Chapitre 9
Le réveil de Lythra ne fut pas brutal.
Il n’y eut ni sursaut, ni souffle coupé, ni sensation immédiate de danger, seulement cette impression étrange de sortir d’un sommeil qui ne l’avait pas réellement reposée, comme si son esprit était resté éveillé quelque part au fond d’elle-même pendant que son corps tentait de récupérer. Ses paupières s’ouvrirent lentement sur une lumière encore pâle, diffuse, filtrée par les feuilles au-dessus de l’abri, et pendant quelques secondes, elle resta immobile, incapable de distinguer clairement ce qui l’avait tirée hors du sommeil.
Puis elle comprit.
Le silence.
Le monde était silencieux.
Pas calme.
Silencieux.
La différence était subtile, mais immédiate. Dans ce monde, même la nuit possédait toujours une forme de mouvement : le vent dans les arbres, les insectes lumineux qui frôlaient les feuillages, les craquements lointains d’une végétation vivante. Pourtant, là, allongée sur le sol encore tiède de l’abri, Lythra n’entendait presque rien.
Pas même le vent.
Elle fronça légèrement les sourcils, encore à moitié engourdie par le sommeil, puis tourna lentement la tête.
Vaelith était toujours là.
Assis à quelques mètres d’elle, adossé contre l’une des pierres de l’abri, les yeux fermés. Il ne dormait pas vraiment — elle commençait à comprendre qu’il ne semblait jamais plonger dans un sommeil profond — mais il paraissait immobile d’une manière presque irréelle, comme une statue oubliée au milieu d’un paysage vivant.
Pendant un instant, elle se contenta de le regarder.
Le calme de son visage contrastait étrangement avec l’agitation confuse qui restait accrochée à elle depuis le rêve. Les images de Kaël et de Selen revenaient encore par fragments dans son esprit, leurs regards, leurs voix, cette douleur qu’elle n’avait pas réussi à apaiser malgré tout ce qu’elle avait tenté d’expliquer. Et plus elle y pensait, plus une sensation étrange grandissait dans sa poitrine, une sensation qu’elle n’arrivait pas à définir clairement.
Comme si quelque chose s’était accroché au rêve.
Comme si tout ne s’était pas refermé correctement.
Elle détourna les yeux.
Le silence était toujours là.
Trop dense.
Trop complet.
Lythra se redressa lentement, essayant de ne pas faire de bruit, mais dès qu’elle bougea, Vaelith ouvrit les yeux.
Immédiatement.
Comme s’il n’avait jamais réellement cessé d’être attentif.
Son regard se posa sur elle sans brusquerie.
— Tu es réveillée.
Sa voix était basse, encore plus grave dans le calme du matin.
Lythra hocha légèrement la tête.
— Oui…
Elle s’interrompit.
Puis fronça davantage les sourcils.
— Tu trouves pas ça étrange ?
Vaelith observa le paysage autour d’eux quelques secondes sans répondre.
Et ce simple silence suffit à tendre immédiatement quelque chose dans le ventre de Lythra.
— Il n’y a aucun bruit, murmura-t-elle.
— Je sais.
La réponse arriva trop vite.
Comme s’il l’avait remarqué bien avant elle.
Lythra sentit un frisson discret glisser le long de ses bras.
Elle se leva lentement, sa nouvelle robe glissant contre ses jambes dans un froissement léger, presque trop léger pour exister réellement. La lumière pâle du matin accrochait encore les détails rouges du tissu, mais aujourd’hui, ces nuances lui semblaient moins chaleureuses, comme si le monde lui-même avait perdu une partie de sa couleur.
Elle sortit de l’abri.
Et s’arrêta immédiatement.
Le sol autour d’eux était marqué.
Son souffle se bloqua légèrement.
Des traces.
Pas des empreintes nettes comme celles d’un animal identifiable, ni même des pas humains, mais des marques longues, irrégulières, qui creusaient légèrement la terre en tournant autour de l’abri.
Comme si quelque chose avait marché autour d’eux pendant des heures.
Lentement.
Encore et encore.
Lythra descendit lentement les quelques pierres qui entouraient l’entrée, incapable de détourner les yeux de ces marques. Elles n’étaient pas profondes, mais suffisamment visibles pour qu’il soit impossible de croire qu’elles étaient anciennes. Certaines semblaient plus fines, presque hésitantes, tandis que d’autres étaient plus appuyées, comme si la chose qui les avait laissées avait parfois cessé de contrôler complètement ses mouvements.
Elle s’accroupit lentement.
Passa les doigts au-dessus d’une trace sans la toucher.
Puis son ventre se serra.
Parce qu’elle comprit quelque chose.
Les marques entouraient l’abri.
Complètement.
Comme si la créature avait tourné autour d’eux toute la nuit sans jamais entrer.
Comme si elle les avait regardés dormir.
Une nausée discrète monta dans sa gorge.
— Vaelith…
Il s’approcha lentement derrière elle.
Lythra ne tourna même pas la tête vers lui.
— C’est elle, pas vrai ?
Le silence dura une seconde.
Puis :
— Oui.
Toujours cette honnêteté brutale.
Toujours cette absence totale de faux réconfort.
Lythra inspira lentement.
Mais cela ne suffisait pas à calmer les battements plus rapides de son cœur.
Elle suivit les traces du regard.
Et quelque chose devint immédiatement plus dérangeant encore.
Elles s’arrêtaient brusquement.
Pas progressivement.
Pas comme une piste qui se perdrait dans une autre direction.
Non.
Elles s’interrompaient net.
Comme si la créature avait simplement cessé d’exister à cet endroit précis.
Lythra se releva lentement.
— Il n’y a pas de départ…
Vaelith observait lui aussi le sol.
— Non.
— Alors où est-elle allée ?
Cette fois, Vaelith ne répondit pas immédiatement.
Et ce silence-là fut pire que le reste.
Parce qu’il signifiait qu’il n’avait pas de réponse.
Le vent revint enfin.
Très faiblement.
Mais ce retour aurait dû être rassurant.
Au lieu de ça, il accentua le malaise.
Parce que Lythra eut soudain la sensation que quelque chose observait encore.
Pas depuis la forêt.
Pas depuis les arbres.
Plus près.
Beaucoup plus près.
Elle tourna brusquement la tête.
Rien.
Seulement les hautes herbes lilas qui ondulaient lentement sous la lumière pâle du matin.
Elle se força à respirer plus calmement.
— Peut-être qu’elle est partie avant le lever du jour…
Mais même elle n’y croyait pas complètement.
Vaelith s’approcha d’une des traces et s’agenouilla à son tour. Ses doigts effleurèrent légèrement la terre, puis il fronça très légèrement les sourcils.
— Elle change vite.
Lythra sentit immédiatement une tension revenir dans sa poitrine.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Il releva lentement les yeux vers elle.
— Ces traces sont plus stables que les précédentes.
Elle resta silencieuse.
— Avant, continua-t-il, elle se déplaçait comme quelque chose qui ne comprenait pas encore sa propre forme. Là… c’est différent.
Lythra regarda à nouveau les marques dans la terre.
Et maintenant qu’il l’avait dit, elle le voyait aussi.
Il y avait une logique dans leur trajectoire.
Une intention.
Quelque chose de moins chaotique.
Comme si la créature apprenait.
Le malaise qui l’avait suivie depuis le rêve revint plus violemment.
Elle repensa à la voix.
Aux murmures.
Aux fragments de phrases qu’elle entendait parfois sans savoir si elles venaient réellement de la créature ou d’elle-même.
Puis une pensée surgit brutalement.
— Et si elle devenait… intelligente ?
Vaelith ne répondit pas tout de suite.
Et encore une fois, ce silence lui fit peur.
Très peur.
Parce qu’il signifiait qu’il y avait une possibilité.
Une vraie.
Lythra détourna les yeux, essayant de calmer la montée d’angoisse qui compressait lentement sa poitrine.
Puis quelque chose attira son attention.
Au bord des herbes.
Un reflet.
Très léger.
Elle fronça les sourcils.
S’avança lentement.
Le reflet disparut.
Son souffle ralentit légèrement.
— Tu as vu ça ?
— Quoi ?
Elle hésita.
Puis secoua lentement la tête.
— Rien…
Mais ce n’était pas vrai. Parce qu’au fond d’elle, quelque chose venait de murmurer.
Très faiblement.
Comme un souffle contre ses pensées.
— …Lythra…
Elle se figea immédiatement.
Pas encore.
Pas aussi tôt.
Le vent traversa les herbes une nouvelle fois.
Et cette fois, elle eut la certitude absolue que quelque chose se cachait dedans.
Lythra resta immobile plusieurs longues secondes après avoir entendu son prénom murmuré dans le vent. Son corps entier semblait suspendu dans un état étrange, quelque part entre la peur et l’incrédulité, comme si son esprit refusait encore d’accepter complètement que cette voix puisse réellement exister hors de ses pensées. Pourtant, elle l’avait entendue. Pas imaginée. Pas rêvée. Elle avait senti les syllabes glisser contre elle avec une proximité presque intime, comme un souffle à l’intérieur même de son crâne.
Et le pire n’était pas la voix.
Le pire, c’était qu’elle ne lui paraissait plus totalement étrangère.
Le vent fit onduler les hautes herbes lilas devant elle, révélant parfois de minces lignes sombres entre les tiges avant de les recouvrir à nouveau. Le paysage avait retrouvé du mouvement maintenant, mais cela ne rassurait plus Lythra. Chaque bruissement semblait cacher quelque chose. Chaque déplacement de lumière paraissait légèrement décalé.
Comme si le monde entier retenait sa respiration.
— Lythra.
La voix de Vaelith la ramena brusquement au présent.
Elle tourna la tête vers lui.
Il la regardait attentivement maintenant, beaucoup plus attentivement qu’auparavant, et ce simple détail suffit à faire grimper davantage la tension dans sa poitrine.
— Tu l’as encore entendue.
Ce n’était pas une question.
Elle hocha lentement la tête.
— Oui…
Sa gorge était sèche.
— Elle a dit mon prénom.
Vaelith resta silencieux un instant.
Puis il se redressa complètement, quittant les traces du regard pour observer les alentours avec une concentration plus froide, plus calculatrice. Lythra le connaissait encore mal, mais elle commençait à reconnaître certaines nuances chez lui, certaines tensions discrètes qu’il ne montrait presque jamais. Et là, quelque chose dans sa posture venait de changer.
Pas de panique.
Pas de peur.
Mais de la vigilance.
Réelle.
Lythra sentit son ventre se nouer davantage.
— Elle peut parler maintenant ?
Vaelith tourna légèrement la tête vers elle.
— Je ne sais pas encore.
Pas encore.
Le mot résonna mal.
Très mal.
Comme si la réponse risquait bientôt d’évoluer.
Le vent souffla un peu plus fort entre les arbres, et cette fois, les hautes herbes devant eux s’écartèrent légèrement sur plusieurs mètres avant de se refermer presque aussitôt. Le mouvement fut bref. Trop bref pour distinguer quoi que ce soit clairement.
Mais suffisant.
Lythra recula instinctivement d’un pas.
— Il y avait quelque chose.
Vaelith ne répondit pas immédiatement.
Ses yeux restaient fixés sur les herbes.
Puis il s’avança.
Lentement.
Sans précipitation.
Chaque mouvement semblait maîtrisé, silencieux, comme s’il cherchait à ne pas provoquer quelque chose qui observait déjà. Lythra sentit immédiatement l’angoisse grimper plus haut dans sa gorge, une peur plus primitive, moins contrôlable, celle qui apparaît quand le danger cesse d’être abstrait.
— Vaelith…
Il leva légèrement une main vers elle.
Un geste simple.
Pour lui demander de rester derrière.
Et cette simple précaution lui fit encore plus peur.
Elle le suivit malgré tout.
Impossible de rester seule près de l’abri maintenant.
Impossible.
Ils avancèrent lentement jusqu’au bord des herbes. Les tiges lilas leur arrivaient presque à la taille, ondulant doucement sous le vent dans un mouvement hypnotique qui donnait parfois l’impression qu’une silhouette s’y déplaçait constamment sans jamais apparaître vraiment.
Puis Vaelith s’arrêta.
Le silence revint.
Encore.
Brutalement.
Comme si le monde venait d’être vidé de tous ses sons d’un seul coup.
Lythra sentit immédiatement son cœur accélérer.
— Pourquoi ça fait ça… ?
Sa voix n’était plus qu’un murmure.
Vaelith ne répondit pas.
Et soudain, quelque chose bougea dans les herbes.
Très vite.
Pas une silhouette entière.
Seulement un fragment.
Une forme pâle.
Trop grande pour être un animal.
Le souffle de Lythra se coupa immédiatement.
Elle recula d’un pas supplémentaire sans même s’en rendre compte.
Puis plus rien.
Les herbes cessèrent de bouger.
Le silence resta.
Mais maintenant, elle savait.
Quelque chose était réellement là.
Pas une présence mentale.
Pas une sensation.
Quelque chose de physique.
Quelque chose qui les observait.
Vaelith finit par avancer encore un peu et écarta lentement plusieurs tiges devant lui.
Le sol était vide.
Pourtant, de nouvelles traces apparaissaient.
Directement sous leurs yeux.
Lythra sentit une vague glacée lui traverser le corps.
La terre s’enfonçait lentement.
Comme si quelque chose marchait là.
Invisible.
Une empreinte.
Puis une autre.
Puis une troisième.
Avançant autour d’eux.
Très lentement.
Le souffle de Lythra devint irrégulier.
— Vaelith…
Cette fois, même sa voix tremblait.
Les traces continuaient.
Calmes.
Patientes.
Comme si la créature prenait son temps.
Comme si elle voulait qu’ils les voient.
Vaelith tendit légèrement le bras devant Lythra pour l’empêcher d’avancer davantage.
Et les empreintes s’arrêtèrent immédiatement.
Le silence devint presque insupportable.
Puis, un bruit humide résonna quelque part derrière eux.
Lythra se retourna brusquement.
Rien.
Seulement l’abri.
Mais quelque chose avait changé.
Le miroir.
Celui que Vaelith avait créé la veille.
Sa surface bougeait.
Pas comme un reflet.
Comme une eau troublée.
Lythra sentit immédiatement une montée de nausée lui serrer l’estomac.
— Non…
Sans réfléchir, elle contourna Vaelith et revint rapidement vers l’abri malgré sa peur. Chaque pas lui donnait l’impression qu’on l’observait de beaucoup trop près, comme si quelque chose marchait juste derrière elle sans produire aucun bruit.
Quand elle arriva devant le miroir, son souffle se bloqua complètement.
Son reflet était là.
Mais il ne bougeait pas.
Lythra, elle, respirait vite.
Son reflet non.
Il restait parfaitement immobile.
Les yeux fixés sur elle.
Puis, très lentement, le reflet sourit.
Pas elle.
Le reflet.
Un sourire faible.
Presque maladroit.
Comme quelqu’un qui apprendrait à reproduire une expression humaine sans comprendre réellement ce qu’elle signifie.
Le cri resta coincé dans la gorge de Lythra.
Elle recula brutalement.
Le reflet continua de la regarder.
Puis leva lentement la main.
Une demi-seconde après elle.
Comme un décalage.
Comme une imitation imparfaite.
— Vaelith…!
Sa voix se brisa complètement cette fois.
Vaelith arriva immédiatement derrière elle.
Et au moment précis où il regarda le miroir, le reflet redevint normal.
Exactement normal.
Lythra respirait tellement vite maintenant qu’elle avait l’impression que sa poitrine allait exploser.
— Elle était là…
Vaelith observa la surface quelques secondes.
Puis son regard glissa lentement vers elle.
— Qu’est-ce que tu as vu ?
Lythra passa une main tremblante sur son visage.
— Mon reflet… il—
Sa gorge se serra.
— Il me regardait.
Le silence retomba.
Mais cette fois, même Vaelith semblait réfléchir plus vite.
Comme si les choses allaient dans une direction qu’il n’aimait pas du tout.
Lythra sentit soudain quelque chose d’humide contre sa cheville.
Elle sursauta violemment.
Mais ce n’était qu’une herbe.
Une simple herbe lilas qui avait glissé contre sa peau avec le vent.
Pourtant son cœur refusait de ralentir maintenant.
Parce qu’elle commençait à comprendre quelque chose d’horrible.
La créature ne se contentait plus d’observer.
Elle apprenait.
Le miroir.
Le sourire.
Le décalage.
Comme si elle essayait de comprendre comment être… humaine.
Le vent se leva soudain beaucoup plus fort.
Les herbes s’agitèrent brutalement autour d’eux.
Et cette fois, des voix traversèrent le bruit.
Pas une seule.
Plusieurs.
Des fragments.
Des morceaux.
Comme des souvenirs mal assemblés.
— …Lythra…
— …reviens…
— …pourquoi…
Elle porta immédiatement les mains à ses oreilles.
Mais les voix ne venaient pas de l’extérieur.
Elles étaient dans sa tête.
Mélangées.
Déformées.
Certaines ressemblaient à Kaël.
D’autres à Selen.
Et d’autres, d’autres étaient les siennes.
— ARRÊTE !
Le cri lui échappa sans qu’elle puisse le retenir.
Le silence retomba immédiatement.
Brutalement.
Puis quelque chose rit.
Très faiblement.
Pas un rire humain.
Un son étranglé.
Imparfait.
Comme si une gorge incapable de produire correctement des émotions essayait malgré tout de reproduire ce bruit.
Lythra sentit la panique l’envahir entièrement cette fois.
Elle tourna la tête dans tous les sens.
— Elle est là…
Vaelith la saisit doucement par les épaules.
— Regarde-moi.
Mais elle n’y arrivait presque plus.
Parce que partout autour d’eux, les herbes bougeaient.
Comme si quelque chose tournait autour de l’abri.
Très vite maintenant.
Trop vite.
Le vent s’intensifia encore.
Et soudain, elle la vit.
Très brièvement.
Entre les tiges lilas.
Une silhouette pâle.
Grande.
Trop fine.
Et son visage, son visage ressemblait au sien.
Pas complètement.
Comme une version inachevée.
Mal reproduite.
Les yeux trop grands.
Le sourire légèrement trop étiré.
Mais assez proche pour que son cerveau la reconnaisse immédiatement.
Le souffle de Lythra se coupa entièrement.
La silhouette disparut aussitôt.
Puis réapparut plus loin.
Toujours immobile.
Toujours en train de les regarder.
Et cette fois, elle pencha lentement la tête.
Exactement comme Lythra le faisait parfois sans s’en rendre compte.
Une imitation.
Encore.
Le monde sembla devenir irréel autour d’elle.
Parce qu’elle comprit enfin ce qui la terrifiait autant.
Ce n’était pas que la créature voulait la tuer.
C’était pire.
Elle voulait devenir elle.
La forêt semblait différente maintenant.
Pas seulement plus sombre ou plus silencieuse, mais plus proche, comme si les arbres eux-mêmes s’étaient discrètement déplacés pendant qu’ils regardaient la créature entre les herbes lilas. Depuis cette apparition, depuis ce visage inachevé qui avait tenté de reproduire celui de Lythra avec une précision presque obscène, le monde entier paraissait légèrement déformé, comme si quelque chose d’invisible avait glissé sous sa surface.
Le vent ne soufflait plus de manière naturelle.
Il circulait par pulsations irrégulières, faisant frémir certaines zones de végétation tout en laissant d’autres parfaitement immobiles, et ce détail suffisait maintenant à maintenir une tension constante dans la poitrine de Lythra. Chaque mouvement des hautes herbes lui donnait l’impression qu’une silhouette allait en émerger de nouveau. Chaque craquement de branche ressemblait à un pas retenu.
Vaelith, lui, avait changé.
Pas physiquement.
Pas encore.
Mais quelque chose dans sa manière de bouger était devenu plus tendu, plus attentif, presque animal. Depuis que la créature avait montré ce visage imparfait, il ne quittait plus réellement les alentours des yeux, comme s’il s’attendait à ce qu’elle réapparaisse à chaque instant. Même sa façon de se placer près de Lythra était différente maintenant ; il gardait toujours une légère avance sur elle, assez pour se tenir entre elle et la forêt, entre elle et ce qui pouvait s’y cacher.
Et ce simple détail suffisait à nourrir encore davantage l’angoisse qui montait lentement en elle.
— On part d’ici, dit-il finalement.
Sa voix était calme.
Mais définitive.
Lythra détourna lentement les yeux des herbes.
— Tu crois qu’elle va revenir ?
Vaelith ramassa lentement quelques affaires improvisées près de l’abri sans réellement la regarder.
— Oui.
Toujours cette vérité brute.
Toujours cette absence de faux espoir.
Elle aurait voulu protester, lui dire qu’il aurait pu au moins essayer de rendre la situation moins terrifiante, mais elle n’en avait plus vraiment la force. Une partie d’elle savait déjà qu’il avait raison. La créature n’était plus une apparition isolée. Elle apprenait. Elle observait. Elle revenait.
Et pire encore, elle changeait.
Lythra sentit un frisson glisser le long de sa nuque rien qu’en repensant à ce sourire décalé dans le miroir, à cette silhouette au visage inachevé qui avait tenté de pencher la tête exactement comme elle.
Comme si elle essayait de comprendre comment être humaine.
Ils commencèrent à avancer à travers les arbres sans véritable chemin défini. Le sol devenait plus dense à mesure qu’ils s’enfonçaient dans la forêt, couvert de racines épaisses et d’une mousse bleu sombre qui absorbait les bruits de leurs pas. La lumière filtrait difficilement entre les immenses feuillages cyan suspendus très haut au-dessus d’eux, créant des taches lumineuses irrégulières qui donnaient parfois l’impression que quelque chose bougeait constamment entre les troncs.
Lythra essayait de rester concentrée sur leur progression, sur le son de leurs pas, sur la présence stable de Vaelith juste devant elle.
Mais son corps, lui, commençait lentement à lui envoyer d’autres signaux.
D’abord une simple sensation dans sa nuque.
Une chaleur discrète.
Puis une démangeaison.
Elle fronça légèrement les sourcils et passa une main derrière son cou, grattant distraitement sans ralentir.
Rien d’anormal.
Probablement le stress.
Pourtant, quelques minutes plus tard, la sensation revint.
Plus forte.
Cette fois le long de son bras.
Lythra inspira lentement, essayant de l’ignorer.
Mais plus elle avançait, plus la sensation semblait s’étendre sous sa peau comme une vibration lente, une pression étrange qui ne ressemblait pas à une simple irritation.
Elle finit par ralentir.
Vaelith tourna immédiatement la tête.
— Quoi ?
— Rien…
Elle frotta son avant-bras.
— J’ai juste—
La phrase mourut dans sa gorge.
Quelque chose venait de bouger sous sa peau.
Pas un frisson.
Pas un muscle.
Quelque chose.
Lythra se figea brutalement.
Son souffle se coupa.
Elle fixa son bras.
Et le vit.
Une forme.
Longue.
Lente.
Qui glissait sous son épiderme comme une ombre vivante.
Le monde sembla basculer une seconde.
— Vaelith…
Sa voix n’était plus qu’un souffle étranglé.
Il fut près d’elle immédiatement.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle leva son bras tremblant.
Et au moment précis où la forme bougea de nouveau sous sa peau—
Vaelith changea complètement d’expression.
Pas de panique.
Mais une tension brutale.
Réelle.
Il attrapa immédiatement son poignet.
La magie parcourut aussitôt sa main.
Lythra sentit une chaleur intense remonter le long de son bras, pénétrer sous sa peau, se répandre jusque dans son épaule, et la chose qui bougeait sembla immédiatement réagir.
La forme se contracta violemment.
Puis disparut.
Comme absorbée.
Lythra sentit ses jambes vaciller.
Vaelith la retint immédiatement avant qu’elle ne tombe réellement.
— Respire.
Sa voix était basse.
Ferme.
Elle essaya.
Mais son cœur battait beaucoup trop vite maintenant.
— J’ai vu quelque chose… sous ma peau…
Vaelith gardait toujours sa main contre son bras, comme s’il vérifiait que le mouvement ne revenait pas.
Son regard était devenu beaucoup plus sombre.
— Je sais.
— C’était quoi… ?
Le silence dura une seconde de trop.
Puis :
— Elle essaie de se synchroniser avec toi.
Le froid qui traversa Lythra fut pire que la peur elle-même.
— Quoi… ?
Vaelith releva enfin les yeux vers elle.
— Elle apprend à travers toi. Tes gestes. Tes pensées. Ton apparence. Et maintenant…
Il baissa lentement les yeux vers son bras.
— Ton corps.
Lythra sentit immédiatement la nausée remonter dans sa gorge.
Elle recula brusquement d’un pas malgré le soutien de Vaelith.
— Non…
Sa respiration devenait irrégulière.
— Non non non—
Elle regarda frénétiquement son bras comme si elle s’attendait à voir quelque chose ressortir immédiatement sous sa peau.
Vaelith s’approcha de nouveau.
— Lythra.
— Elle était en moi !
Le mot résonna beaucoup trop fort dans la forêt.
Le silence retomba aussitôt après.
Épais.
Oppressant.
Comme si les arbres eux-mêmes avaient entendu.
Vaelith posa lentement une main contre sa nuque.
Le contact était chaud.
Stable.
Ancré.
— Regarde-moi.
Elle leva difficilement les yeux vers lui.
— Je ne la laisserai pas t’atteindre.
Sa voix ne tremblait pas.
Pas une seconde.
Et ce calme-là fit presque plus d’effet à Lythra que ses mots eux-mêmes.
Parce qu’elle comprit soudain qu’il prenait cette menace très au sérieux.
Beaucoup plus qu’il ne voulait le montrer.
Elle ferma brièvement les yeux, essayant de ralentir sa respiration.
Puis quelque chose craqua.
Très loin derrière eux.
Les deux tournèrent immédiatement la tête.
Le silence.
Encore.
Puis un autre craquement.
Plus proche.
Vaelith se plaça immédiatement devant elle.
Et cette fois, le geste fut instinctif.
Protecteur.
Lythra sentit immédiatement son ventre se serrer davantage.
Quelque chose les suivait.
Ils reprirent la marche.
Plus vite maintenant.
Mais l’atmosphère autour d’eux devenait de plus en plus lourde à mesure qu’ils s’enfonçaient dans la forêt. Les arbres étaient plus serrés ici, leurs immenses branches cyan se croisant très haut pour former une voûte presque étouffante. La lumière passait difficilement entre elles, plongeant certains endroits dans une pénombre bleuâtre où les formes semblaient parfois bouger toutes seules.
Et constamment, Lythra avait l’impression qu’on les regardait.
Pas comme auparavant.
Pas de loin.
De près.
Très près.
Le soir tomba lentement.
Et avec lui, le monde devint encore plus irréel.
Les lucioles roses commencèrent à apparaître entre les arbres, flottant paresseusement dans l’obscurité montante, mais même leur lumière douce ne parvenait plus à rendre l’endroit beau. Tout semblait désormais contaminé par cette sensation constante de présence.
Vaelith finit par s’arrêter près d’un groupe de pierres sombres recouvertes de mousse.
— On reste ici cette nuit.
Lythra voulut protester.
Dire qu’elle ne voulait pas dormir.
Qu’elle ne voulait surtout pas fermer les yeux maintenant.
Mais la fatigue écrasait déjà son corps.
Vaelith créa rapidement un nouvel abri plus petit, plus fermé que le précédent, presque dissimulé entre les pierres et les racines épaisses.
Puis la nuit tomba complètement.
Et avec elle, le vrai malaise commença.
Lythra s’était finalement assoupie sans vraiment s’en rendre compte.
Pas profondément.
Jamais profondément.
Son sommeil ressemblait davantage à une dérive inconfortable où chaque bruit semblait capable de la réveiller immédiatement.
Puis une voix la tira brusquement hors de cet état.
— Lythra.
Elle ouvrit les yeux.
Le feu magique projetait une lumière faible contre les parois de pierre.
Vaelith n’était plus là.
Son cœur accéléra immédiatement.
— Vaelith ?
Pas de réponse.
Puis elle entendit sa voix dehors.
Très basse.
Comme s’il parlait à quelqu’un.
Lythra sentit immédiatement une angoisse glacée lui traverser le ventre.
Elle sortit précipitamment de l’abri.
Et se figea.
Vaelith se tenait à quelques mètres d’elle.
Face à…
elle-même.
Son cerveau refusa immédiatement l’image.
Parce que la silhouette devant Vaelith ressemblait désormais presque entièrement à Lythra.
La même taille.
Les mêmes cheveux.
La même robe.
Mais quelque chose était atrocement faux.
Les yeux.
Ils ne clignaient pas ensemble.
Le sourire était trop large.
Trop fixe.
Et ses doigts, ses doigts étaient légèrement trop longs.
Les articulations bougeaient avec de petits craquements humides quand elle inclinait lentement la tête.
Comme un corps mal assemblé essayant de reproduire une forme humaine.
Lythra sentit son souffle se bloquer complètement.
La créature tourna lentement les yeux vers elle.
Puis sourit davantage.
Avec son propre visage.
— Vaelith.
Sa voix.
C’était sa voix.
Mais vide.
Mal placée.
Comme une imitation sans émotion réelle.
La créature leva lentement une main vers son propre visage.
Toucha sa joue.
Puis regarda Lythra.
Longuement.
— Pourquoi… pas pareil… ?
Le murmure était presque enfantin.
Et cette innocence déformée rendait la scène mille fois plus horrible.
Vaelith se plaça immédiatement devant Lythra.
Sa magie vibra brutalement autour de lui.
— Tu ne lui prendras pas ça.
La créature resta immobile.
Puis son sourire trembla légèrement.
Comme si elle essayait de comprendre.
Puis soudain, elle recula brusquement.
Et se mit à courir.
Mais ses mouvements, ses mouvements étaient atroces.
Ses jambes se déboîtaient légèrement avant de se remettre.
Ses bras pliaient parfois dans le mauvais sens.
Des craquements humides résonnaient dans la forêt pendant qu’elle disparaissait entre les arbres.
Et longtemps après sa disparition, Lythra continua d’entendre ces bruits.

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