi.

Il tourna légèrement la tête vers elle.

— Pas encore.

L’abri prit forme complètement, simple mais suffisant, offrant une protection contre le vent et une sensation d’espace plus fermé.

Lythra s’approcha, passant la main sur la pierre encore tiède du mouvement.

— C’est… rassurant.

Vaelith la regarda s’installer, puis s’assit à son tour, adossé contre l’une des parois.

Le silence revint.

Mais cette fois, il était différent.

Moins lourd.

Moins instable.

Comme une pause avant ce qui allait suivre.

Lythra s’assit en face de lui, ramenant légèrement ses jambes contre elle, et leva les yeux vers la forêt.

— Ce soir…

Elle laissa la phrase en suspens.

Vaelith hocha légèrement la tête.

— Ce soir.

Et dans cet instant suspendu, entre deux mondes, deux vies, deux vérités, Lythra sentit que quelque chose d’irréversible approchait.

Pas une menace.

Pas encore.

Mais une rencontre.

Une rencontre qu’elle ne pourrait pas fuir.

Lythra resta assise quelques instants sans bouger, les mains posées sur ses genoux, le regard perdu dans la ligne sombre de la forêt qui se dressait devant eux. L’abri improvisé par Vaelith avait quelque chose de rassurant, une stabilité presque inattendue dans un monde qui semblait, depuis leur rencontre avec la créature, avoir perdu une partie de sa cohérence. La pierre était encore légèrement tiède sous ses doigts, les feuilles disposées au-dessus d’eux laissaient filtrer une lumière douce, et pourtant, malgré cette apparente tranquillité, elle ne parvenait pas à se détendre complètement.

Il y avait cette sensation persistante.

Cette impression que quelque chose n’était pas terminé.

Elle inspira lentement, puis tourna la tête vers Vaelith, qui observait la forêt sans parler, comme s’il évaluait déjà ce qui pouvait en émerger, ou ce qui s’y cachait.

— Elle va revenir, pas vrai ?

La question sortit sans détour, presque plus calme qu’elle ne l’aurait cru, comme si une partie d’elle connaissait déjà la réponse mais avait besoin de l’entendre.

Vaelith ne prit pas le temps d’hésiter.

— Oui.

Le mot tomba simplement.

Sans nuance.

Sans tentative d’adoucir.

Lythra ferma brièvement les yeux, puis laissa échapper un souffle.

— Tu aurais pu être un peu plus rassurant.

Il tourna légèrement la tête vers elle, et dans son regard, il n’y avait ni ironie ni gêne.

— Je préfère une vérité brute à un doux mensonge.

Elle resta silencieuse une seconde, puis esquissa un léger sourire, malgré elle.

— C’est frustrant.

— Peut-être.

Un court silence s’installa, mais cette fois, il n’était pas inconfortable. Lythra releva les yeux vers lui, et sans vraiment s’en rendre compte, elle resta un peu trop longtemps à le regarder.

Quelque chose avait changé.

Ou peut-être qu’elle ne l’avait simplement jamais remarqué avant.

Ses yeux.

Ils n’étaient pas noirs comme elle l’avait cru au début, pas complètement. Il y avait des nuances, des reflets qu’elle n’avait pas pris le temps d’observer jusque-là. À mesure qu’elle soutenait son regard, elle distingua quelque chose de plus subtil, presque imperceptible au premier abord : des éclats gris, très fins, comme des fragments dispersés dans l’obscurité, qui captaient la lumière d’une manière étrange.

Ils n’étaient pas fixes.

Ils vibraient légèrement.

Comme si ses yeux n’étaient pas entièrement ancrés dans une seule couleur.

Elle fronça légèrement les sourcils, sans détourner le regard.

— Tes yeux…

Vaelith ne bougea pas.

— Quoi ?

Elle hésita une fraction de seconde, puis reprit, plus doucement :

— Ils ne sont pas vraiment noirs.

Il resta immobile, mais son attention se fixa sur elle avec plus de précision.

— Tu viens de t’en rendre compte ?

Lythra eut un léger rire, presque embarrassé.

— Oui.

Elle inclina légèrement la tête, cherchant à mieux observer les reflets.

— Il y a du gris… comme si c’était… pailleté.

Le mot lui sembla étrange en le prononçant, presque trop léger pour décrire ce qu’elle voyait réellement, mais elle ne trouva pas mieux.

— Et ce n’est pas un noir profond, continua-t-elle. C’est… moins fixe. Comme si ça changeait.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Il la regardait.

Longuement.

Sans détourner les yeux.

Lythra sentit la chaleur monter progressivement dans ses joues, sans qu’elle ne comprenne immédiatement pourquoi. Ce n’était pas un regard lourd, ni oppressant, mais il était direct, entier, comme s’il la voyait sans chercher à cacher quoi que ce soit.

Elle détourna le regard en premier.

— Enfin… c’est joli.

Le mot sortit plus vite qu’elle ne l’aurait voulu.

Elle se mordit légèrement l’intérieur de la joue.

— Je veux dire… c’est—

Elle s’interrompit.

Parce que parler n’aidait pas.

Le rouge monta davantage sur ses joues, et elle fixa un point au sol, cherchant à reprendre une contenance.

Vaelith ne dit rien pendant quelques secondes.

Puis, d’un ton presque neutre :

— Tu veux une nouvelle tenue ?

Lythra releva brusquement la tête.

— Quoi ?

Elle cligna des yeux, légèrement déstabilisée par le changement soudain de sujet.

— Une tenue, répéta-t-il simplement.

Elle le fixa, interloquée.

— Pourquoi tu me parles de ça maintenant ?

— Parce que tu en as besoin.

Elle regarda instinctivement ses vêtements, puis haussa légèrement les épaules.

— Ils sont très bien.

Vaelith inclina légèrement la tête.

— Ils sont adaptés à ton ancien monde.

Elle resta silencieuse.

— Ici, ils ne le sont pas.

Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun argument ne vint immédiatement.

— Et tu peux… faire ça ? demanda-t-elle finalement.

Il haussa légèrement les épaules.

— J’ai certains… dons.

Le mot était simple, mais il portait quelque chose de plus vaste.

Lythra posa alors les yeux sur sa tenue à lui.

Elle l’avait déjà vue, bien sûr, mais elle ne l’avait jamais vraiment observée. Le noir dominait, profond mais nuancé, les matières semblaient se superposer sans lourdeur, épousant ses mouvements sans jamais les contraindre. Il n’y avait rien d’orné, rien d’excessif, et pourtant, tout semblait parfaitement à sa place, comme si chaque détail avait été pensé sans jamais être forcé.

Elle inspira légèrement.

— C’est toi qui as fait ça ?

— Oui.

Elle hocha lentement la tête.

— D’accord…

Un silence passa, puis elle ajouta, avec une sincérité presque désarmante :

— Alors oui.

Vaelith eut un mouvement presque imperceptible, puis leva légèrement la main.

— Je peux adapter les matières, les formes, les couleurs. Ce qui te mettra le plus en valeur.

Lythra eut un léger rire.

— Me mettre en valeur ?

— Oui.

Elle croisa légèrement les bras, sans vraiment savoir quoi faire de cette phrase.

— Et tu comptes faire quoi exactement ?

Il la regarda une seconde, puis répondit simplement :

— Mettre en avant ta chevelure.

Le rouge remonta immédiatement à ses joues.

— Ma—

Elle passa instinctivement une main dans ses cheveux.

— Elle est très bien comme elle est, tu sais.

— Je sais.

— Alors pourquoi—

— Parce qu’elle attire déjà le regard.

Lythra resta silencieuse.

— Et qu’elle peut devenir un point d’équilibre.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— Un point d’équilibre ?

— Oui. Dans un monde qui ne l’est pas.

Elle baissa les yeux une seconde, troublée par la manière dont il disait les choses.

— Tu réfléchis trop.

— Peut-être.

Un silence passa.

Puis Lythra se redressa légèrement.

— D’accord. Fais comme tu veux.

Elle leva les mains dans un geste presque résigné.

— Surprends-moi.

Vaelith observa son visage une seconde, comme s’il prenait une mesure plus profonde que ce qu’elle disait, puis il leva légèrement la main.

L’air autour d’elle vibra à peine.

Pas comme une explosion.

Pas comme une force.

Mais comme une transformation douce.

Elle sentit d’abord la matière changer, glisser sur sa peau sans réellement la toucher, puis le poids de ses vêtements se modifier légèrement. Elle baissa les yeux instinctivement, observant les formes évoluer, se redessiner autour d’elle avec une précision presque naturelle.

Le tissu devint plus fluide, plus léger, mais sans perdre en structure. Les couleurs s’assombrirent légèrement, laissant apparaître des nuances plus profondes, des contrastes subtils qui mettaient en valeur les lignes de son corps sans jamais les contraindre.

Elle resta immobile, fascinée.

— C’est…

Elle releva les yeux vers lui.

— Impressionnant.

Vaelith abaissa la main.

— Ça te convient ?

Elle se regarda encore une seconde, puis hocha lentement la tête.

— Oui.

Un sourire apparut, plus sincère cette fois.

— Beaucoup.

Le silence revint, mais cette fois, il était différent.

Plus léger.

Plus ancré.

Lythra s’adossa légèrement à la pierre derrière elle, laissant ses épaules se détendre pour la première fois depuis longtemps.

— Tu fais souvent ça ?

— Non.

— Pourquoi ?

Il la regarda simplement.

— Parce que je n’en ai pas souvent eu l’occasion.

Elle pencha légèrement la tête.

— Tu veux dire que je suis une exception ?

— Oui.

Elle resta silencieuse.

Et étrangement, cette réponse ne la gêna pas.

Ils parlèrent encore.

De choses plus simples.

De ce monde.

Des différences.

Des règles qu’elle ne comprenait pas encore.

Et peu à peu, la tension qui s’était accumulée depuis la rencontre avec la créature se transforma en quelque chose de plus calme, de plus stable.

Mais au fond, Lythra le savait.

Rien n’était réellement terminé.

Vaelith resta silencieux quelques instants après avoir proposé une nouvelle tenue, comme s’il ne s’agissait pas d’une idée lancée au hasard, mais d’une décision déjà presque achevée dans son esprit. Son regard ne quittait pas Lythra, non pas avec insistance, mais avec une attention précise, mesurée, comme s’il évaluait déjà ce qui pourrait être modifié, ajusté, sublimé sans qu’elle ne s’en rende encore compte.

Puis, sans prévenir, il leva la main.

Le monde ne trembla pas comme il l’avait fait plus tôt. Rien ne se déforma brutalement, rien ne se fissura. Au contraire, la transformation se fit dans une douceur presque troublante, comme si la matière elle-même acceptait d’être remodelée sans résistance. À quelques pas devant eux, l’air sembla s’épaissir légèrement, prenant une consistance inhabituelle, avant de se lisser peu à peu jusqu’à former une surface parfaitement plane.

Un miroir.

À taille humaine.

Sa surface mit quelques secondes à se stabiliser, oscillant légèrement comme une eau trop calme, puis l’image se fixa.

Lythra apparut.

Elle resta immobile.

D’abord surprise.

Puis… absorbée.

Parce que ce qu’elle voyait ne correspondait pas à ce qu’elle avait imaginé.

La robe qu’elle portait n’était plus simplement sombre ; elle semblait désormais capter la lumière pour mieux la retenir, créant une profondeur presque irréelle dans le noir qui la composait. Mais ce noir n’était pas uniforme. Il était traversé de nuances, de reliefs subtils, comme si chaque pli possédait sa propre intensité. Et au milieu de cette obscurité maîtrisée, des pointes de rouge apparaissaient, fines, précises, épousant les lignes de la tenue avec une élégance presque instinctive.

Le rouge répondait à ses mèches.

Pas en contraste.

En harmonie.

Elle fit un pas en avant, presque sans s’en rendre compte, observant la manière dont le tissu réagissait à son mouvement. La robe suivait sans résister, sans rigidité, comme si elle avait été pensée pour elle, pour sa manière de bouger, pour la façon dont son corps occupait l’espace.

— C’est…

Sa voix resta suspendue, incapable de terminer immédiatement.

Elle leva une main, effleurant le tissu du bout des doigts, testant sa texture, sa légèreté, sa présence.

— C’est incroyable…

Le mot lui sembla presque insuffisant.

Elle se tourna légèrement, observant la tenue sous différents angles, notant chaque détail, chaque transition de matière, chaque variation de couleur. La structure était fluide, mais maîtrisée. Rien ne semblait laissé au hasard, et pourtant, rien ne paraissait forcé.

Puis son regard remonta vers ses cheveux.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— Attends…

Elle passa lentement une main dans ses mèches, observant leur retombée dans le miroir.

— Il me faudrait un élastique.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Il observa encore la tenue, comme si elle n’était pas encore terminée dans son esprit, puis leva légèrement la main une nouvelle fois.

Cette fois, la transformation fut plus subtile.

Une dentelle noire apparut le long de ses bras, fine, presque invisible au premier regard, mais d’une précision remarquable dès qu’on la détaillait. Elle épousait sa peau sans la masquer, dessinant des motifs délicats qui semblaient presque vivants. Autour de ses épaules, le tissu gagna légèrement en volume, créant une structure plus marquée sans alourdir l’ensemble. Et derrière elle, une traîne se forma, légère, fluide, mêlant noir et rouge dans un dégradé presque mouvant.

Lythra resta immobile.

Fascinée.

— Tu continues encore ?

Sa voix portait une légère surprise.

— Ce n’est pas terminé, répondit Vaelith simplement.

Elle esquissa un sourire.

— Je crois que ça pourrait l’être pour moi.

Mais elle ne protesta pas.

Elle n’en avait pas envie.

Elle voulait voir jusqu’où il irait.

— L’élastique ? reprit-elle après quelques secondes.

Elle observa son reflet, prête à ajuster elle-même ses cheveux.

Mais Vaelith s’avança.

Sans bruit.

Sans précipitation.

Elle ne s’en rendit pas compte immédiatement.

Son attention était encore accrochée au miroir, à cette version d’elle-même qui lui semblait à la fois familière et nouvelle, quand elle sentit quelque chose.

Une présence.

Juste derrière elle.

Puis, ses cheveux furent saisis.

Doucement.

Avec une précision inattendue.

Son cœur rata un battement.

Le contact était léger, presque imperceptible, et pourtant il déclencha un frisson immédiat qui remonta le long de sa nuque, glissant lentement jusque dans son dos. Son souffle se bloqua une seconde, comme si son corps refusait de traiter trop vite cette sensation, comme s’il avait besoin de la comprendre avant de réagir.

Elle resta immobile.

Complètement.

Parce que le geste n’avait rien de brusque.

Rien de déplacé.

Il était… attentif.

Vaelith rassembla ses mèches avec une facilité presque naturelle, séparant les brins avec précision, sans tirer, sans hésiter, comme s’il connaissait déjà la structure de ses cheveux. Lythra sentit ses doigts glisser lentement, ordonner, ajuster, et chaque mouvement semblait calculé sans être rigide.

Elle fixa son reflet.

Mais elle ne voyait plus vraiment la robe.

Elle voyait ses mains.

Elle ressentait leur passage.

Le frisson persistant.

Sa respiration reprit lentement, mais elle restait plus courte qu’elle ne l’aurait voulu.

Vaelith, lui, ne sembla pas remarquer.

Ou du moins, il n’en donna aucun signe.

Il commença à tresser ses cheveux, chaque geste précis, mesuré, sans hésitation. La tresse se forma progressivement, serrée juste assez pour tenir, mais suffisamment souple pour rester naturelle.

Puis, une fine lueur parcourut les mèches.

Subtile.

Presque invisible.

Mais présente.

La magie.

Elle ne brûlait pas.

Elle ne pesait pas.

Elle se déposait simplement, renforçant la structure, stabilisant chaque brin comme une promesse silencieuse.

Vaelith termina le geste.

Relâcha ses cheveux.

Puis recula.

— Comme ça, rien ne viendra les ébouriffer.

Sa voix était calme.

Comme si rien de particulier ne venait de se produire.

Lythra resta immobile une seconde.

Puis hocha légèrement la tête.

— Oui…

Sa voix était plus basse.

Plus fragile.

— Merci.

Elle ne le regarda pas tout de suite.

Elle observa la tresse dans le miroir, notant sa perfection, sa tenue, la manière dont elle mettait en valeur les nuances rouges de ses mèches.

Puis elle inspira.

Se reprit.

Et se détourna enfin du miroir pour venir s’asseoir à côté de lui.

Un silence s’installa.

Différent.

Moins tendu.

Plus… humain.

Elle tourna légèrement la tête vers lui.

— Tu aurais pu être créateur de mode.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Son regard se perdit légèrement, comme si la phrase venait d’ouvrir une idée qu’il n’avait jamais vraiment explorée.

— Peut-être.

Sa voix était plus distante.

— Je ne suis pas certain que ce monde accepterait une seconde chance pour moi.

Lythra fronça légèrement les sourcils.

— Tu oublies quelque chose.

Il tourna la tête vers elle.

— Quoi ?

Elle soutint son regard.

— Je suis la fille de la reine.

Le silence qui suivit fut plus dense.

— Et si ce monde refuse, continua-t-elle, alors je ferai en sorte qu’il accepte.

Sa voix était calme.

Mais ferme.

Vaelith resta immobile.

Puis quelque chose changea.

Léger.

Mais réel.

— Une boutique…

Le mot lui échappa presque.

— Des vêtements adaptés à ce monde.

— Et à ceux qui n’y ont pas leur place, ajouta Lythra.

Il hocha lentement la tête.

— Des matières nouvelles… Des formes différentes. Une autre manière de voir.

Le silence s’installa.

Mais cette fois, il n’était pas vide.

Il était rempli d’une possibilité.

— Tu vois ? murmura Lythra.

Vaelith resta pensif.

Puis elle ajouta, avec un léger sourire :

— Et au début, tu pourrais te servir de moi comme mannequin.

Il tourna les yeux vers elle.

— Un mannequin ne parle pas autant.

Le silence dura une seconde.

Puis, elle lui donna un coup de poing dans l’épaule.

Pas fort.

Mais assez pour marquer le geste.

— Hé !

Elle détourna immédiatement le regard, croisant légèrement les bras.

— Je parle normalement.

Vaelith la fixa.

Longuement.

Comme s’il essayait de comprendre.

— Je n’ai pas dit que c’était un défaut.

Elle ne répondit pas.

Mais le rouge remonta sur ses joues.

Et malgré elle, un sourire apparut.

Discret.

Mais réel.

Vaelith resta là.

Encore un peu surpris.

Comme si ce moment simple, presque banal, lui échappait encore.

Et pendant un instant, ni la brèche ni la créature ni le monde instable, n’existèrent vraiment.

Il n’y eut que ça.

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