Chapitre 11

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La nuit était tombée depuis longtemps lorsque Lythra comprit que la forêt avait changé une nouvelle fois.

Ce n’était plus seulement cette sensation diffuse d’être observée qui l’accompagnait désormais presque constamment, ni même le silence inhabituel des lieux ; quelque chose dans l’air lui-même semblait plus lourd, plus malade, comme si la présence de la créature contaminait lentement tout ce qui l’entourait. Les arbres paraissaient plus sombres que les jours précédents, leurs immenses feuillages cyan absorbant la lumière des lucioles au lieu de la refléter, et même le vent avait perdu sa douceur étrange pour devenir irrégulier, presque nerveux.

Lythra avançait lentement derrière Vaelith.

Depuis l’attaque de la créature, depuis cette phrase — Pourquoi lui et pas moi ? — aucun des deux n’avait réellement retrouvé le calme. Ils parlaient encore, parfois, mais leurs échanges étaient devenus plus courts, plus prudents, comme si chacun réfléchissait désormais à quelque chose qu’il ne savait pas encore exprimer complètement.

Lythra, elle, n’arrivait plus à sortir certaines images de sa tête.

Le visage qui se déchirait en essayant de sourire.

Les membres ramollis après le coup de Vaelith.

Les sanglots.

Et surtout cette détresse atrocement humaine dans une créature qui n’aurait jamais dû exister.

Elle détestait ressentir de la peine.

Elle aurait préféré avoir peur uniquement.

Cela aurait été plus simple.

Le bruit d’une branche humide se brisant sous le pied de Vaelith la ramena légèrement au présent. Devant eux, la forêt devenait plus dense encore, les troncs se rapprochant jusqu’à former une muraille sombre où la lumière pénétrait à peine.

Puis Vaelith ralentit.

Très légèrement.

Lythra le remarqua immédiatement.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Il ne répondit pas tout de suite.

Son regard balayait les alentours avec une attention glaciale.

Puis il murmura :

— On approche.

Le froid remonta instantanément le long de l’échine de Lythra.

— De quoi… ?

Vaelith tourna enfin légèrement la tête vers elle.

Et quelque chose dans son regard lui fit immédiatement comprendre qu’il savait déjà ce qu’ils allaient trouver.

Ils continuèrent encore quelques mètres.

Puis la forêt mourut.

Le changement fut si brutal qu’il sembla irréel.

Les arbres cessèrent soudainement d’être bleus ou cyan. Leurs troncs devinrent gris, presque noirs, tordus comme s’ils avaient brûlé de l’intérieur sans jamais être consumés totalement. Plus aucune mousse ne poussait sur le sol, remplacée par une terre sombre, craquelée, dont certaines portions semblaient presque huileuses sous la faible lumière nocturne.

Et surtout, l’odeur.

Lythra s’arrêta immédiatement.

Une odeur humide.

Épaisse.

Mélange de terre pourrie, de sang séché et de quelque chose d’organique qu’elle ne parvenait même pas à identifier correctement.

Son estomac se contracta aussitôt.

— Vaelith…

Il leva lentement une main devant elle.

Comme pour lui demander de rester derrière.

Puis ils avancèrent encore.

Et Lythra sentit progressivement l’horreur lui écraser la poitrine.

Le “nid” était là.

Au centre de cette zone morte.

Pas construit comme celui d’un animal.

Pas organisé.

C’était pire.

Parce qu’il ressemblait à une tentative humaine de construire quelque chose sans réellement comprendre comment les humains vivaient.

Des morceaux d’écorce étaient entassés en cercle, gravés encore et encore de silhouettes imparfaites. Certaines représentaient vaguement Lythra, d’autres semblaient avoir été recommencées jusqu’à lacérer complètement le bois. Des mèches de cheveux noirs mêlés de rouge étaient accrochées entre les branches mortes, nouées maladroitement comme des trophées ou des souvenirs.

Et partout, des dents.

Des dizaines.

Peut-être des centaines.

Certaines encore couvertes de sang noir.

D’autres fendues, cassées, tordues.

Lythra sentit immédiatement la nausée lui monter dans la gorge.

Mais ce n’était pas le pire.

Le pire était au centre.

Des morceaux de tissu.

Assemblés.

Recousus maladroitement avec des fibres végétales.

Une imitation de robe.

Son imitation de robe.

Lythra recula instinctivement d’un pas.

Son souffle devenait de plus en plus court.

Parce que plus elle regardait ce lieu, plus elle comprenait.

La créature ne vivait pas ici.

Elle essayait de devenir ici.

Puis son regard s’arrêta brutalement.

Au fond du nid.

Quelque chose était dressé contre un arbre.

Une silhouette.

Grande.

Faite d’écorce et de branches noires.

Les bras longs.

La tête légèrement inclinée.

Mais sans visage.

Complètement vide.

Lythra sentit immédiatement un frisson glacé lui traverser tout le corps.

— Vaelith…

Il regardait lui aussi la silhouette.

Et cette fois, elle vit réellement quelque chose se briser légèrement dans son expression.

Pas de peur.

Quelque chose de plus ancien.

Plus douloureux.

Il s’approcha lentement de la structure.

Les branches craquèrent doucement sous ses doigts.

Puis il murmura :

— Elle essaie de comprendre.

Sa voix semblait plus lourde maintenant.

Comme tirée d’un endroit beaucoup plus profond.

Lythra resta immobile plusieurs secondes avant d’oser avancer davantage dans le nid.

Puis quelque chose attira son attention sur le sol.

Des marques.

Pas des traces de pas.

Des lignes gravées profondément dans la terre humide.

Elle s’agenouilla lentement.

Et sentit immédiatement son souffle se bloquer.

Des mots.

Mal écrits.

Comme si quelqu’un avait appris à reproduire l’écriture en observant seulement.

“Lythra”

Puis plus loin :

“Vaelith”

Encore.

Et encore.

Et encore.

Des dizaines de fois.

Certaines lettres étaient inversées.

D’autres déformées.

Mais les noms étaient reconnaissables.

Lythra sentit une angoisse presque physique lui écraser le ventre.

Parce qu’elle imaginait la créature seule ici, essayant encore et encore de comprendre les formes, les mots, les identités.

Puis soudain, une douleur traversa brutalement son crâne.

Lythra porta immédiatement une main à sa tête.

Le monde vacilla.

Et des images apparurent.

Pas des souvenirs.

Quelque chose de plus violent.

Une forêt rouge.

Un ciel déchiré de lumière blanche.

Quelqu’un qui criait.

Une sensation de solitude si immense qu’elle lui coupa presque la respiration.

Puis, une main.

Du sang.

Et une voix.

Une voix masculine brisée par la panique.

“Je voulais juste le ramener…”

Lythra sursauta violemment.

Les images disparurent aussitôt.

Elle respirait beaucoup trop vite maintenant.

Vaelith se tourna immédiatement vers elle.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle leva lentement les yeux vers lui.

Complètement troublée.

— J’ai vu quelque chose…

Sa gorge se serra.

— Une forêt rouge… quelqu’un qui criait…

Vaelith pâlit légèrement.

Très légèrement.

Mais assez pour qu’elle le remarque.

— Ce n’était pas moi, murmura-t-elle. Ce n’était pas un de mes souvenirs…

Le silence tomba brutalement.

Puis un bruit humide résonna derrière eux.

Les deux se retournèrent immédiatement.

Et Lythra sentit l’horreur lui glacer le sang.

La créature était là.

Accroupie au bord du nid.

Mais son corps, son corps se détruisait.

Sa peau glissait par endroits comme une matière trop lourde pour son squelette. Son bras gauche semblait presque ouvert au niveau du coude, laissant entrevoir des structures blanches mouvantes sous la chair. Certaines parties de son visage perdaient momentanément leur forme avant de se reconstruire lentement avec de petits craquements humides.

Et pourtant, elle regardait Lythra.

Toujours.

Ses yeux semblaient presque désespérés maintenant.

Puis elle murmura :

— Je veux… arrêter…

Sa voix tremblait.

Pas comme un monstre.

Comme quelqu’un qui souffrait réellement.

Elle avança lentement d’un pas.

Et sa jambe se plia brutalement dans le mauvais sens avant de se remettre avec un craquement atroce.

Lythra sentit les larmes lui monter immédiatement aux yeux.

Parce que c’était horrible.

Pas seulement visuellement.

Existenciellement.

La créature porta maladroitement une main contre sa poitrine.

Puis murmura :

— Ça fait mal…

Sa peau se déchira légèrement au niveau de sa clavicule lorsqu’elle parla.

Du sang noir coula lentement le long de son torse.

Et malgré toute l’horreur, Lythra eut mal pour elle.

La créature la regarda encore quelques secondes.

Puis soudain, elle se jeta vers elle.

Pas pour tuer.

Lythra le comprit immédiatement.

Quelque chose dans son regard n’était pas agressif.

C’était pire.

Du désespoir.

Vaelith réagit immédiatement.

Sa magie explosa autour de lui et frappa brutalement la créature avant qu’elle n’atteigne Lythra.

Le choc projeta le corps déformé contre le sol.

La créature poussa un cri étranglé.

Et pendant quelques secondes, elle sembla littéralement se désintégrer.

La créature heurta le sol dans un bruit humide qui résonna beaucoup trop longtemps dans le silence de la forêt morte.

Son corps se replia sur lui-même de manière impossible. Ses bras semblèrent se désarticuler complètement sous l’impact avant de se reformer dans des craquements mouillés, tandis qu’une partie de sa cage thoracique s’enfonçait brièvement sous sa peau comme si son squelette avait cessé d’être stable.

Lythra sentit son estomac se retourner brutalement.

Parce que malgré l’horreur, la créature continuait d’essayer de se relever.

Encore.

Toujours.

Comme si quelque chose en elle refusait obstinément de disparaître.

Du sang noir glissait lentement sous son corps, s’infiltrant dans la terre morte du nid, et lorsqu’elle tenta de se redresser, sa jambe droite se plia une nouvelle fois dans un angle atroce avant de retrouver sa position dans un bruit sec.

Puis elle releva les yeux vers Lythra.

Et ce regard, ce regard était pire que le reste.

Il n’y avait presque plus d’agressivité dedans maintenant.

Seulement une souffrance immense.

Une incompréhension.

Comme celle d’un être incapable de comprendre pourquoi exister lui faisait autant de mal.

Vaelith s’était immédiatement placé devant Lythra, sa magie vibrant encore autour de lui en lentes pulsations sombres. Son corps entier était tendu, prêt à frapper de nouveau au moindre mouvement trop brusque de la créature.

Mais Lythra, elle, n’arrivait plus à respirer correctement.

Parce qu’elle sentait quelque chose.

Quelque chose qui remontait directement de cette créature jusqu’à elle.

Pas une pensée claire.

Pas des mots.

Une douleur.

Brute.

Immense.

La créature tenta de parler une nouvelle fois.

Sa gorge produisit d’abord un craquement humide.

Puis :

— Je… veux…

Sa bouche se déforma légèrement sur le dernier mot, comme si les muscles de son visage ne savaient plus exactement comment fonctionner.

— …rester…

Le silence qui suivit fut presque insupportable.

Lythra sentit sa poitrine se serrer douloureusement.

Parce qu’elle comprenait maintenant.

La créature ne cherchait plus seulement à l’imiter.

Elle essayait désespérément de ne pas disparaître.

Vaelith leva lentement une main.

La magie autour de lui se densifia immédiatement.

— Recule.

Sa voix était glaciale cette fois.

Définitive.

Mais la créature ne bougea pas.

Elle fixait toujours Lythra.

Comme si elle n’entendait même plus le reste du monde.

Puis soudain, quelque chose changea.

Son visage trembla légèrement.

La peau glissa lentement autour de sa joue droite.

Et pour la première fois, l’imitation de Lythra commença à s’effondrer.

La chair sembla perdre sa forme progressivement, comme de la cire fondant sous une chaleur invisible. Les traits humains se décalèrent légèrement, devenant flous, imparfaits, et derrière cette apparence copiée, quelque chose d’autre apparut.

Quelque chose de beaucoup plus ancien.

Et infiniment plus triste.

Lythra sentit immédiatement son souffle ralentir.

Parce qu’elle voyait enfin la vraie créature.

Elle n’avait pas réellement de visage.

Pas stable.

Les contours changeaient constamment, comme si son corps n’arrivait jamais à décider ce qu’il devait être. Certaines parties de sa peau étaient presque translucides maintenant, laissant apparaître des lignes lumineuses mouvantes sous sa chair pâle. Ses yeux eux-mêmes semblaient inachevés, fluctuants, trop grands parfois, presque absents à d’autres moments.

Elle ressemblait moins à un monstre qu’à quelque chose qui n’avait jamais été terminé.

Comme une conscience arrachée à quelque chose de plus grand avant d’avoir pu devenir entière.

Le cœur de Lythra se serra violemment.

Parce qu’elle comprit soudain que cette créature souffrait peut-être depuis sa naissance.

Qu’elle n’avait probablement jamais connu autre chose.

La créature la regardait toujours.

Puis murmura faiblement :

— Pourquoi… je… casse… ?

Les mots sortirent difficilement.

Chaque syllabe semblait douloureuse à produire.

Lythra sentit ses yeux se remplir de larmes malgré elle.

Vaelith, lui, ne bougeait pas.

Mais quelque chose dans son silence avait changé.

Il n’y avait plus seulement de la méfiance maintenant.

Il y avait aussi, de la culpabilité.

La créature tenta encore de faire un pas.

Son bras gauche se désintégra presque immédiatement jusqu’au coude avant de se reformer dans un craquement atroce.

Elle poussa un bruit étranglé.

Puis tomba à genoux.

Et cette fois, elle pleura réellement.

Pas un cri monstrueux.

Pas un hurlement.

Des sanglots.

Brisés.

Instables.

Comme si même pleurer était difficile pour elle.

Lythra sentit quelque chose céder définitivement dans sa poitrine.

— Vaelith…

Sa voix tremblait complètement.

— Elle va mourir…

Le silence retomba.

Puis Vaelith répondit enfin.

Très bas :

— Oui.

Le mot frappa Lythra comme un coup.

La créature continuait de trembler sur le sol maintenant, incapable de maintenir son corps correctement. Des fissures sombres apparaissaient lentement sous sa peau avant de disparaître quelques secondes plus tard, comme si toute son existence oscillait constamment entre stabilisation et destruction.

Et pourtant, malgré cette horreur, elle regardait encore Lythra avec une forme d’attachement presque enfantin.

Comme si elle était la seule chose réelle qu’elle connaissait.

Puis la créature leva lentement une main vers elle.

Pas agressivement.

Simplement…

comme quelqu’un qui demande de l’aide.

Vaelith fit immédiatement un mouvement pour s’interposer davantage.

Mais Lythra attrapa doucement son bras.

Le geste le fit se figer.

— Attends.

Sa voix était faible.

Mais ferme.

Vaelith tourna immédiatement les yeux vers elle.

— Lythra—

— Attends…

Elle ne savait même pas pourquoi elle disait ça.

Une partie d’elle avait encore peur.

Une peur profonde.

Instinctive.

Mais cette peur était désormais mêlée à quelque chose de bien plus douloureux.

La pitié.

Non.

Pas exactement.

De la compassion.

Pour une chose qui n’aurait jamais dû exister.

La créature tremblait toujours.

Puis murmura :

— Je suis… quoi… ?

Le silence qui suivit sembla suspendre le monde entier.

Même Vaelith ne répondit pas immédiatement.

Lythra sentit les battements de son cœur résonner jusque dans sa gorge.

Parce qu’il n’y avait pas de haine dans cette question.

Seulement une détresse immense.

La créature ne savait réellement pas ce qu’elle était.

Et soudain, Lythra comprit que personne ne lui avait jamais répondu.

Elle fit un pas.

Vaelith se tendit immédiatement.

— Lythra.

Mais elle continua malgré tout.

Très lentement.

Jusqu’à se trouver à quelques mètres seulement de la créature.

L’odeur métallique du sang noir emplissait l’air autour d’elle maintenant. La peau instable de la créature frémissait constamment, parcourue de petits mouvements internes comme si quelque chose essayait encore de réorganiser son corps sans jamais y parvenir totalement.

Pourtant...

Lythra ne détourna pas les yeux.

Elle s’accroupit lentement devant elle.

Et murmura :

— Je ne sais pas encore…

La créature resta parfaitement immobile.

Puis ses yeux tremblèrent légèrement.

Comme si cette réponse suffisait déjà à bouleverser quelque chose en elle.

Le vent souffla doucement entre les arbres morts.

Et pendant quelques secondes, plus rien ne sembla agressif.

Plus rien ne sembla vouloir attaquer.

La créature baissa lentement les yeux vers sa propre main tremblante.

Puis vers celle de Lythra.

Et très doucement, très maladroitement

elle vint toucher le bout de ses doigts.

Le contact était glacé.

Mais incroyablement léger.

Comme si elle avait peur de casser quelque chose.

Lythra sentit immédiatement une vague étrange traverser son esprit.

Pas un souvenir entier.

Des fragments.

Une lumière blanche immense.

Une voix masculine qui pleurait.

Du sang.

Et surtout, une solitude absolue.

Une solitude tellement immense qu’elle lui donna presque envie de hurler.

Elle retira brusquement sa main avec un souffle tremblant.

La créature recula immédiatement elle aussi, comme effrayée d’avoir fait quelque chose de mal.

Puis elle murmura très faiblement :

— Merci… Lythra…

Et avant que quiconque puisse réagir, son corps se déforma brusquement.

La peau sembla se liquéfier par endroits, les membres se disloquèrent une dernière fois dans une série de craquements humides, puis la créature se releva dans un mouvement instable avant de disparaître brutalement entre les arbres noirs.

Cette fois, elle ne pleurait plus.

Et le silence qu’elle laissa derrière elle était infiniment pire.

Le silence resta derrière elle comme une chose vivante.

Lythra demeura accroupie dans la terre noire, les doigts encore tendus devant elle, incapable de les ramener tout de suite contre elle, comme si le contact glacé de la créature avait laissé sur sa peau une empreinte plus profonde que la simple sensation du toucher. Ce n’était pas une douleur, ni même un froid ordinaire, mais quelque chose d’infiniment plus intime, une trace qui semblait vibrer sous son épiderme, dans ses nerfs, dans ses pensées, comme si pendant cette seconde trop courte où leurs doigts s’étaient effleurés, une partie de cette existence brisée avait essayé de lui transmettre tout ce qu’elle n’avait jamais su dire.

La forêt morte autour d’eux ne bougeait plus. Les troncs noirs, tordus comme des corps anciens figés dans une dernière torsion, se dressaient dans un silence presque sacré, et le nid, avec ses dents éparpillées, ses morceaux de peau, ses tissus maladroitement assemblés et ses noms gravés dans la terre, semblait soudain moins être un repaire qu’un autel monstrueux dédié à une seule question : qu’est-ce que je suis ?

Lythra finit par baisser les yeux vers ses doigts.

Ils tremblaient.

Elle les referma lentement.

— Elle a dit merci…

Sa voix était faible, presque étranglée.

Vaelith, derrière elle, ne répondit pas immédiatement. Il se tenait toujours debout, immobile, la magie encore frémissante autour de lui, mais cette fois, sa puissance ne ressemblait plus à une menace prête à éclater. Elle semblait retenue, comprimée, comme si quelque chose en lui luttait pour ne pas se répandre dans l’air.

Lythra se redressa avec lenteur, mais ses jambes étaient encore instables, et lorsqu’elle vacilla légèrement, Vaelith fut là avant même qu’elle ne tombe. Sa main se posa contre son bras, ferme, chaude, terriblement réelle après le froid de la créature.

— Tu n’aurais pas dû la toucher.

Elle leva les yeux vers lui.

— Elle n’allait pas m’attaquer.

— Tu n’en sais rien.

— Toi non plus.

Cette réponse sortit plus vite qu’elle ne l’avait voulu, mais elle ne la regretta pas. Vaelith la regarda, et dans ses yeux pailletés de gris, plus clairs qu’au début, quelque chose se contracta.

— Je sais ce qu’elle peut devenir.

Lythra sentit immédiatement la phrase se déposer entre eux avec un poids étrange.

— Parce qu’elle est une de tes erreurs ?

Il ne détourna pas le regard, mais son visage se ferma d’une manière si subtile qu’elle aurait pu ne pas le voir si elle ne commençait pas à apprendre ses silences.

— Oui.

Le mot était simple.

Mais il contenait plus que tout ce qu’il avait dit jusqu’ici.

Lythra sentit la fatigue, la peur, la compassion et la curiosité se mêler en elle jusqu’à devenir presque insupportables. Elle aurait pu attendre. Elle aurait pu respecter ce silence-là, cette frontière qu’il n’avait pas encore franchie. Mais après avoir vu le nid, après avoir entendu la créature demander ce qu’elle était, après avoir senti cette solitude absolue dans son esprit, elle ne pouvait plus faire semblant que cela ne la concernait pas.

— Alors dis-moi.

Vaelith la fixa longuement.

— Ce n’est pas une histoire douce.

— Je ne te demande pas une histoire douce.

Le silence retomba, plus profond encore.

Puis Vaelith baissa les yeux vers le nid, vers les morceaux abandonnés, vers les imitations ratées de visages, de corps et de noms. Sa mâchoire se contracta légèrement, et lorsqu’il parla, sa voix était plus basse, presque étrangère.

— Les mots ne suffiront pas.

Lythra sentit son cœur ralentir.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Il releva les yeux vers elle.

— Si tu veux comprendre, je dois te montrer.

Un frisson lui parcourut la nuque, non pas de peur immédiate, mais d’appréhension. Elle pensa aux visions qu’elle avait déjà reçues, aux fragments de douleur, à la forêt rouge, à la voix d’un homme qui disait avoir seulement voulu ramener quelqu’un. Une partie d’elle savait déjà que ce qu’elle allait voir ne la laisserait pas intacte.

Pourtant, elle hocha la tête.

— Montre-moi.

Vaelith ne bougea pas tout de suite. Il sembla attendre une dernière occasion pour qu’elle change d’avis. Puis il leva doucement la main, non vers son front, mais vers sa tempe, avec une délicatesse si précise qu’elle eut l’impression que le monde entier se resserrait autour de ce geste.

— Ne lutte pas contre les images. Si tu refuses en plein milieu, elles se briseront et te feront plus mal.

Lythra avala difficilement sa salive.

— D’accord.

Ses doigts effleurèrent sa peau.

Et la forêt morte disparut.

Pas entièrement d’un coup. D’abord, les arbres noirs se brouillèrent, comme si une pluie invisible tombait entre eux, puis la terre sous ses pieds perdit sa solidité, le ciel s’assombrit, l’air changea d’odeur, et Lythra sentit son corps devenir à la fois lourd et absent, comme si elle n’était plus qu’un regard placé dans une mémoire qui ne lui appartenait pas.

Une lumière apparut.

Pas la lumière dorée de ce monde, ni celle, plus froide, du matin dans la forêt. Une lumière intérieure, tremblante, contenue dans des murs hauts, dans des couloirs de pierre, dans des vitraux sombres traversés par des reflets rougeâtres.

Le palais royal.

Elle le sut avant que Vaelith ne le dise.

Ce n’était pas le palais d’aujourd’hui, pas exactement. Il semblait plus ancien, plus austère, plus vaste aussi, comme si la mémoire lui rendait une grandeur que le temps avait peut-être effacée. Les colonnes étaient couvertes de symboles qu’elle ne connaissait pas encore, des lignes fines gravées dans la pierre et remplies d’une poudre lumineuse. Le sol reflétait les pas comme une eau noire solidifiée. Tout respirait l’ordre, la richesse, la puissance.

Et au milieu de ce couloir, Vaelith courait.

Pas le Vaelith qu’elle connaissait.

Un autre.

Plus jeune peut-être, même si son visage portait déjà quelque chose de grave. Il n’avait pas encore cette apparence maudite. Pas de cornes. Pas ce noir profond dans les yeux. Ses cheveux étaient sombres, mais moins durs, plus vivants, et sa peau n’avait pas cette pâleur presque irréelle que Lythra lui connaissait.

Il serrait quelque chose contre lui.

Une petite sacoche de cuir.

Des voix retentirent derrière.

Des gardes.

Des pas.

Des cris.

— Arrêtez-le !

Lythra sentit la panique dans ce souvenir comme si elle lui appartenait. Ce n’était pas une panique lâche. C’était une urgence brûlante, absolue, le genre d’urgence qui rend toute conséquence secondaire.

Vaelith tourna brutalement dans un autre couloir, manqua de glisser sur la pierre polie, puis poussa une porte à demi dissimulée derrière une tenture. L’espace changea. L’air devint plus chargé, plus épais, rempli d’odeurs de plantes, de métal, d’alcool et de magie concentrée.

Une salle d’alchimie.

Des étagères entières couvertes de fioles. Des liquides dorés, verts, noirs, argentés. Des parchemins. Des cristaux enfermés dans des cages de verre. Des instruments fins dont Lythra ne comprit pas l’usage, mais qui lui donnèrent immédiatement l’impression d’être entrés dans un lieu interdit.

Vaelith se précipita vers une armoire scellée.

Ses mains tremblaient.

Pas de peur.

De désespoir.

Il força le mécanisme avec une magie vive, précise, presque brutale. Le sceau céda dans un claquement lumineux, et plusieurs fioles roulèrent à l’intérieur. Il en saisit trois.

Une potion dorée, épaisse, presque pulsante.

Une autre d’un vert clair, traversée de filaments argentés.

La dernière transparente, mais sa surface semblait toujours chercher une forme différente.

La voix de Vaelith, celle du présent, s’éleva autour de la vision, basse, douloureuse.

— Vitalité. Construction. Forme.

Lythra sentit sa gorge se serrer.

Dans la vision, le jeune Vaelith ouvrit la sacoche, et elle vit alors ce qu’elle contenait vraiment.

Une mèche de cheveux.

Claire.

Nouée avec soin dans un morceau de tissu taché de sang séché.

La douleur qui traversa la vision fut si violente que Lythra comprit avant même qu’il ne parle.

Son ami.

Celui qu’il n’avait pas accepté de perdre.

Vaelith mélangea les potions dans une coupe de pierre. La matière se mit aussitôt à réagir, d’abord en tourbillonnant lentement, puis en produisant une lumière blanche trop intense, presque agressive. Il y ajouta la mèche.

La lumière devint rouge.

Puis noire.

Puis quelque chose d’impossible entre les deux.

— Je croyais pouvoir reconstruire ce que la mort avait défait, dit la voix du Vaelith présent. Je croyais que si la magie pouvait donner forme, elle pouvait rendre ce qui avait été pris.

Dans la vision, le jeune Vaelith reculait déjà, haletant, les yeux fixés sur le mélange qui montait de la coupe comme une fumée liquide. Les bruits des gardes se rapprochaient dans les couloirs, mais il ne les entendait plus vraiment. Toute son attention était fixée sur le sol devant lui, là où la magie se répandait en cercles irréguliers.

La matière apparut d’abord comme une masse.

Pas un corps.

Une masse pâle, allongée, nue, tremblante, posée au centre du cercle comme quelque chose qu’on aurait arraché à un ventre trop tôt.

Lythra sentit immédiatement une horreur froide lui saisir le cœur.

Elle voulut reculer.

Mais elle n’avait pas de corps dans la vision.

Elle ne pouvait que voir.

La masse remua.

Un bras se forma, trop long, puis se plia dans un mauvais angle avant de se corriger en craquant. Une jambe apparut, puis une autre, mais elles ne bougeaient pas ensemble, comme si chacune recevait un ordre différent. Le torse se souleva dans un spasme. La peau était pâle, presque translucide par endroits, traversée de veines sombres qui pulseraient mal, à contretemps.

Puis la tête se tourna.

Lythra sentit son souffle disparaître.

À la place d’un œil, il y avait un creux.

Pas une blessure propre.

Un vide.

Une absence ronde, profonde, comme si la forme du visage avait oublié de se terminer là.

La bouche, elle, était ouverte.

Trop grande.

Béante.

Sans cri au début.

Simplement ouverte, comme un trou cherchant l’air.

Puis le son sortit.

Un son si déchirant que même le souvenir sembla se fissurer autour d’eux.

Ce n’était pas le cri d’un nouveau-né.

Ni celui d’un monstre.

C’était le cri d’une chose venue au monde avec la douleur comme première sensation.

Le jeune Vaelith recula, horrifié.

— Non…

Sa voix était méconnaissable.

— Non, non, non…

La créature au sol tenta de bouger vers lui. Ses membres se désynchronisaient, ses mains raclaient la pierre, son visage inachevé se levait dans sa direction comme si elle cherchait déjà un repère, une origine, quelque chose à quoi s’accrocher.

Et Vaelith...

Vaelith ne tendit pas la main.

Il recula.

Lythra sentit dans la vision la fracture exacte de cet instant. La seconde où le deuil, l’espoir et l’amour avaient laissé place à une horreur si grande qu’elle en devenait du rejet. Il avait voulu ramener son ami, et il avait créé une souffrance. Une conscience. Une erreur vivante.

Les gardes entrèrent alors.

La vision devint chaos.

Des cris. Des lumières. La créature recroquevillée sur le sol, incapable de comprendre pourquoi le monde hurlait autour d’elle. Vaelith plaqué contre un mur par une force magique. La coupe renversée. Le sang de son ami disparu dans un sort qui n’avait ramené personne.

Puis tout se brouilla.

La forêt morte revint d’un coup.

Lythra inspira brutalement, comme si elle remontait à la surface après avoir été noyée. Elle vacilla, et Vaelith retira immédiatement sa main de sa tempe, mais resta assez près pour la rattraper si ses jambes cédaient.

Elle porta une main à sa bouche.

Les images restaient là.

La masse pâle.

Le creux à la place de l’œil.

La bouche ouverte.

Le cri.

Et surtout Vaelith reculant.

Vaelith, le visage défait par l’horreur.

Vaelith qui avait créé quelque chose en essayant de sauver quelqu’un.

Elle leva lentement les yeux vers lui.

Il ne cherchait pas à se défendre.

Il ne cherchait même pas à expliquer davantage.

— Je ne voulais pas créer ça, dit-il enfin.

Sa voix était presque basse au point de se briser.

— Je voulais le ramener.

Lythra ne répondit pas tout de suite.

Parce qu’elle ne savait pas quoi dire.

Parce que la vérité était beaucoup plus horrible qu’une simple faute.

Elle était humaine.

Et c’était cela qui la rendait insupportable.

— Elle vient de ton chagrin, murmura-t-elle enfin.

Vaelith ferma les yeux un instant.

— De mon chagrin. De ma puissance. De mon arrogance.

Il rouvrit les yeux.

— Et de mon refus.

Lythra sentit sa gorge se serrer.

— Ton refus de quoi ?

Il la regarda.

Et dans ses yeux gris et noirs, elle vit quelque chose de si ancien que cela sembla appartenir à un autre âge.

— D’accepter que certaines pertes ne puissent pas être réparées.

Le vent passa dans la forêt morte, soulevant quelques fragments de tissus, faisant rouler une dent blanchâtre sur la terre noire.

Lythra regarda le nid.

Puis la direction dans laquelle la créature avait disparu.

Et soudain, tout prit un sens plus terrible encore.

Elle n’essayait pas seulement d’être Lythra.

Elle cherchait une forme depuis sa première seconde d’existence.

Elle cherchait ce qu’on lui avait promis sans jamais le lui donner.

Un corps.

Un nom.

Une place.

Elle se tourna de nouveau vers Vaelith.

— Elle ne sait pas qu’elle est née d’un deuil.

— Non.

— Mais elle le ressent.

Vaelith ne répondit pas.

Son silence suffisait.

Lythra sentit alors l’horreur se transformer en quelque chose de plus profond, de plus lourd, parce qu’elle comprenait désormais pourquoi la créature regardait Vaelith comme elle le faisait. Pourquoi elle demandait pourquoi lui et pas moi. Pourquoi elle essayait de prendre la place de quelqu’un.

Elle était née pour remplacer un mort.

Et n’avait jamais été acceptée comme vivante.

Le chapitre aurait pu se terminer sur la peur.

Mais ce fut la tristesse qui resta.

Une tristesse noire, immense, enracinée dans le passé de Vaelith et dans l’existence impossible de cette créature.

Lythra resta longtemps sans parler.

Puis elle murmura :

— Alors ce n’est pas seulement ton erreur.

Vaelith la regarda.

— C’est aussi ta responsabilité.

Le silence se referma autour d’eux.

Et cette fois, il ne la contredit pas.

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