Chapitre 12
La forêt morte disparut lentement derrière eux.
Elle ne s’effaça pas brutalement, comme une frontière nette entre deux territoires, mais se dissipa progressivement au fil de leur marche, comme si le monde lui-même reprenait doucement son souffle après avoir retenu trop longtemps quelque chose de mauvais. Les arbres noirs et tordus laissèrent peu à peu place à des troncs plus clairs, recouverts de cette mousse bleu sombre qui semblait absorber la lumière autant qu’elle la réfléchissait, et les premières touches de couleur réapparurent dans les feuillages au-dessus d’eux.
Pourtant, même lorsque la terre cessa d’être craquelée et sèche sous leurs pieds, Lythra ne parvint pas immédiatement à se détendre.
Les images restaient là.
Le laboratoire.
Le jeune Vaelith courant dans les couloirs du palais avec cette panique désespérée dans le regard.
La mèche de cheveux.
La lumière rouge.
Et surtout, ce corps allongé sur le sol de pierre.
Nu.
Inachevé.
La bouche béante ouverte sur un cri qui n’aurait jamais dû exister.
Lythra sentit un frisson lui parcourir les bras malgré la douceur de l’air autour d’eux. Elle avançait en silence derrière Vaelith depuis un long moment maintenant, incapable de trouver les mots justes après ce qu’il lui avait montré. Une partie d’elle comprenait mieux la créature. Une autre comprenait mieux Vaelith.
Et cette compréhension-là faisait mal.
Parce qu’elle rendait tout plus humain.
Même l’horreur.
Le vent souffla doucement entre les arbres, faisant onduler les longues feuilles cyan suspendues au-dessus d’eux comme des morceaux de ciel tombés dans la forêt. La lumière du soir commençait lentement à changer autour d’eux ; l’or pâle des hauteurs glissait progressivement vers des nuances plus profondes, plus chaudes, et les ombres s’étiraient lentement sur le sol recouvert de mousse.
Lythra leva légèrement les yeux vers Vaelith.
Depuis qu’ils avaient quitté le nid, il marchait plus lentement.
Pas assez pour que cela paraisse volontaire.
Mais suffisamment pour rester près d’elle.
Et ce simple détail faisait naître quelque chose d’étrange dans sa poitrine.
Il ne parlait presque pas.
Pourtant, elle sentait constamment son attention sur elle. Chaque fois qu’elle hésitait face à une racine trop épaisse ou à un passage plus escarpé, sa main venait instinctivement se placer près d’elle avant même qu’elle ne perde réellement l’équilibre. Lorsqu’une branche basse manqua de lui heurter le visage, il l’écarta d’un geste absent, comme s’il n’avait même pas conscience de le faire.
Comme si la protéger était devenu naturel.
Cette pensée troubla immédiatement Lythra davantage qu’elle ne l’aurait voulu.
Parce qu’après tout ce qu’elle avait vu dans la vision, après cette culpabilité immense qu’il portait depuis des siècles, elle aurait dû le voir uniquement comme quelqu’un de dangereux, de brisé, de trop ancien pour être réellement compris.
Et pourtant, plus elle avançait à ses côtés, plus elle remarquait des détails absurdes.
La manière dont il ralentissait légèrement quand elle semblait fatiguée.
Le fait qu’il ne lui demande jamais si elle allait bien directement, mais vérifie constamment qu’elle pouvait suivre.
Le calme étrange de sa voix lorsqu’il s’adressait à elle.
Comme si malgré tout ce qu’il était devenu, quelque chose en lui refusait encore d’être cruel avec elle.
Lythra détourna rapidement les yeux lorsqu’elle réalisa qu’elle le regardait depuis plusieurs secondes.
Le rouge monta légèrement à ses joues.
Ridicule.
Complètement ridicule après les horreurs qu’ils venaient de traverser.
Puis Vaelith parla enfin.
— Tu es fatiguée.
Ce n’était pas une question.
Lythra eut un faible souffle amusé.
— À ce point-là ?
Il tourna légèrement la tête vers elle.
— Tu regardes le sol depuis plusieurs minutes sans vraiment le voir.
Elle baissa instinctivement les yeux.
Il avait raison.
Ses pensées l’avaient tellement absorbée qu’elle n’avait même plus réellement conscience du chemin.
Un silence passa.
Puis elle murmura :
— Je n’arrive pas à sortir cette vision de ma tête…
Vaelith ne répondit pas immédiatement.
Le vent traversa doucement les arbres autour d’eux.
— Je sais.
Sa voix était basse.
Et dans ce simple “je sais”, Lythra sentit quelque chose d’infiniment plus lourd que des excuses.
Elle releva lentement les yeux vers lui.
— Tu pensais vraiment pouvoir le ramener ?
La question sortit doucement, sans accusation.
Vaelith continua de marcher quelques secondes avant de répondre.
— Oui.
Le mot semblait presque vide maintenant.
Comme usé par des siècles de regrets.
— À l’époque, je pensais que la magie pouvait tout réparer… si on était assez puissant.
Il eut un léger souffle.
Pas vraiment un rire.
Quelque chose de plus triste.
— J’ai découvert trop tard qu’elle pouvait aussi donner naissance à des choses qui n’auraient jamais dû exister.
Le silence retomba entre eux.
Mais cette fois, il n’était pas inconfortable.
Simplement lourd.
Partagé.
Puis Vaelith ralentit davantage.
Et Lythra comprit immédiatement qu’ils étaient arrivés quelque part.
Le paysage venait de changer.
Encore.
Mais cette fois, le changement était magnifique.
La forêt s’ouvrit progressivement devant eux, laissant place à une vaste étendue rocheuse baignée par une lumière irréelle. Des pierres translucides émergeaient du sol comme des éclats de cristal géants, diffusant une lueur douce bleutée qui pulsait lentement sous leur surface. La vapeur montait paresseusement dans l’air tiède, enveloppant les alentours d’un voile presque onirique, et au centre de cet endroit, de l’eau.
Un immense bassin naturel aux reflets violets et argentés.
Lythra s’arrêta immédiatement.
Son souffle ralentit.
Parce que l’endroit semblait impossible.
L’eau était parfaitement calme, traversée par des filaments lumineux qui glissaient lentement sous la surface comme des constellations immergées. De longues fleurs pâles flottaient près des bords rocheux, leurs pétales légèrement transparents capturant la lumière des pierres environnantes pour la renvoyer dans des nuances rose clair et bleu lunaire.
Et au-dessus d’eux, le ciel.
Le ciel semblait presque doré malgré l’arrivée de la nuit.
Comme si l’horizon refusait complètement de sombrer dans l’obscurité.
Lythra sentit quelque chose céder doucement en elle.
Pas sa peur.
Pas totalement.
Mais cette tension constante qui l’écrasait depuis des jours sembla enfin se fissurer légèrement.
— Vaelith…
Sa voix n’était plus qu’un souffle émerveillé.
Il l’observait.
Pas le paysage.
Elle.
Et lorsqu’il vit l’expression sur son visage, il sourit.
Très légèrement.
Mais cette fois, il n’y avait presque aucune tristesse dedans.
Le cœur de Lythra rata immédiatement un battement.
Parce qu’elle réalisa soudain quelque chose d’absurde :
elle n’était pas certaine d’avoir déjà vu un vrai sourire sur son visage auparavant.
Pas un sourire ironique.
Pas une expression fatiguée.
Un vrai sourire.
Petit.
Discret.
Mais réel.
Et cela le rendait soudain infiniment plus humain.
Lythra détourna rapidement les yeux vers l’eau pour cacher le trouble brutal qui venait de traverser sa poitrine.
— Cet endroit est…
Elle chercha ses mots.
Impossible.
Magnifique.
Irréel.
— Je sais.
La réponse de Vaelith était presque plus douce que le lieu lui-même.
Lythra s’avança lentement vers le bassin. La chaleur de l’air augmentait à mesure qu’elle approchait de l’eau, enveloppant progressivement sa peau d’une douceur humide qui contrastait violemment avec le froid constant de la forêt morte.
Elle s’agenouilla près du bord.
Et effleura la surface du bout des doigts.
L’eau était chaude.
Pas brûlante.
Une chaleur profonde, apaisante, qui sembla immédiatement remonter le long de son bras jusqu’à sa poitrine.
Lythra ferma brièvement les yeux.
Et pendant une seconde, une vraie seconde
elle parvint presque à respirer normalement.
Vaelith s’approcha lentement derrière elle.
— Ces sources existaient avant même la séparation des mondes.
Elle tourna légèrement la tête vers lui.
— Tu viens souvent ici ?
Il resta silencieux un instant.
Puis :
— Avant… oui.
Avant.
Le mot contenait quelque chose d’ancien.
Quelque chose qui appartenait à un autre Vaelith.
Lythra observa encore l’eau lumineuse.
Puis murmura doucement :
— Merci de m’avoir amenée ici.
Le silence qui suivit sembla presque fragile.
Vaelith la regarda longuement.
Puis détourna légèrement les yeux vers le bassin.
Et même s’il ne répondit pas immédiatement, Lythra eut l’étrange impression que cette simple phrase venait de le toucher plus qu’il ne voulait le montrer.
La vapeur dérivait lentement au-dessus des sources lumineuses, s’élevant en longs voiles bleutés qui se mêlaient à la lumière des pierres translucides dispersées autour du bassin. Plus Lythra regardait cet endroit, plus elle avait l’impression qu’il n’appartenait pas réellement au même monde que la forêt morte qu’ils venaient de quitter. Là-bas, tout semblait avoir été rongé par une douleur ancienne ; ici, au contraire, chaque détail respirait une forme de paix presque irréelle.
Même l’air était différent.
Plus chaud.
Plus vivant.
Il portait des odeurs douces qu’elle n’avait encore jamais senties auparavant, un mélange de pierre humide, de fleurs nocturnes et de quelque chose de légèrement sucré qui flottait autour de l’eau chaude. À intervalles réguliers, le vent faisait tomber quelques pétales translucides des grands arbres argentés qui entouraient les sources, et ils dérivaient lentement à la surface du bassin comme de minuscules morceaux de lune.
Lythra s’était assise près de l’eau sans vraiment s’en rendre compte. Depuis plusieurs minutes, elle observait simplement les reflets mouvants sous la surface, essayant de laisser son esprit ralentir enfin après tout ce qu’ils avaient traversé.
Le cri de naissance de la créature résonnait encore parfois dans sa mémoire.
Mais ici, ici, il semblait plus lointain.
Comme étouffé par le murmure constant des sources.
Un bruit attira soudain son attention.
Très léger.
Un froissement dans les branches au-dessus d’eux.
Lythra releva immédiatement les yeux.
Et se figea.
Quelque chose glissait entre les arbres.
Long.
Élancé.
Des écailles bleu nuit traversées de reflets argentés captaient la lumière des pierres tandis qu’un corps serpentin se déplaçait avec une fluidité presque hypnotique entre les branches hautes. Deux ailes translucides se déployaient lentement dans son dos, immenses, fines comme des voiles de verre vivant, et lorsqu’il passa dans une zone plus lumineuse, Lythra aperçut de petites cornes courbées au-dessus de sa tête étroite.
Le serpent ailé ralentit.
Puis s’enroula paresseusement autour d’une branche gigantesque au-dessus du bassin.
Lythra sentit immédiatement l’émerveillement remplacer la tension dans sa poitrine.
— Vaelith…
Il leva les yeux à son tour.
Puis répondit simplement :
— Il est inoffensif.
Le serpent tourna lentement la tête vers eux. Ses yeux pâles reflétaient les lumières violettes de l’eau, et pendant quelques secondes, il resta parfaitement immobile à les observer, sa langue fine glissant parfois entre ses crocs translucides.
Puis il poussa un son.
Pas un sifflement agressif.
Quelque chose de plus doux.
Presque chantant.
Le bruit vibra légèrement dans l’air chaud autour des sources avant de disparaître dans la vapeur.
Lythra ne put s’empêcher de sourire faiblement.
— Il est magnifique…
Le serpent replia lentement ses ailes contre son corps avant de disparaître plus loin dans les branches, ne laissant derrière lui qu’un léger froissement de feuilles et quelques écailles lumineuses tombées dans l’eau.
Le silence revint.
Mais cette fois, il était paisible.
Vivant.
Au loin, d’autres sons réapparurent progressivement maintenant qu’ils avaient quitté la zone de la créature : des chants graves d’animaux invisibles dans les hauteurs, le bruissement régulier des feuillages immenses, parfois même le claquement discret d’ailes traversant la nuit.
La forêt respirait de nouveau.
Lythra inspira lentement.
Et réalisa à quel point elle avait manqué de sons vivants.
Vaelith s’approcha finalement du bord du bassin à son tour. La lumière des pierres sous l’eau glissait contre ses vêtements noirs et dessinait parfois des reflets argentés sur sa peau pâle.
Puis il parla.
— Tu peux te laver ici.
Lythra tourna légèrement la tête vers lui.
Il regardait l’eau.
Pas elle.
— Les sources accélèrent aussi la guérison. Elles calmeront probablement la fatigue liée aux visions.
Elle baissa les yeux vers la surface violette du bassin.
Puis sentit immédiatement une gêne étrange remonter dans sa poitrine.
Pas désagréable.
Mais nouvelle.
Après tout ce qu’ils avaient traversé ensemble, après les nuits passées à survivre dans la forêt, elle aurait dû être capable de rester parfaitement calme.
Et pourtant, l’idée d’entrer dans cette eau pendant qu’il était là faisait battre son cœur un peu trop vite.
Comme s’il devinait exactement ce qui traversait son esprit, Vaelith ajouta calmement :
— Je peux partir si ça te met mal à l’aise.
Lythra releva immédiatement les yeux vers lui.
Et ce qui la troubla le plus, ce fut de voir qu’il le pensait réellement.
Il ne jouait pas avec elle.
Ne cherchait pas à provoquer sa gêne.
Il était même déjà en train de détourner les yeux, prêt à s’éloigner pour lui laisser de l’intimité sans la moindre hésitation.
Cette réalisation fit naître quelque chose de chaud dans la poitrine de Lythra.
Quelque chose de terriblement doux.
Parce qu’après tout ce qu’on racontait sur les êtres maudits, après la puissance presque effrayante de Vaelith, elle découvrait constamment des gestes d’une délicatesse absurde chez lui.
Elle baissa légèrement les yeux.
Puis murmura :
— Non…
Il s’arrêta.
— Reste.
Le mot sortit plus bas qu’elle ne l’aurait voulu.
Le silence qui suivit sembla soudain beaucoup plus fragile.
Vaelith tourna lentement la tête vers elle.
Et Lythra sentit immédiatement le rouge remonter à ses joues.
— Je veux juste dire…
Elle détourna les yeux vers l’eau.
— Je n’ai pas envie d’être seule.
Cette fois, le silence dura plus longtemps.
Puis Vaelith répondit simplement :
— D’accord.
Et cette réponse-là, calme, sans sous-entendu, sans pression, la troubla encore davantage.
Lythra se releva lentement et s’approcha un peu plus du bord des sources. La chaleur de l’eau enveloppait déjà l’air autour d’elle, faisant glisser de fines gouttes de vapeur contre sa peau. Elle retira doucement ses bottes avant de plonger prudemment un pied dans le bassin.
La sensation fut immédiate.
La chaleur remonta le long de sa jambe dans un frisson profond, dissolvant peu à peu les tensions accumulées dans ses muscles depuis des jours.
Elle laissa échapper un faible souffle.
— C’est incroyable…
Vaelith l’observait en silence depuis les pierres proches des sources.
Pas fixement.
Simplement présent.
Lythra s’avança lentement davantage dans l’eau. Les reflets violets glissaient contre sa peau comme de la lumière liquide, et lorsqu’elle s’immergea jusqu’à la taille, elle sentit presque immédiatement son corps commencer à se détendre malgré elle.
Le monde sembla ralentir.
Le bruit des sources.
Les chants lointains des créatures nocturnes.
Le souffle du vent dans les immenses feuillages argentés.
Tout formait autour d’eux une atmosphère si douce qu’elle en devenait presque irréelle après l’horreur de l’arc précédent.
Puis son regard revint vers Vaelith.
Et elle remarqua enfin les marques.
Il avait retiré une partie de ses vêtements noirs pour nettoyer le sang séché de certaines blessures laissées par les affrontements récents, et dans la lumière mouvante des pierres sous l’eau, Lythra aperçut des cicatrices qu’elle n’avait encore jamais vues.
Certaines étaient fines.
Anciennes.
D’autres ressemblaient davantage à des fissures noires courant sous sa peau comme des veines brûlées.
Mais ce furent surtout ses cornes qui attirèrent son attention.
Elles étaient fendillées par endroits.
Comme si quelque chose les avait lentement brisées de l’intérieur au fil des siècles.
Lythra sentit immédiatement son cœur se serrer.
— Vaelith…
Il releva légèrement les yeux vers elle.
— Hm ?
Elle hésita quelques secondes.
Puis murmura :
— Est-ce que ça fait mal ?
Le silence retomba doucement autour des sources.
Vaelith regarda brièvement ses propres cornes.
Puis détourna les yeux vers l’eau.
— Certaines douleurs ne disparaissent jamais vraiment.
Sa voix était calme.
Mais incroyablement fatiguée.
Lythra resta silencieuse.
Le vent traversa lentement la vapeur autour d’eux, soulevant quelques mèches plus cendrées des cheveux de Vaelith.
Et soudain, elle réalisa à quel point il semblait épuisé lui aussi.
Pas physiquement.
Plus profondément.
Comme quelqu’un qui portait trop de siècles sur ses épaules.
Elle s’approcha légèrement dans l’eau.
Sans même vraiment réfléchir.
— Tu étais complètement seul… pendant tout ce temps ?
Vaelith resta immobile plusieurs secondes.
Puis il eut un très léger souffle.
Pas amusé.
Presque vide.
— Au début, non.
Il passa lentement une main dans ses cheveux humides.
— Puis les années ont commencé à effacer les visages. Les voix. Les souvenirs.
Lythra sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
Vaelith gardait les yeux fixés sur les reflets violets des sources.
— J’ai fini par parler seul parfois… juste pour me rappeler le son de ma propre voix.
Le silence qui suivit fit presque mal.
Parce qu’il n’y avait aucune mise en scène dans ses mots.
Seulement une vérité nue.
Ancienne.
— Et après un certain temps…
Sa voix baissa encore légèrement.
— J’ai commencé à oublier pourquoi j’attendais encore.
Lythra sentit ses yeux se remplir d’une tristesse étrange.
Parce qu’elle comprenait maintenant quelque chose de terrible :
Vaelith et la créature se ressemblaient plus qu’ils ne l’admettraient jamais.
Tous les deux existaient dans une solitude si immense qu’elle avait fini par déformer leur manière d’être au monde.
Et cette pensée rendait tout infiniment plus douloureux.
Le silence qui suivit les paroles de Vaelith ne fut pas lourd.
Pas réellement.
Il ressemblait davantage à la vapeur qui dérivait lentement au-dessus des sources lumineuses, quelque chose de doux, de suspendu, qui enveloppait le monde sans chercher à l’écraser. Lythra restait immobile dans l’eau chaude, les épaules à moitié immergées sous les reflets violets mouvants, tandis que les mots de Vaelith continuaient de résonner doucement dans son esprit.
J’ai commencé à oublier pourquoi j’attendais encore.
Cette phrase lui faisait mal.
Plus qu’elle ne l’aurait cru.
Parce qu’elle imaginait maintenant ces siècles passés seul dans une forêt hostile, avec pour seule compagnie des souvenirs qui s’effaçaient progressivement. Elle essayait de concevoir ce que cela signifiait réellement : voir les années devenir des décennies, puis les décennies devenir des siècles, jusqu’à ne plus savoir à quoi ressemblait une vie normale.
Le vent glissa doucement au-dessus des sources, soulevant la vapeur dans un mouvement lent. Au loin, les chants graves des créatures nocturnes continuaient de résonner entre les arbres argentés, et parfois, de petites silhouettes lumineuses traversaient les hauteurs avant de disparaître dans les feuillages.
Lythra leva légèrement les yeux.
Des animaux glissaient entre les branches.
Pas vraiment des oiseaux.
Leurs corps étaient fins, recouverts d’un plumage sombre aux reflets irisés, mais leurs ailes semblaient presque translucides sous certaines lumières, comme faites d’eau en mouvement. Ils poussaient des sons très doux, presque mélodieux, qui résonnaient dans l’air nocturne avec une tristesse étrange.
— Ce sont des hylens, murmura Vaelith.
Lythra tourna légèrement la tête vers lui.
Il suivait lui aussi les créatures du regard.
— Ils vivent près des sources chaudes. Ils n’approchent jamais les endroits où la magie est instable.
Cette phrase fit immédiatement remonter le souvenir de la forêt morte dans l’esprit de Lythra.
Le nid.
Les dents.
La créature.
Elle sentit son ventre se serrer légèrement.
Puis regarda à nouveau les hylens traverser le ciel sombre.
Et réalisa quelque chose.
— Donc même les animaux fuient certaines magies…
Vaelith resta silencieux une seconde.
Puis :
— Les êtres vivants sentent instinctivement ce qui peut les détruire.
Lythra baissa légèrement les yeux vers les reflets mouvants de l’eau.
Et sans comprendre exactement pourquoi, cette phrase lui donna soudain envie de pleurer.
Parce qu’elle pensa immédiatement à la créature.
À cette chose née d’un chagrin trop immense.
À cette conscience qui cherchait désespérément une forme.
Et à Vaelith.
Toujours seul malgré les siècles.
L’eau chaude glissait lentement contre sa peau tandis que ses pensées dérivaient dans tous les sens, et lorsqu’elle releva finalement les yeux vers lui, quelque chose la frappa de nouveau.
La lumière.
Ou plutôt, la manière dont elle révélait Vaelith.
Ses cheveux sombres semblaient réellement plus cendrés maintenant, certaines mèches capturant les reflets argentés des pierres sous l’eau jusqu’à paraître presque lumineuses. Ses yeux aussi avaient changé depuis qu’elle l’avait rencontré ; le noir absolu qu’elle y voyait au début s’était légèrement fissuré, laissant apparaître ces nuances grises qu’elle trouvait maintenant étrangement belles.
Et ses cornes…
Lythra sentit son cœur ralentir légèrement.
Les fissures qui les parcouraient étaient encore plus visibles dans cette lumière.
Certaines semblaient anciennes.
D’autres récentes.
Comme des blessures qui ne guérissaient jamais totalement.
Elle hésita quelques secondes.
Puis finit par avancer lentement dans l’eau.
Vaelith releva immédiatement les yeux vers elle.
Mais ne bougea pas.
La vapeur dérivait entre eux en voiles fins tandis que Lythra s’approchait encore un peu. Son propre cœur battait beaucoup trop vite maintenant, et elle se trouvait ridicule d’être nerveuse après tout ce qu’ils avaient traversé ensemble.
Pourtant, elle l’était.
Parce qu’il y avait quelque chose de terriblement intime dans cette proximité nouvelle.
Ils n’étaient plus dans la peur.
Plus dans la survie immédiate.
Et ce simple changement rendait chaque regard beaucoup plus dangereux.
Lythra finit par s’arrêter juste devant lui.
L’eau chaude ondulait doucement autour de leurs jambes.
Vaelith la regardait en silence maintenant.
Attentivement.
Et plus elle soutenait son regard, plus elle avait l’impression qu’il voyait des choses en elle qu’elle-même ne comprenait pas encore totalement.
Le rouge monta légèrement à ses joues.
Elle détourna brièvement les yeux.
Puis murmura :
— Je peux… ?
Vaelith fronça très légèrement les sourcils.
— Quoi ?
Lythra leva lentement la main vers lui.
Vers ses cornes.
Et cette fois, elle vit réellement le choc traverser son visage.
Infime.
Mais réel.
Comme si personne ne lui avait posé cette question depuis extrêmement longtemps.
Le silence sembla suspendu autour d’eux.
Puis Vaelith répondit finalement, beaucoup plus bas :
— Si tu veux.
Lythra sentit immédiatement son souffle devenir irrégulier.
Elle s’approcha encore légèrement.
Puis posa très doucement les doigts contre l’une de ses cornes fissurées.
Vaelith se figea instantanément.
Complètement.
Le contact était étrange.
La matière ressemblait à une pierre incroyablement lisse, mais traversée d’une chaleur presque organique sous certaines zones. Les fissures, elles, étaient plus rugueuses, et lorsque les doigts de Lythra les effleurèrent, elle sentit un très léger frisson parcourir Vaelith.
Son cœur rata un battement.
Parce qu’elle réalisa soudain que ce simple geste avait beaucoup plus d’effet sur lui qu’elle ne l’avait imaginé.
Elle releva lentement les yeux.
Et le regard de Vaelith la heurta de plein fouet.
Il n’avait plus cette distance calme qu’il gardait presque constamment.
Quelque chose s’était ouvert dedans.
Quelque chose de vulnérable.
Presque désarmé.
Lythra sentit immédiatement la chaleur monter davantage à ses joues.
Mais elle ne retira pas sa main.
Au contraire.
Ses doigts glissèrent légèrement le long d’une fissure sombre.
Puis elle murmura :
— Elles sont magnifiques.
Le silence qui suivit fut si intense qu’elle entendit presque les battements de son propre cœur.
Vaelith ne répondit pas tout de suite.
Parce qu’il semblait incapable de le faire.
Et cette absence de réponse troubla encore plus profondément Lythra.
Elle avait vu Vaelith affronter des créatures, des visions, des siècles de solitude sans vaciller réellement.
Mais ce simple contact, ce simple compliment
semblait le déstabiliser beaucoup plus violemment.
Finalement, il détourna légèrement les yeux vers l’eau.
Comme s’il essayait de retrouver une forme de contrôle.
Puis murmura :
— Tu n’as vraiment pas peur de moi…
La phrase était presque inaudible.
Mais Lythra l’entendit parfaitement.
Et quelque chose se serra immédiatement dans sa poitrine.
Parce qu’elle comprenait enfin que cette question ne concernait pas seulement ses cornes.
Ni sa magie.
Ni sa malédiction.
Elle concernait tout ce qu’il était devenu.
Tout ce qu’il croyait être.
Lythra observa son profil quelques secondes.
Puis elle retira doucement sa main de sa corne avant de répondre, très bas elle aussi :
— J’ai plus peur de te voir souffrir seul.
Vaelith tourna lentement les yeux vers elle.
Et pendant quelques secondes, plus rien n’exista réellement autour d’eux.
Ni les sources.
Ni la forêt.
Ni même les siècles qui les séparaient.
Seulement cette proximité étrange.
Fragile.
Dangereusement douce.
Le vent traversa lentement les arbres argentés au-dessus des sources. Les hylens continuaient de chanter quelque part dans la nuit, et au loin, le serpent ailé reparut brièvement entre les branches avant de disparaître de nouveau dans les hauteurs.
Mais aucun des deux ne le remarqua réellement cette fois.
Parce que quelque chose venait de changer entre eux.
Quelque chose de silencieux.
Mais irréversible.

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