Chapitre 8

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La lumière déclinait lentement.

Elle ne disparaissait pas brutalement comme dans le monde que Lythra avait connu, mais se retirait par couches successives, comme si le ciel lui-même hésitait à abandonner complètement ce qui restait du jour. L’or pâle des hauteurs glissait peu à peu vers des nuances plus profondes, plus chaudes, teintant les contours des arbres d’une lueur presque irréelle, tandis que les ombres s’allongeaient sans jamais devenir tout à fait sombres.

Lythra était assise à l’entrée de l’abri, les jambes légèrement repliées contre elle, le regard posé sur la lisière de la forêt qui se découpait devant eux comme une frontière silencieuse. Le vent avait changé. Plus discret. Plus régulier. Il passait dans les feuilles sans les agiter réellement, comme un souffle contenu, et cette retenue rendait le paysage encore plus étrange.

À côté d’elle, Vaelith n’avait pas bougé depuis quelques minutes.

Il semblait écouter.

Pas seulement le monde.

Quelque chose de plus profond.

Lythra laissa le silence s’installer encore un peu, mais cette fois, il ne pesait pas comme auparavant. Il avait pris une autre texture, plus douce, presque enveloppante, comme si la tension des heures précédentes s’était transformée en une attente calme, suspendue.

Elle inspira lentement.

Puis parla, sans détourner les yeux.

— C’est toujours comme ça, le soir ici ?

Vaelith répondit sans hésiter.

— Non.

Elle tourna légèrement la tête vers lui.

— Qu’est-ce qui change ?

Il marqua une courte pause, comme s’il choisissait ses mots.

— Ce que tu ressens.

Lythra fronça légèrement les sourcils.

— Tu veux dire que c’est moi qui rends ça… étrange ?

— En partie.

Elle laissa échapper un léger souffle, presque un rire.

— Super.

Elle baissa les yeux vers ses mains, jouant distraitement avec le tissu de sa robe, encore fascinée par la manière dont il réagissait sous ses doigts, puis releva le regard vers l’horizon.

— Ça ne me fait pas peur, dit-elle finalement.

Sa voix était calme.

— Pas vraiment.

Un silence passa.

— Ça devrait peut-être.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

— Peut-être.

Elle tourna la tête vers lui cette fois, cherchant son regard.

— Et toi ?

Il soutint son regard sans détour.

— Ça ne me fait pas peur non plus.

Leurs regards restèrent accrochés quelques secondes de trop.

Puis Lythra détourna les yeux la première.

Le rouge remonta légèrement sur ses joues, mais elle ne fit aucun commentaire, laissant simplement le moment se dissiper sans le nommer.

Le vent glissa à nouveau entre eux.

Et pendant un instant, tout sembla presque… normal.

Trop normal.

Lythra sentit quelque chose se contracter légèrement dans sa poitrine.

Une sensation familière.

Mais pas entièrement.

Elle se redressa à peine, comme si son corps avait réagi avant son esprit.

— Attends…

Vaelith tourna la tête vers elle.

— Quoi ?

Elle resta immobile.

Complètement.

Ses doigts se crispèrent légèrement sur le tissu.

— Tu as senti ça ?

— Quoi ?

Elle inspira lentement.

Chercha.

Mais la sensation s’était déjà atténuée.

— Je sais pas… murmura-t-elle. C’était comme… comme tout à l’heure.

Le silence s’installa.

Plus dense.

Vaelith ne bougea pas.

— Où ?

— Ici.

Elle posa une main contre sa poitrine.

— Et là.

Puis à sa tempe.

— Comme si quelque chose essayait de… revenir.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Son regard se fixa légèrement plus loin, comme s’il cherchait une confirmation invisible.

— Elle est encore liée à toi.

La phrase tomba.

Simple.

Directe.

Lythra ferma les yeux une seconde.

— Je m’en doutais.

Mais cette fois, elle ne trembla pas.

Pas vraiment.

Elle inspira plus profondément, comme pour contenir la sensation, puis rouvrit les yeux.

— C’est plus faible.

— Pour l’instant.

Elle esquissa un léger sourire.

— Tu pourrais au moins faire semblant d’être optimiste.

Vaelith la regarda brièvement.

— Ce serait un mensonge.

Elle secoua doucement la tête.

— T’es désespérant.

Un silence passa.

Puis elle ajouta, plus doucement :

— Mais au moins, je sais à quoi m’attendre.

Le vent se calma encore.

La lumière baissa légèrement.

Et avec elle, le monde sembla se refermer un peu plus sur lui-même.

Lythra sentit ses épaules se détendre malgré tout, comme si la fatigue commençait à s’imposer, comme si son corps, après tout ce qu’il venait de traverser, réclamait enfin une pause.

Elle s’adossa légèrement contre la pierre.

— Tu crois que ça va marcher ?

Vaelith tourna la tête vers elle.

— Le rêve ?

Elle hocha la tête.

— Oui.

— Oui.

Sa réponse était simple.

Mais assurée.

— Tu les verras.

Lythra baissa les yeux.

— Et eux ?

— Ils te verront aussi.

Elle inspira.

Plus lentement.

— Ça me fait plus peur que la créature.

Vaelith ne répondit pas tout de suite.

— Parce que c’est réel.

Elle hocha légèrement la tête.

— Oui.

Le silence s’installa.

Mais cette fois, il était différent.

Plus lourd.

Plus chargé.

Lythra fixa la forêt.

Longuement.

Puis murmura, presque pour elle-même :

— Et s’ils ne me reconnaissent pas ?

Vaelith répondit sans détourner les yeux de l’horizon.

— Alors tu sauras.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— Savoir quoi ?

Il marqua une pause.

— Ce que tu es devenue pour eux.

Les mots restèrent suspendus.

Lythra ne répondit pas.

Elle serra légèrement les doigts contre sa robe.

Le tissu répondit doucement.

Présent.

Stable.

Contrairement au reste.

Le vent passa à nouveau.

Mais cette fois, elle l’entendit.

Très faiblement.

À la limite du réel.

— …Lythra…

Elle se figea.

Complètement.

Son souffle se coupa.

Ses yeux s’ouvrirent légèrement plus.

— Tu l’as entendu ? murmura-t-elle.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Puis :

— Non.

Le mot tomba.

Mais cette fois...

Lythra savait.

Elle n’était plus seule dans sa tête.

Le sommeil ne la prit pas comme une chute, ni comme une rupture nette entre deux états, mais comme une lente immersion dans quelque chose de plus dense, de plus profond, où les sensations ne disparaissaient pas immédiatement mais se transformaient, glissant progressivement d’un monde à l’autre sans jamais vraiment rompre le fil qui les reliait. Lythra eut d’abord l’impression de rester consciente de tout, de sentir encore la pierre sous son dos, la présence silencieuse de Vaelith à proximité, le souffle régulier du vent qui filtrait entre les feuilles au-dessus d’elle, et pourtant, à mesure que sa respiration se faisait plus lente, plus stable, ces éléments perdaient de leur précision, comme si leur réalité devenait secondaire, comme s’ils appartenaient déjà à un autre niveau qu’elle quittait doucement.

Ses pensées ne cessèrent pas immédiatement non plus ; elles continuèrent de circuler, mais plus lentement, comme ralenties par une matière invisible, et parmi elles, certaines restaient plus présentes que les autres, plus lourdes, plus difficiles à dissoudre. Kaël. Selen. Le village. Les Chabourkas. Les voix, les gestes, les souvenirs qui s’étaient rouverts en elle au fil de la soirée refusaient de disparaître, comme s’ils attendaient précisément ce moment pour revenir à la surface.

Puis, quelque chose changea.

Ce ne fut pas visible immédiatement, ni même clairement perceptible au premier instant, mais elle sentit que le sol, sous elle, n’était plus le même. Ce n’était pas une sensation brutale, pas un basculement, mais une modification progressive, presque imperceptible, comme si la texture même de ce sur quoi elle reposait avait évolué sans qu’elle ne s’en rende compte.

Elle inspira.

Et l’air avait changé.

Il portait une odeur.

Une odeur qu’elle connaissait.

La terre sèche, légèrement chauffée par le soleil. La poussière soulevée par les pas. Une trace de végétation, plus rude, plus simple que celle du monde dans lequel elle venait d’entrer.

Son cœur se serra.

Parce que cette odeur-là n’appartenait pas à ce monde.

Elle ouvrit les yeux.

Le village était là.

Pas comme une illusion floue ou instable, pas comme une copie imparfaite immédiatement reconnaissable comme telle, mais comme un espace réel, solide, structuré avec une précision troublante. Les maisons étaient exactement là où elles devaient être, les chemins avaient leur forme familière, les enclos dessinaient leurs contours connus, et même la lumière semblait correspondre à ce qu’elle avait toujours vu, légèrement plus dure, plus directe, plus ancrée dans une réalité qu’elle n’avait pas ressentie depuis longtemps.

Et pourtant, quelque chose n’était pas juste.

Pas assez pour briser l’illusion.

Mais suffisamment pour empêcher son esprit de s’y abandonner complètement.

Les ombres étaient légèrement trop longues, comme si le soleil se trouvait à une position incohérente. Le vent existait, elle le sentait, mais il ne produisait pas les mêmes sons, ne soulevait pas la poussière de la même manière. Et surtout, il y avait cette impression diffuse que tout était… observé.

Pas par quelqu’un.

Par quelque chose.

Elle fit un pas en avant.

Le sol répondit.

Mais il y eut un infime décalage.

Une fraction de seconde.

Presque rien.

Mais elle le sentit.

Son souffle se coupa légèrement.

— C’est… un rêve…

Sa voix résonna.

Mais différemment.

Comme si l’espace lui-même mettait un instant à l’accepter.

Elle n’eut pas le temps de réfléchir davantage.

Parce qu’ils étaient là.

Pas au loin.

Pas flous.

Pas incomplets.

Juste devant elle.

Kaël.

Et Selen.

Le choc fut immédiat.

Pas violent.

Mais profond.

Le temps sembla se contracter autour d’elle, comme si tout le reste — le village, le vent, les incohérences — passait brusquement au second plan pour laisser place à cette seule réalité : ils étaient là, réels, présents, ancrés dans cet instant d’une manière que rien ne pouvait contester.

Kaël la regardait.

Fixement.

Comme s’il n’osait pas bouger.

Comme s’il craignait que le moindre geste brise quelque chose.

Selen, à côté de lui, avait la même immobilité, mais son regard était différent, plus intense, plus perçant, comme si elle cherchait à comprendre immédiatement ce qu’elle voyait au lieu de simplement l’accepter.

Lythra sentit sa gorge se serrer.

— Kaël…

Le prénom franchit ses lèvres sans effort.

Mais cette fois, il était lourd.

Chargé de tout ce qu’elle n’avait pas dit.

De tout ce qu’elle avait laissé derrière elle.

Kaël cligna des yeux.

Un geste simple.

Normal.

Réel.

Puis il fit un pas en avant.

— Lythra… ?

Sa voix n’était pas déformée.

Pas ralentie.

Pas étrangère.

Elle était la sienne.

Et c’était presque plus difficile à supporter que si elle ne l’avait pas été.

Selen avança à son tour, plus rapidement, comme si elle refusait de laisser la distance s’installer trop longtemps.

— C’est vraiment toi ?

La question tomba, directe, sans détour.

Lythra sentit son cœur battre plus fort.

— Oui.

Le mot sortit immédiatement.

Mais elle ne savait pas s’il suffisait.

Selen la fixa encore une seconde, puis réduisit l’espace entre elles d’un pas plus franc.

— Tu es vivante.

Ce n’était pas une question.

C’était une constatation.

Mais dans sa voix, il y avait quelque chose de brisé.

Quelque chose qui n’avait pas été réparé par cette apparition.

Kaël, lui, restait un peu en retrait, son regard accroché à Lythra avec une intensité qu’elle n’avait jamais vue auparavant.

— On a cru que tu étais morte.

Les mots furent dits calmement.

Mais ils frappèrent plus fort que n’importe quel cri.

Lythra sentit son souffle se bloquer.

Elle baissa légèrement les yeux.

— Je sais…

Sa voix trembla.

Pas beaucoup.

Mais suffisamment.

— Je suis désolée.

Le silence qui suivit fut lourd.

Dense.

Et dans cet espace suspendu, quelque chose changea.

Très légèrement.

Lythra ne le vit pas immédiatement.

Mais elle le sentit.

L’air devint plus froid.

Pas physiquement.

Mais dans sa texture.

Dans la manière dont il circulait.

Comme si quelque chose s’y ajoutait.

Une présence.

Une influence.

Selen fronça légèrement les sourcils.

— Tu ressens ça ?

Kaël tourna légèrement la tête, comme s’il cherchait l’origine de la sensation.

— Oui…

Lythra, elle, savait.

Elle ne regarda pas autour d’elle.

Elle n’en avait pas besoin.

Parce que cette impression, elle la connaissait déjà.

Elle l’avait déjà ressentie.

Dans le silence.

Dans les pensées.

Dans les murmures.

La créature.

Elle n’était pas là.

Pas visible.

Pas encore.

Mais elle influençait.

Elle touchait.

Elle s’insinuait.

Et le rêve n’était plus entièrement sûr.

Lythra releva lentement les yeux vers ses deux amis.

Et dans cet instant où ils étaient réunis, enfin, après tout ce qui les avait séparés—

quelque chose d’autre était entré avec elle.

Et elle comprit que même ici, elle ne serait jamais seule.

Le silence qui suivit sembla s’étirer plus longtemps qu’il n’aurait dû, comme si le rêve lui-même hésitait sur la manière de continuer. Lythra restait immobile face à eux, incapable de détourner les yeux, parce qu’après tout ce qu’elle avait imaginé pendant la soirée, après toutes les possibilités qu’elle avait envisagées en essayant de deviner leurs réactions, la réalité était finalement pire dans sa simplicité. Ils étaient là. Vivants. Réels. Et dans leurs regards, elle voyait quelque chose qu’elle aurait préféré ne jamais provoquer.

L’inquiétude.

La fatigue.

Et surtout ce vide qu’avait laissé son absence.

Kaël semblait avoir du mal à reprendre complètement son souffle, comme si le simple fait de la voir avait déplacé quelque chose de trop lourd en lui. Ses mains s’ouvraient puis se refermaient légèrement, dans un geste nerveux qu’elle connaissait depuis des années, un tic qu’il avait toujours eu lorsqu’il essayait de contenir trop d’émotions à la fois. Selen, elle, la regardait avec une intensité presque douloureuse, comme si elle cherchait encore à vérifier que Lythra ne disparaîtrait pas brusquement sous ses yeux.

Le vent passa entre eux.

Et cette fois encore, il semblait trop froid.

Pas réellement glacé, mais étranger à ce souvenir du village, comme une présence qui se glisserait entre les pierres familières pour rappeler que cet endroit n’était plus totalement le leur.

— Comment… commença Kaël avant de s’interrompre.

Sa gorge sembla se serrer.

Il inspira plus profondément.

— Comment tu peux être là ?

Lythra sentit immédiatement le poids de la question. Pas seulement les mots, mais tout ce qu’ils transportaient derrière eux : la disparition, l’absence, le silence qu’elle avait laissé.

Elle ouvrit la bouche.

Puis hésita.

Parce qu’il n’existait aucune manière simple d’expliquer ce qu’elle-même comprenait encore à peine.

— C’est compliqué…

Selen eut un léger rire nerveux, sans joie.

— Oui, j’imagine.

Elle croisa légèrement les bras contre elle-même, comme si le froid venait brusquement de devenir plus présent.

— Tu disparais pendant des jours sans laisser de trace, et ensuite tu réapparais dans un rêve.

Le mot résonna étrangement.

Rêve.

Comme si le monde autour d’eux l’avait entendu.

Les ombres vacillèrent légèrement le long des maisons.

À peine.

Mais suffisamment pour que Lythra le remarque.

Elle sentit immédiatement la présence revenir contre ses pensées, discrète mais réelle, et son ventre se serra.

Pas maintenant.

Pas ici.

Kaël fit encore un pas vers elle.

Plus hésitant cette fois.

— Est-ce que tu es vraiment là ?

La question la frappa plus violemment qu’elle ne l’aurait cru.

Parce qu’elle comprenait ce qu’il demandait réellement.

Pas seulement s’il s’agissait bien d’elle.

Mais si elle était encore… la même.

Lythra sentit sa gorge se serrer.

— Oui.

Sa voix trembla légèrement.

— Oui, Kaël.

Il baissa les yeux une seconde, puis les releva presque aussitôt.

Et dans ce regard-là, elle vit quelque chose qu’elle n’avait jamais vu auparavant.

De la colère.

Pas brutale.

Pas agressive.

Mais une colère blessée.

— Alors pourquoi t’es partie sans rien dire ?

Les mots tombèrent d’un seul coup.

Comme s’ils avaient attendu depuis trop longtemps.

Le silence sembla se resserrer autour d’eux.

Même Selen détourna légèrement les yeux.

Lythra sentit immédiatement la culpabilité remonter en elle, brutale, compacte, presque suffocante.

Parce qu’elle n’avait aucune bonne réponse.

Pas une seule.

Elle aurait pu parler de la brèche.

Du palais.

De la vérité.

De Vaelith.

Mais aucune de ces choses n’effaçait ce qu’elle avait fait.

Elle était partie.

Sans leur laisser le choix.

Sans leur laisser même la possibilité de comprendre.

— Je pensais pas que—

Sa voix se brisa légèrement.

Elle inspira.

Reprit.

— Je pensais pas que ça arriverait comme ça.

Kaël eut un rire bref, nerveux.

— Et qu’est-ce que t’avais prévu exactement ?

La question était dure.

Plus dure qu’elle ne l’avait jamais entendu parler.

Et pourtant, elle savait qu’il retenait encore le pire.

— On t’a cherchée partout, Lythra.

Chaque mot semblait plus lourd que le précédent.

— Dans les bois. Dans les ravins. Même près des anciennes limites. Ren a failli tomber d’une falaise parce qu’il refusait d’arrêter les recherches.

Le cœur de Lythra se serra brutalement.

— Torvan s’est battu avec presque tout le village parce qu’ils commençaient à dire qu’on devait arrêter.

Selen ferma brièvement les yeux.

— Et moi…

Sa voix était plus faible.

— Moi j’ai dû écouter ta mère pleurer tous les jours.

Le souffle de Lythra se bloqua.

Complètement.

Elle sentit le rêve vaciller légèrement autour d’elle, comme si ses émotions se répercutaient directement sur l’espace. Les ombres s’allongèrent un peu plus, les contours des maisons semblèrent se troubler une fraction de seconde avant de retrouver leur forme.

La créature.

Elle était là.

Pas physiquement.

Mais assez pour sentir.

Assez pour réagir.

— Je suis désolée… murmura Lythra.

Et cette fois, elle le pensait avec une violence presque douloureuse.

Kaël détourna légèrement le regard, passant une main sur son visage comme s’il cherchait à reprendre contenance.

Puis soudain, quelque chose changea derrière eux.

L’air se contracta légèrement.

Pas comme une explosion.

Plutôt comme une pression.

Un déplacement silencieux.

Selen fut la première à se retourner.

Son visage pâlit immédiatement.

Kaël recula instinctivement d’un pas.

Et Lythra comprit avant même de regarder.

Vaelith.

Il venait d’apparaître derrière elle.

Pas brusquement, pas théâtralement. Il était simplement là maintenant, comme si le rêve avait fini par lui ouvrir complètement sa place. Sa silhouette sombre se détachait dans la lumière étrange du village, immobile, silencieuse, ses cornes toujours intactes, son regard calme posé sur eux.

Mais Kaël et Selen ne virent pas le calme.

Ils virent le danger.

Kaël se plaça immédiatement devant Selen par réflexe.

— Lythra… recule.

Sa voix avait changé.

Tendue.

Prête à éclater.

Lythra se tourna rapidement vers eux.

— Non, attendez—

Selen n’arrivait même plus à cacher sa peur.

— C’est quoi ça… ?

La question n’était même pas méchante.

Seulement paniquée.

Le rêve frémit autour d’eux.

Les ombres devinrent plus épaisses.

Le vent plus froid.

Lythra sentit immédiatement la créature réagir à leur peur, comme si l’émotion alimentait directement l’instabilité du rêve.

— C’est lui, souffla Kaël.

Son regard restait fixé sur Vaelith.

— Le monstre des histoires.

Le mot heurta immédiatement Lythra.

Elle secoua la tête.

— Non.

Kaël la regarda comme s’il ne comprenait plus.

— Lythra, regarde-le !

— Je le regarde !

Sa voix monta plus brusquement qu’elle ne l’aurait voulu.

Le silence tomba brutalement.

Elle inspira rapidement.

Puis reprit, plus doucement :

— Je sais ce qu’on raconte sur lui.

Vaelith, derrière elle, n’avait toujours pas bougé.

— Mais il ne m’a jamais fait de mal.

Selen fronça les sourcils.

— Tu es partie avec lui.

— Oui.

Le mot fut immédiat.

Ferme.

Et cette certitude sembla les déstabiliser plus encore.

Kaël secoua légèrement la tête.

— Tu peux pas être sérieuse…

Lythra sentit la douleur dans sa voix.

La vraie douleur.

Pas seulement la peur.

La sensation d’avoir perdu quelqu’un au profit de quelque chose qu’il ne comprenait pas.

Elle fit un pas vers lui.

— Kaël…

Mais il recula immédiatement.

Et ce simple mouvement lui fit plus mal qu’elle ne l’aurait cru.

Vaelith parla enfin.

Sa voix était calme.

Trop calme.

— Leur peur est normale.

Kaël tourna brusquement les yeux vers lui.

Et le rêve trembla légèrement.

Comme si le monde lui-même réagissait à sa voix.

— Ne lui parle pas, cracha Kaël.

Lythra sentit immédiatement la tension monter.

Pas seulement entre eux.

Dans le rêve.

Autour d’eux.

Quelque chose observait.

Quelque chose attendait.

Et dans les ombres derrière les maisons, pendant une fraction de seconde

elle crut voir une silhouette.

Trop longue.

Trop mince.

Avec un visage inachevé.

Puis elle disparut.

Mais le froid, lui, resta.

Le silence qui suivit les paroles de Kaël sembla s’alourdir jusqu’à devenir presque matériel. Lythra sentait la tension vibrer dans l’air du rêve, se mêler au froid étrange qui persistait depuis l’apparition de Vaelith, et pourtant, malgré cette pression constante, malgré les ombres qui semblaient légèrement trop longues autour des maisons du village, elle ne détourna pas les yeux.

Kaël la regardait comme s’il ne savait plus qui elle était.

Et cette pensée lui faisait plus mal qu’elle ne l’aurait cru.

Selen, elle, gardait son attention partagée entre Lythra et Vaelith, comme si elle essayait encore de comprendre comment ces deux réalités pouvaient coexister sans s’annuler. Elle avait peur, oui, Lythra le voyait clairement dans la tension de ses épaules, dans la manière dont ses doigts restaient légèrement crispés contre ses bras, mais cette peur n’était pas la même que celle de Kaël. Chez lui, elle était immédiate, brutale, nourrie par les histoires, par les rumeurs, par tout ce qu’on leur avait appris depuis l’enfance. Chez Selen, elle ressemblait davantage à une inquiétude douloureuse, comme si elle refusait encore de croire que les choses pouvaient être aussi simples que “monstre” ou “danger”.

Lythra inspira lentement.

Puis elle parla.

— Ma mère m’a menti toute ma vie.

Les mots tombèrent dans le rêve avec une lourdeur particulière, comme si l’espace lui-même les absorbait plus lentement. Kaël fronça légèrement les sourcils, surpris par la direction que prenait la conversation, tandis que Selen gardait le silence, attentive.

— Toute ma vie, continua Lythra plus doucement, on m’a expliqué ce que je devais craindre, ce que je devais éviter, ce que je devais croire sur ce monde… et sur lui.

Elle jeta un bref regard vers Vaelith avant de revenir vers eux.

— Mais rien n’était entier. Rien n’était vraiment honnête.

Le vent traversa lentement le village, soulevant un peu de poussière sur les chemins. Au loin, les silhouettes des maisons semblaient légèrement moins nettes qu’avant, comme si le rêve se fatiguait ou se laissait influencer par quelque chose de plus instable.

— On m’a caché qui j’étais, murmura-t-elle. On m’a caché pourquoi j’avais été séparée de ma vraie famille. On m’a appris à craindre un homme que je n’avais jamais rencontré… sans jamais me demander ce que lui avait vécu.

Kaël détourna légèrement les yeux, mal à l’aise.

— Ça change pas ce qu’il est.

La phrase fut dite rapidement, presque instinctivement.

Lythra sentit immédiatement une tension revenir dans sa poitrine, mais elle se força à rester calme.

— Et qu’est-ce qu’il est, exactement ?

Kaël ouvrit la bouche.

Puis hésita.

Parce qu’il n’avait pas de vraie réponse.

Seulement des histoires.

Seulement des peurs héritées.

— Tout le monde sait ce qu’il a fait…

— Non, coupa Lythra doucement. Tout le monde croit savoir.

Le silence retomba.

Vaelith, derrière elle, n’avait toujours pas bougé. Sa présence semblait presque irréelle dans ce décor familier du village, comme une ombre trop ancienne pour appartenir à cet endroit. Pourtant, malgré le malaise évident qu’il provoquait, il ne cherchait ni à intervenir ni à se défendre.

Lythra continua.

— Il m’a protégée depuis que je suis arrivée ici. Il m’a appris des choses que personne ne m’avait jamais expliquées. Il m’a montré que tout n’était pas simplement séparé entre le bien et le mal.

Selen baissa légèrement les yeux.

Et ce simple geste suffit à Lythra pour comprendre qu’une partie d’elle écoutait réellement.

— Et surtout… souffla-t-elle, il m’a regardée comme quelqu’un qui existait vraiment.

Kaël releva immédiatement les yeux vers elle.

— Et nous, alors ?

La question la heurta de plein fouet.

Pas parce qu’elle était agressive.

Parce qu’elle était sincère.

Lythra sentit sa gorge se serrer.

— C’est pas ce que je voulais dire…

— Pourtant c’est ce que ça donne.

Sa voix tremblait légèrement maintenant.

— Tu disparais, tu reviens avec lui, tu défends tout ce qu’on nous a appris à craindre, et tu nous regardes comme si on comprenait rien.

Le rêve sembla frémir légèrement autour d’eux. Une fenêtre, au loin, se déforma une fraction de seconde avant de retrouver sa forme normale. Lythra sentit immédiatement cette présence étrangère glisser dans les contours du rêve, attentive à leurs émotions, nourrie par elles.

La créature.

Toujours là.

Toujours cachée.

— Kaël…

— Tu sais ce qu’il se passe depuis que t’es partie ?

Cette fois, sa voix monta davantage.

Pas un cri.

Mais quelque chose de plus brut.

— Tu sais ce que c’est devenu là-bas ?

Lythra resta silencieuse.

Et ce silence lui donna sa réponse.

Kaël passa une main dans ses cheveux avec nervosité, son regard brillant d’une colère qu’il essayait encore de contenir.

— Les gens ont peur maintenant. Tout le temps. Chaque fois que quelqu’un rentre en retard, tout le monde pense qu’une autre personne a disparu. Les anciens parlent encore plus de la brèche. Les parents empêchent les enfants d’approcher les limites du village. Même les Chabourkas sont surveillés différemment.

Sa respiration se fit plus irrégulière.

— Tout le monde attend que quelque chose d’autre arrive.

Le cœur de Lythra se serra douloureusement.

Parce qu’elle n’avait pas imaginé ça.

Pas vraiment.

Elle avait pensé à la tristesse.

À la colère.

Mais pas à cette peur qui continuait après elle.

— Et lui, ajouta Kaël en désignant brusquement Vaelith, lui n’est pas normal, Lythra.

Le mot résonna étrangement dans le rêve.

Normal.

Comme si le monde lui-même ne savait plus exactement ce qu’il signifiait.

— Regarde-le…

Sa voix baissa légèrement.

— Il fait peur.

Lythra sentit immédiatement la réaction de Vaelith derrière elle. Pas un mouvement, pas une colère visible, mais quelque chose de plus subtil, une fermeture silencieuse qu’elle commençait à reconnaître.

Et cela lui fit mal.

Plus qu’elle ne l’aurait cru.

— Je sais qu’il est différent, répondit-elle doucement.

— Différent ?

Kaël eut un rire bref, nerveux.

— Lythra, c’est Vaelith.

Comme si le nom suffisait.

Comme si toute la peur du monde tenait dans ces quelques syllabes.

Puis il la regarda enfin vraiment.

Et cette fois, derrière la colère, il y avait autre chose.

Une supplication.

— Reviens avec nous.

Le silence tomba brutalement.

Même le vent sembla s’arrêter.

Lythra sentit immédiatement son cœur se contracter.

Parce qu’une partie d’elle avait attendu cette demande.

Parce qu’une partie d’elle savait qu’elle finirait par arriver.

Selen releva doucement les yeux vers elle.

Et dans son regard aussi, il y avait cette même attente.

Moins brutale.

Moins désespérée.

Mais présente.

— Tu peux encore revenir, murmura-t-elle.

Lythra baissa lentement les yeux.

Puis secoua la tête.

Doucement.

— Non.

Le mot sembla leur faire plus mal que tout le reste.

Kaël recula légèrement comme s’il venait de recevoir un coup.

— Tu choisis vraiment ce monde ?

Lythra releva les yeux vers lui.

— Je choisis la vérité.

Le silence qui suivit fut terrible.

Parce qu’aucun d’eux ne savait quoi répondre à ça.

Alors ce fut elle qui reprit.

— Venez avec moi.

Les deux la regardèrent immédiatement.

— Quoi ? souffla Selen.

— Venez.

Sa voix était plus vive maintenant, presque urgente.

— Vous pourriez comprendre. Voir ce que j’ai vu. Voir que tout n’est pas ce qu’on nous a raconté.

Mais cette fois,

personne ne répondit.

Le silence lui-même sembla se refermer sur sa proposition.

Kaël détourna les yeux le premier.

Et ce simple geste lui donna déjà la réponse.

Selen, elle, resta immobile quelques secondes de plus, mais Lythra voyait déjà la tristesse dans son regard.

— Si Torvan entendait ça… murmura-t-elle finalement avec un faible souffle. Il aurait la haine.

Le nom fit naître un mélange étrange dans la poitrine de Lythra.

Parce qu’elle imaginait parfaitement sa réaction.

La colère.

Les cris.

Le sentiment de trahison.

Et soudain, elle comprit quelque chose de plus douloureux encore :

elle était déjà en train de devenir quelqu’un d’autre dans leurs esprits.

Quelqu’un qui appartenait à un autre monde.

Selen regarda finalement Vaelith.

Longuement.

Avec prudence.

Mais sans cette peur brutale que Kaël n’arrivait pas à cacher.

— Je sais pas ce qu’il est vraiment, dit-elle doucement. Et je sais pas si je pourrais lui faire confiance.

Vaelith resta silencieux.

— Mais je pense pas que tout soit entièrement noir ou blanc.

Le rêve sembla se calmer légèrement autour d’eux.

Comme si cette phrase, simple mais sincère, avait empêché quelque chose de se déchirer davantage.

Puis Selen regarda de nouveau Lythra.

Et cette fois, sa tristesse était plus forte que sa peur.

— Mais toi… tu changes.

Les mots furent dits sans accusation.

Presque avec douleur.

Et dans le silence qui suivit, même Lythra ne sut pas quoi répondre.

Vaelith fut le premier à lever les yeux vers le ciel du rêve.

Ce geste, pourtant léger, modifia immédiatement la tension autour d’eux, comme si Lythra avait senti avant même qu’il ne parle que quelque chose approchait de sa fin. Le village, autour d’eux, avait déjà commencé à perdre une part de sa netteté. Les façades restaient à leur place, les chemins aussi, les enclos au loin, les barrières, les contours familiers de tout ce qu’elle avait connu, mais tout semblait désormais recouvert d’un voile trop fin pour être visible et trop présent pour être ignoré. Les ombres ne s’étiraient plus avec la même cohérence, la lumière tremblait parfois sur les murs, et le vent, lorsqu’il passait entre eux, semblait emporter de petits fragments du décor avec lui.

— Le rêve va bientôt se terminer, dit Vaelith.

Sa voix était calme, mais elle avait quelque chose de définitif.

Lythra sentit son cœur se serrer aussitôt.

Pas déjà.

Elle n’avait pas eu assez de temps. Pas assez de mots. Pas assez d’espace pour réparer ce qui s’était ouvert entre eux. Kaël la regardait encore avec cette méfiance blessée qui lui donnait l’impression d’avoir été repoussée hors de sa propre vie, et Selen, malgré sa douceur, malgré son effort évident pour ne pas condamner trop vite, avait les yeux pleins d’une tristesse que Lythra ne savait pas comment apaiser.

Elle fit un pas vers eux.

— Réfléchissez vraiment à ce que je vous ai dit.

Kaël détourna légèrement le regard, mais elle continua avant qu’il puisse répondre.

— Pas seulement à lui. Pas seulement à ce qu’on vous a raconté sur Vaelith. Réfléchissez à ce monde. À ce qu’il y a ici. À ce que vous pourriez voir par vous-mêmes au lieu de devoir croire ce que d’autres ont décidé à votre place.

Selen l’écoutait sans bouger, les bras toujours légèrement serrés contre elle, comme si le froid du rêve s’était glissé jusque dans son corps. Lythra s’approcha encore, avec cette urgence qui montait maintenant que le temps leur échappait.

— La nature ici n’a rien à voir avec la nôtre. Les herbes sont lilas, les arbres ont des feuilles bleues immenses, le ciel devient doré puis orangé comme si la lumière elle-même respirait. Il y a des lucioles roses qui tournent autour de toi au coucher du jour, des collines améthystes, des plantes qui sentent le sucre et qui peuvent être dangereuses si tu ne sais pas les reconnaître. Tout est vivant d’une manière différente, tout répond, tout change.

Elle parlait plus vite maintenant, mais pas de manière désordonnée. Les images revenaient en elle avec une netteté presque douloureuse, comme si elle voulait leur transmettre en quelques phrases ce qu’elle avait ressenti en arrivant, cette impression d’un monde plus vaste, plus étrange, plus vrai.

— Et la magie… reprit-elle plus bas. La magie n’est pas juste une menace. Elle n’est pas seulement un interdit ou une chose qu’on doit enfermer derrière des règles. Elle peut rassembler. Transformer. Créer une forme à partir de fragments. Elle peut faire naître quelque chose de beau, quelque chose d’utile, quelque chose qui protège.

Son regard glissa brièvement vers Vaelith, puis revint vers eux.

— Il m’a montré ça. Pas pour me piéger. Pas pour me manipuler. Pour que je comprenne.

Kaël serra les mâchoires.

— Tu parles comme si tu le connaissais depuis toujours.

— Non, répondit Lythra. Je parle comme quelqu’un qui a enfin eu des réponses.

Cette phrase sembla le toucher plus profondément qu’elle ne l’aurait voulu. Il ne recula pas, mais quelque chose se ferma sur son visage, quelque chose de dur, de blessé, presque de jaloux, même si elle n’aurait pas su dire de quoi exactement.

Selen, elle, baissa les yeux quelques secondes avant de les relever.

— Je vais y réfléchir.

La voix de Selen était douce, mais pas faible. Elle tremblait d’émotion, de peur, d’incertitude, mais elle ne fermait pas la porte. Lythra sentit une vague de soulagement la traverser, presque trop forte pour être contenue.

— Vraiment ?

Selen hocha lentement la tête.

— Je ne te promets rien. Je ne peux pas. Mais je vais y réfléchir. Parce que je te connais, Lythra, et même si tu changes, même si tout ça me dépasse… je ne crois pas que tu sois venue nous parler juste pour nous entraîner vers quelque chose de mauvais.

Kaël tourna brusquement la tête vers elle.

— Selen—

— Non, coupa-t-elle doucement, sans agressivité. Je ne dis pas que je viens. Je dis que je vais réfléchir. C’est différent.

Kaël resta silencieux un instant, puis son regard revint vers Lythra, plus sombre, plus tendu.

— Moi, je ne pense pas pouvoir lui faire confiance.

Il ne désigna même pas Vaelith, comme si prononcer son nom rendait les choses trop concrètes.

Lythra sentit la douleur de cette réponse, mais elle ne recula pas.

— Alors ne lui fais pas confiance.

Kaël fronça les sourcils, surpris.

Elle fit un pas de plus vers lui, sa voix plus basse, plus directe.

— Fais-moi confiance à moi.

Le silence qui suivit fut plus violent que n’importe quelle dispute. Kaël la regardait comme si cette demande était à la fois la chose la plus simple et la plus impossible qu’elle aurait pu lui demander. Elle savait ce qu’il voyait : une amie disparue, revenue changée, défendant un être que leur monde craignait depuis toujours, parlant d’un autre monde comme d’une promesse alors que le sien tremblait encore de son absence.

— Je ne te demande pas d’avoir tout compris maintenant, ajouta-t-elle. Je ne te demande pas de ne pas avoir peur. Mais si tu as déjà cru en moi une seule fois, alors garde ça. Même si tu doutes de tout le reste.

Kaël baissa les yeux.

Sa colère n’avait pas disparu.

Mais elle n’était plus seule.

Il y avait autre chose, dessous.

Une hésitation.

Une fissure.

Vaelith parla alors, et sa voix, calme, grave, fit frémir légèrement les bords du rêve.

— Une nouvelle ouverture aura lieu dans une semaine.

Kaël releva aussitôt la tête, et Selen se tourna vers lui avec surprise.

— Quoi ? demanda Kaël.

Vaelith ne bougea pas.

— La brèche n’est pas stable, mais elle suivra un cycle. Dans une semaine, un passage pourra être franchi, brièvement. Si vous voulez la rejoindre, vous pourrez.

Lythra tourna la tête vers lui, surprise elle aussi, parce qu’il ne lui avait pas encore dit cela, mais elle ne l’interrompit pas. Une semaine. Sept jours. Un délai assez court pour rester brûlant, assez long pour les forcer à réfléchir.

Le rêve trembla plus nettement.

Une des maisons, derrière Kaël, perdit une partie de sa forme avant de se reconstituer, comme si le décor n’avait plus assez de force pour tenir. Le vent se leva, emportant des poussières qui n’étaient plus tout à fait réelles.

Selen avança d’un pas.

— Lythra—

Mais sa voix se brouilla légèrement.

Lythra tendit la main vers elle, sans pouvoir la toucher.

— Réfléchissez. S’il vous plaît.

Kaël semblait vouloir dire quelque chose, mais ses mots se perdirent avant d’exister. Ses contours devinrent moins nets, son visage trembla comme une image dans l’eau, et Lythra sentit une panique soudaine lui serrer la gorge.

— Kaël !

Il leva les yeux vers elle.

Cette fois, dans son regard, il n’y avait plus seulement de la colère.

Il y avait de la peur.

Et quelque chose qui ressemblait encore à de l’attachement.

Puis le rêve se fissura.

Pas avec violence.

Avec une lenteur cruelle.

Le village se défit par couches, les maisons se dissolvant dans une lumière pâle, les chemins s’effaçant sous leurs pieds, les silhouettes de Kaël et Selen devenant transparentes avant de disparaître tout à fait.

La dernière chose que Lythra vit fut la main de Selen, tendue vers elle.

Puis tout se coupa.

Et il ne resta plus que le noir.

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