Chapitre 10

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Le matin arriva avec une douceur presque insultante.

Après la nuit passée à entendre les craquements humides du corps de la créature disparaître entre les arbres, après cette vision insoutenable de son propre visage déformé par quelque chose qui essayait d’apprendre à être humain, Lythra s’était attendue à ouvrir les yeux sur une forêt hostile, étouffante, chargée immédiatement d’angoisse. Pourtant, lorsque ses paupières se soulevèrent lentement, ce fut la lumière dorée du matin qui l’accueillit, calme, diffuse, presque irréelle dans sa beauté.

Pendant quelques secondes, elle resta immobile, incapable de comprendre pourquoi le monde semblait si paisible.

Les immenses feuilles cyan suspendues au-dessus de l’abri retenaient encore des gouttes de rosée qui reflétaient les premières lueurs du jour comme des fragments de verre liquide. Entre les arbres, des lucioles roses flottaient encore paresseusement, trop lentes pour appartenir totalement à la nuit, trop lumineuses pour disparaître déjà. Leur éclat mouvant donnait parfois l’impression que l’air lui-même respirait doucement autour d’eux.

Et surtout, la forêt semblait belle de nouveau.

Terriblement belle.

Lythra sentit presque immédiatement la confusion revenir dans sa poitrine. Comment un endroit pouvait-il produire une telle sensation d’émerveillement quelques heures seulement après avoir abrité quelque chose d’aussi profondément dérangeant ? Comment ce monde pouvait-il rester aussi magnifique alors qu’une créature portant son visage rôdait quelque part entre ses arbres ?

Elle se redressa lentement.

Ses muscles étaient lourds, tendus par une fatigue qu’elle n’avait pas réellement dissipée en dormant, mais la terreur immédiate de la veille semblait momentanément plus lointaine, comme étouffée par cette lumière douce qui filtrait entre les branches.

Vaelith était déjà réveillé.

Il se tenait près d’un petit point d’eau naturel formé entre plusieurs pierres couvertes de mousse sombre. Sa silhouette noire se découpait contre les reflets dorés du matin avec une netteté presque irréelle, et pendant un instant, Lythra resta simplement à le regarder sans parler.

Il manipulait quelque chose entre ses mains.

Ou plutôt, la magie manipulait quelque chose pour lui.

De petits fruits bleu pâle flottaient autour de ses doigts, tournant lentement dans les airs pendant qu’il retirait leur peau sans même les toucher réellement. Le mouvement était fluide, précis, presque élégant, et la lumière matinale accrochait parfois les particules de magie comme des poussières d’argent suspendues autour de lui.

Lythra sentit quelque chose se détendre malgré elle dans sa poitrine.

Pas totalement.

Mais assez pour respirer un peu mieux.

Vaelith releva légèrement les yeux vers elle.

— Tu es réveillée.

Sa voix était plus calme ce matin. Plus basse aussi. Comme si la tension de la nuit précédente s’était légèrement éloignée, même si elle n’avait pas disparu.

Lythra hocha lentement la tête.

— Depuis longtemps ?

— Non.

Il tendit légèrement la main et l’un des fruits vint flotter jusqu’à elle.

Elle l’attrapa automatiquement.

La peau était fraîche sous ses doigts, légèrement humide à cause de la rosée.

— Tu cuisines maintenant ? murmura-t-elle avec un faible sourire.

Vaelith haussa légèrement un sourcil.

— Tu semblais apprécier l’idée de survivre.

Elle eut un léger souffle amusé, presque surpris d’entendre encore un rire sortir d’elle après la nuit qu’ils venaient de traverser.

Puis le silence revint.

Mais cette fois, il n’était pas immédiatement oppressant.

Ils mangèrent lentement près de l’eau, bercés par les faibles bruits de la forêt qui semblait avoir retrouvé une partie de sa vie. Quelques insectes lumineux passaient parfois entre les troncs, et la lumière glissait doucement sur les pierres sombres, donnant au paysage quelque chose d’étrangement paisible.

Trop paisible.

Lythra le sentit progressivement.

Au début ce ne fut qu’une impression vague, un détail auquel elle ne prêta pas immédiatement attention, puis quelque chose finit par s’imposer dans son esprit.

Il manquait des sons.

Elle fronça légèrement les sourcils.

Le vent passait.

L’eau coulait faiblement.

Les feuilles bougeaient.

Mais...

aucun animal.

Pas un seul.

Pas le moindre cri.

Pas le moindre déplacement dans les arbres.

La forêt semblait vivante uniquement en surface.

Comme un décor qui imiterait parfaitement le vivant sans réellement l’être.

Lythra sentit un léger froid glisser dans son ventre.

Elle leva lentement les yeux autour d’eux.

Et maintenant qu’elle y faisait attention, oui.

C’était mauvais.

Très mauvais.

— Vaelith…

Il tourna légèrement la tête vers elle.

— Tu l’as remarqué.

Ce n’était pas une question.

Lythra sentit immédiatement sa gorge se serrer.

— Où sont les animaux ?

Vaelith resta silencieux quelques secondes.

Puis :

— Ils sont partis.

Le mot résonna mal.

Comme si même la forêt avait compris avant eux qu’il fallait fuir quelque chose.

Lythra serra légèrement ses doigts autour du fruit qu’elle tenait encore.

— À cause d’elle ?

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Mais son silence suffisait.

Le calme du matin perdit immédiatement quelque chose.

Pas sa beauté.

C’était pire.

La forêt restait magnifique.

Mais maintenant cette beauté semblait vide.

Comme une peinture abandonnée par toute forme de vie réelle.

Le vent souffla entre les arbres.

Et cette fois, Lythra remarqua autre chose.

Les troncs.

Certains étaient marqués.

Au début, elle pensa à de simples traces naturelles, des fissures dans l’écorce ou des lignes créées par le temps, mais plus elle regardait, plus son malaise grandissait.

Parce que les formes étaient trop précises.

Trop humaines.

Elle se leva lentement.

S’approcha d’un arbre.

Et sentit immédiatement son souffle ralentir.

Des silhouettes avaient été gravées dans l’écorce.

Pas des symboles.

Des corps.

Humains.

Ou presque.

Les lignes étaient irrégulières, profondes à certains endroits, comme faites avec quelque chose de maladroit mais puissant. Certaines silhouettes semblaient incomplètes, leurs membres trop longs ou mal proportionnés, tandis que d’autres paraissaient avoir été grattées puis recommencées plusieurs fois.

Lythra sentit son ventre se nouer davantage.

— Vaelith…

Il s’approcha à son tour.

Puis son regard se fixa immédiatement sur les gravures.

Le silence retomba entre eux.

Lythra tendit lentement les doigts vers l’écorce sans la toucher.

Il y avait des dizaines de marques.

Des dizaines.

Comme si quelqu’un avait essayé encore et encore de reproduire une forme humaine sans jamais réussir complètement.

Puis elle vit la dernière silhouette.

Et son souffle se coupa.

Parce qu’elle lui ressemblait.

Pas parfaitement.

Mais suffisamment.

Les cheveux longs.

La silhouette.

Même la robe semblait avoir été imitée maladroitement dans l’écorce.

Lythra recula brusquement d’un pas.

— Non…

Une nausée froide remonta immédiatement dans sa gorge.

Vaelith observait toujours l’arbre sans parler.

Et ce silence-là était pire que tout.

Parce qu’il signifiait qu’il comprenait.

La créature était venue ici.

Et elle avait essayé de la reproduire.

Encore.

Toujours.

Comme une obsession.

Le vent souffla plus fort entre les branches.

Puis quelque chose craqua derrière eux.

Lythra se retourna immédiatement.

Rien.

Seulement les arbres.

Mais maintenant la forêt entière semblait différente.

Comme si chaque tronc pouvait cacher quelque chose.

Comme si quelque chose pouvait les observer depuis n’importe quel angle.

Vaelith s’approcha lentement de l’arbre.

Effleura une des gravures du bout des doigts.

Puis murmura :

— Elle progresse trop vite.

Le froid traversa immédiatement Lythra.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Il tourna lentement la tête vers elle.

Et cette fois, même lui semblait réellement inquiet.

— Elle n’imite plus seulement ce qu’elle voit.

Le silence dura une seconde.

Puis :

— Elle essaie de comprendre.

Lythra sentit immédiatement son cœur accélérer.

Le vent souffla encore.

Et quelque part dans la forêt, très loin

quelque chose murmura.

Le murmure disparut presque aussitôt après être apparu, avalé par le silence immense de la forêt, mais il laissa derrière lui quelque chose de pire que le bruit lui-même : une certitude. Lythra resta immobile devant les arbres gravés, incapable de détourner les yeux de cette silhouette imparfaite qui lui ressemblait trop, tandis que son esprit essayait encore de comprendre ce qu’elle ressentait exactement.

Ce n’était plus seulement de la peur.

La peur aurait été plus simple.

Ce qui grandissait maintenant dans sa poitrine était plus confus, plus dérangeant, parce qu’au milieu de l’horreur naissait aussi une forme de malaise presque douloureux. La créature ne semblait pas agir comme un prédateur ordinaire. Elle n’essayait pas seulement de les suivre ou de les attaquer.

Elle essayait de devenir quelque chose.

Et cette tentative rendait chaque apparition plus insupportable que la précédente.

Vaelith finit par poser doucement une main contre l’épaule de Lythra.

— On doit continuer.

Sa voix était basse, mais elle possédait cette fermeté calme qu’elle commençait à reconnaître chez lui chaque fois qu’il sentait le danger se rapprocher.

Lythra détourna enfin les yeux de l’arbre.

— Tu crois qu’elle nous regarde encore ?

Le regard de Vaelith glissa lentement autour d’eux, vers les profondeurs silencieuses de la forêt.

— Oui.

Toujours cette honnêteté brutale.

Toujours cette manière de ne jamais lui offrir le moindre faux répit.

Et pourtant, paradoxalement, c’était presque rassurant maintenant. Parce qu’elle savait que s’il lui disait que le danger était réel, alors il le traiterait comme tel. Il ne minimiserait pas. Il ne détournerait pas les yeux.

Ils reprirent leur marche lentement à travers les arbres.

Mais la forêt n’avait plus rien de paisible désormais.

Chaque détail semblait contaminé par quelque chose d’invisible. Les immenses feuillages cyan formaient au-dessus d’eux une voûte si dense que certaines portions du chemin étaient plongées dans une pénombre bleutée malgré la lumière du jour. La mousse sombre qui recouvrait le sol absorbait leurs pas sans produire le moindre bruit, donnant parfois l’impression qu’ils ne marchaient plus réellement dans un endroit vivant mais dans une imitation silencieuse du monde.

Et constamment, Lythra avait l’impression que quelque chose se déplaçait juste hors de son champ de vision.

Pas vite.

Pas brusquement.

Lentement.

Comme si la forêt entière les suivait.

Ils atteignirent finalement un ruisseau étroit qui serpentait entre plusieurs pierres noires couvertes d’une mousse presque argentée. L’eau était claire, traversée par des reflets violets produits par la lumière étrange du ciel filtrant à travers les arbres.

Vaelith ralentit légèrement.

— On peut s’arrêter quelques minutes.

Lythra hocha distraitement la tête.

Son attention venait d’être attirée par quelque chose coincé entre les pierres du ruisseau.

Au début, elle pensa à des os.

De petits fragments blanchâtres déposés dans la mousse humide.

Puis elle s’approcha davantage.

Et son estomac se retourna immédiatement.

Ce n’étaient pas des os.

C’étaient des dents.

Des dizaines de dents.

Éparpillées entre les pierres comme si quelque chose les avait arrachées puis abandonnées là.

Lythra sentit une vague glacée lui traverser tout le corps.

Certaines ressemblaient vaguement à des dents humaines.

Mais d’autres, d’autres étaient atrocement mauvaises.

Trop longues.

Trop fines.

Certaines semblaient fendues au milieu, comme si elles avaient essayé de se diviser. D’autres étaient molles à certains endroits, légèrement déformées, comme si leur structure n’avait jamais réellement fini de se solidifier.

Lythra recula brusquement.

— Non…

Sa gorge se serra immédiatement.

Vaelith s’approcha à son tour.

Et cette fois, lorsqu’il regarda les dents, quelque chose passa dans ses yeux.

Pas seulement de l’inquiétude.

Presque… du dégoût.

Lythra sentit immédiatement son cœur accélérer.

— C’est elle… ?

Vaelith resta silencieux quelques secondes.

Puis il s’agenouilla lentement près des pierres.

— Oui.

Le mot tomba lourdement.

Lythra regardait toujours les dents.

Incapable de détourner les yeux.

Parce qu’elle comprenait.

La créature essayait de modifier son corps.

Encore.

Toujours.

Et ces fragments, ces dents, étaient probablement les morceaux qu’elle abandonnait en changeant.

Une nausée brutale remonta dans la gorge de Lythra.

Elle détourna immédiatement la tête.

Puis aperçut autre chose un peu plus loin.

Quelque chose de sombre dans la mousse.

Elle s’approcha malgré elle.

Et sentit son souffle se couper.

Du sang.

Noir.

Épais.

Il s’étalait par plaques irrégulières sur les pierres humides, mélangé à de petits morceaux de peau pâle arrachée.

Pas beaucoup.

Mais suffisamment.

Lythra sentit ses jambes devenir soudainement faibles.

Parce que les morceaux de peau ressemblaient presque à des lambeaux humains.

Comme si la créature s’était littéralement déchirée elle-même.

Vaelith se redressa immédiatement.

— Ne regarde pas ça trop longtemps.

Mais il était déjà trop tard.

L’image s’était gravée dans son esprit.

Elle imaginait la créature seule quelque part dans la forêt, arrachant son propre corps morceau par morceau pour essayer de le remodeler.

Et cette pensée était presque pire que la peur.

Parce qu’il y avait quelque chose de désespéré là-dedans.

Quelque chose de profondément tragique.

Le silence autour d’eux sembla devenir encore plus lourd.

Puis le vent souffla doucement au-dessus du ruisseau.

Et une voix murmura.

Très faiblement.

— Ça… fait mal…

Lythra se figea immédiatement.

Sa respiration s’arrêta presque.

La voix venait de derrière les arbres.

Sa propre voix.

Mais déformée.

Cassée.

Comme si quelqu’un apprenait à parler avec une gorge qui ne fonctionnait pas correctement.

Le sang sembla quitter immédiatement le visage de Lythra.

Vaelith se redressa brusquement, son regard balayant immédiatement la forêt.

Mais ils ne virent rien.

Seulement les arbres.

Les ombres.

Et le silence.

Pourtant la voix avait été réelle.

Lythra sentit soudain ses yeux se remplir de larmes sans qu’elle comprenne immédiatement pourquoi.

Parce qu’au milieu de l’horreur, quelque chose dans cette phrase lui avait fait mal.

Ça fait mal.

La créature souffrait réellement.

Et cette souffrance rendait toute la situation encore plus insupportable.

Vaelith posa lentement une main contre son dos.

Un geste simple.

Stable.

— On part.

Sa voix était plus tendue maintenant.

Lythra hocha faiblement la tête.

Mais pendant qu’ils s’éloignaient du ruisseau, elle eut l’impression d’entendre quelque chose pleurer très loin derrière eux.

La nuit tomba lentement quelques heures plus tard.

Une nuit plus lourde encore que la précédente.

Les arbres semblaient plus proches maintenant, leurs immenses branches déformant la lumière du ciel jusqu’à transformer certaines zones de la forêt en masses d’ombre presque solides. Même les lucioles roses paraissaient moins nombreuses, comme si quelque chose dans la forêt empêchait peu à peu la vie de s’approcher.

Vaelith avait créé un nouvel abri contre plusieurs racines gigantesques qui émergeaient du sol comme les côtes d’une créature enterrée.

Et cette fois, il ne s’éloignait presque jamais d’elle.

Lythra le remarqua immédiatement.

Chaque fois qu’elle bougeait, son regard suivait instinctivement son déplacement. Chaque bruit dans la forêt suffisait à tendre légèrement ses épaules. Et même lorsqu’il restait silencieux, elle sentait qu’il utilisait constamment sa magie autour d’eux, comme une présence invisible qui surveillait les alentours.

Cette attention aurait dû la rassurer davantage.

Et pourtant, elle alimentait aussi sa peur.

Parce que Vaelith n’était pas quelqu’un qui paniquait facilement.

Alors s’il devenait aussi vigilant…

c’était mauvais.

Très mauvais.

Lythra finit malgré tout par s’endormir un peu.

Pas profondément.

Jamais profondément.

Puis quelque chose la réveilla.

Un bruit.

Très faible.

Comme quelqu’un qui pleurait.

Elle ouvrit immédiatement les yeux.

Le feu magique projetait encore une faible lumière bleutée dans l’abri.

Vaelith n’était plus là.

Son cœur accéléra brutalement.

Puis elle entendit sa voix dehors.

Très basse.

Très calme.

Comme s’il parlait à quelqu’un.

Lythra sentit immédiatement l’angoisse remonter dans tout son corps.

Elle sortit précipitamment de l’abri.

Et se figea.

La créature se tenait devant Vaelith.

Mais cette fois, elle était presque entièrement Lythra.

Le choc fut pire que tout ce qu’elle avait vu auparavant.

Parce qu’au premier regard, son cerveau avait réellement essayé de reconnaître une autre version d’elle-même.

Les mêmes cheveux sombres traversés de mèches rouges.

La même silhouette.

La même robe noire et rouge.

Mais ensuite, tout devenait faux.

Les proportions étaient mauvaises.

Les bras légèrement trop longs.

Les doigts trop fins.

Et surtout, les mouvements.

Chaque geste semblait accompagné de petits craquements humides sous la peau.

Comme si son squelette n’était pas totalement fixé à sa chair.

Lythra sentit immédiatement la nausée remonter.

La créature tourna lentement la tête vers elle.

Et cette fois, elle sourit.

Un sourire presque réussi.

Presque.

Mais la peau de ses joues se tendit trop loin.

Un bruit humide résonna.

Puis une fine déchirure apparut lentement au coin de sa bouche.

Le sourire resta pourtant.

Comme si elle ne comprenait pas que quelque chose venait de se briser.

Lythra sentit son souffle devenir complètement irrégulier.

La créature la regardait avec une intensité presque douloureuse maintenant.

Puis leva lentement une main vers son propre visage.

Toucha sa peau.

Et murmura avec la voix de Lythra :

— Je veux… être…

Sa gorge produisit un craquement atroce.

Puis :

— …comme toi.

Le silence qui suivit fut insupportable.

Parce qu’au milieu de l’horreur, la tristesse dans sa voix semblait réelle.

La créature tenta de sourire davantage.

Et cette fois, la peau de son visage glissa légèrement.

Comme mal attachée.

Une portion entière de joue sembla se déplacer avant de revenir lentement à sa place dans un bruit humide.

Lythra porta immédiatement une main à sa bouche pour retenir un haut-le-cœur.

La créature la regardait toujours.

Fixement.

Puis tendit lentement la main vers elle.

Et murmura :

— Pourquoi… lui… et pas moi… ?

Le silence explosa brutalement autour d’eux.

Parce qu’immédiatement, Vaelith se plaça devant Lythra.

Sa magie se déploya violemment autour de lui, sombre, immense, faisant vibrer l’air lui-même.

Et pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, Lythra eut réellement l’impression qu’il était prêt à tuer.

Le silence qui suivit les paroles de la créature sembla suspendre le monde entier.

Même le vent s’était arrêté.

Les lucioles roses dérivaient encore faiblement entre les arbres, mais leur lumière paraissait soudainement malade, presque froide, et dans cette clarté instable, la silhouette de la créature devenait de plus en plus difficile à regarder sans sentir une angoisse profonde remonter dans la poitrine.

Parce qu’elle ressemblait réellement à Lythra maintenant.

Pas assez pour tromper quelqu’un longtemps.

Mais suffisamment pour heurter immédiatement l’esprit.

Les mêmes mèches rouges dans les cheveux sombres.

La même manière d’incliner légèrement la tête.

La même voix.

Et pourtant, tout était faux.

Profondément faux.

Les articulations craquaient encore sous sa peau chaque fois qu’elle bougeait. Ses doigts se pliaient parfois légèrement trop loin avant de reprendre une position normale, comme si ses os oubliaient momentanément leur forme correcte. Même son visage semblait instable ; la peau autour de sa bouche frémissait encore faiblement depuis la déchirure provoquée par ce sourire trop grand, et une fine ligne sombre continuait lentement de glisser le long de sa joue.

Mais ce qui terrifiait le plus Lythra n’était pas l’horreur physique.

C’était la tristesse dans sa voix.

Pourquoi… lui… et pas moi… ?

La question résonnait encore dans sa tête avec une violence étrange, comme si quelque chose en elle refusait complètement de voir cette créature uniquement comme un monstre.

Puis tout bascula.

La magie de Vaelith explosa brutalement autour d’eux.

Pas comme une lumière.

Comme une pression.

Une vague sombre qui fit trembler l’air et ployer les hautes herbes autour de lui. Les arbres eux-mêmes semblèrent se contracter sous cette puissance, leurs feuilles cyan vibrant brusquement dans un bruit sec.

Et avant même que Lythra puisse réellement comprendre ce qu’il faisait—

Vaelith attaqua.

Le mouvement fut si rapide qu’elle eut à peine le temps de voir sa main se lever.

Une lame noire traversa l’espace.

Pas une vraie lame.

Quelque chose de magique.

Dense.

Vivante.

Elle frappa la créature en plein torse.

Le bruit qui suivit fut atroce.

Pas un cri.

Un craquement humide.

Comme quelque chose qui se déchirait de l’intérieur.

La créature fut projetée violemment contre un arbre, et pendant une seconde entière, son corps sembla littéralement perdre sa structure.

Ses membres se ramollirent brutalement.

Ses bras tombèrent contre le sol dans un mouvement impossible, comme s’ils n’avaient plus d’os. Ses jambes se plièrent sous des angles absurdes, molles, déformées, tandis que sa peau ondulait lentement comme une matière incapable de garder une forme stable.

Lythra sentit immédiatement son estomac se retourner.

Parce que pendant un instant, la créature ne ressemblait plus du tout à quelque chose d’humain.

Seulement à une masse pâle et tremblante essayant désespérément de ne pas s’effondrer complètement.

Puis elle recommença à se reconstruire.

Lentement.

Terriblement lentement.

Les os semblèrent se reformer sous la peau dans de petits craquements mouillés. Les bras retrouvèrent progressivement une forme plus stable, les doigts se contractèrent convulsivement contre la terre, et le visage, le visage resta tourné vers eux pendant tout ce temps.

Vers Lythra.

Toujours.

Les yeux grands ouverts.

Remplis d’une douleur incompréhensible.

Puis le cri arriva enfin.

Pas un rugissement.

Pas quelque chose de monstrueux.

Un sanglot.

Brisé.

Presque humain.

La créature porta maladroitement une main contre sa poitrine déchirée, là où la magie de Vaelith avait frappé, et du sang noir glissa lentement entre ses doigts avant de disparaître dans l’herbe.

Puis elle recula.

Une fois.

Deux fois.

Ses mouvements restaient mauvais, instables, mais moins chaotiques que précédemment. Comme si même blessée, elle apprenait encore.

Elle regarda une dernière fois Lythra.

Et cette fois, son visage se tordit dans quelque chose qui ressemblait réellement à de la détresse.

— …mal…

Le mot sortit difficilement.

Étranglé.

Puis elle tourna brusquement la tête et disparut entre les arbres.

En pleurant.

Les sanglots continuèrent quelques secondes dans la forêt, étouffés par la distance, jusqu’à devenir de simples fragments de bruit mêlés au vent.

Puis plus rien.

Le silence retomba brutalement.

Épais.

Oppressant.

Lythra restait figée.

Complètement.

Son cerveau refusait encore de suivre ce qu’elle venait de voir. L’image du corps de la créature se déformant sous le coup de Vaelith restait imprimée derrière ses yeux avec une netteté insupportable. Cette chair qui s’était affaissée. Ces os qui avaient semblé fondre avant de se reformer. Ce visage portant le sien tout en exprimant une souffrance tellement réelle qu’elle lui donnait envie de vomir.

Elle sentit soudain qu’elle tremblait.

Pas violemment.

Mais continuellement.

Vaelith se retourna lentement vers elle.

La magie autour de lui s’était calmée, mais elle flottait encore faiblement dans l’air comme une fumée sombre, et pendant un instant, il parut presque aussi inhumain que la créature qu’il venait de repousser.

Puis son regard se posa sur Lythra.

Et son expression changea immédiatement.

La dureté disparut.

Pas complètement.

Mais assez pour laisser revenir quelque chose de plus humain.

— Lythra.

Elle ne répondit pas.

Ses yeux restaient fixés sur l’endroit où la créature avait disparu.

Vaelith s’approcha lentement.

— Je n’avais pas le choix.

Sa voix était plus basse maintenant.

Plus douce aussi.

Mais cela ne suffisait pas à briser la sensation étrange qui comprimait la poitrine de Lythra.

Elle finit par cligner des yeux.

Puis murmura :

— Je sais…

Et elle le pensait.

Une partie d’elle savait parfaitement que Vaelith avait agi pour la protéger. La créature avait tendu la main vers elle. Elle devenait plus stable. Plus rapide. Plus forte. Et quelque chose dans son regard, juste avant l’attaque, avait changé.

Quelque chose de possessif.

Comme si elle ne voulait plus seulement observer Lythra.

Comme si elle voulait réellement la prendre.

Pourtant, la peine restait là malgré tout.

Une peine absurde.

Presque honteuse.

Vaelith s’arrêta juste devant elle.

— Tu ne dois pas t’attacher à cette chose.

Le mot chose résonna durement dans le silence.

Lythra baissa lentement les yeux.

— Je sais…

Mais même en disant cela, elle sentit immédiatement que ce n’était pas entièrement vrai.

Parce qu’elle avait entendu cette voix.

Parce qu’elle avait vu cette détresse.

Parce qu’au milieu de toute cette horreur, la créature lui avait semblé perdue plus que malveillante.

Et cette pensée était probablement la plus dérangeante de toutes.

Elle passa lentement une main contre son bras, comme pour vérifier que sa propre peau lui appartenait encore réellement.

Puis releva les yeux vers Vaelith.

— Elle souffre…

Le silence dura une seconde.

Puis deux.

Vaelith détourna légèrement le regard vers la forêt.

— Oui.

Lythra sentit sa gorge se serrer davantage.

— Elle ne comprend même pas ce qu’elle est, pas vrai ?

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Et ce silence-là lui donna déjà une partie de la réponse.

Le vent souffla doucement entre les arbres, faisant trembler les hautes herbes là où la créature avait disparu quelques instants plus tôt.

Puis Lythra posa enfin la question qui tournait dans sa tête depuis plusieurs minutes.

— Est-ce que tu sais ce qu’elle représente ?

Vaelith resta immobile.

Très longtemps.

Trop longtemps.

Puis il ferma brièvement les yeux.

Et quand il parla enfin, sa voix avait changé.

Plus grave.

Plus lourde.

Comme si les mots eux-mêmes lui coûtaient.

— Oui.

Lythra sentit immédiatement son cœur accélérer.

— Alors quoi… ?

Vaelith rouvrit lentement les yeux.

Et dans son regard, pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, elle vit quelque chose qui ressemblait à de la culpabilité.

Réelle.

Ancienne.

Presque insupportable.

Le silence sembla se resserrer autour d’eux.

Puis il murmura :

— Une de mes erreurs…

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