Chapitre 13

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Le matin n’arriva pas comme une rupture, mais comme une respiration lente qui traversa peu à peu les sources lumineuses, glissant entre les pierres translucides, les vapeurs bleutées et les branches argentées qui entouraient le bassin. Lythra ouvrit les yeux sans savoir tout de suite si elle avait réellement dormi ou si elle était simplement restée longtemps dans cet état fragile où les pensées cessent de faire mal sans disparaître complètement. La chaleur de l’eau, les chants lointains des hylens et la douceur humide de l’air semblaient encore accrochés à elle, comme si la nuit avait laissé une fine pellicule de calme sur sa peau.

Elle resta immobile un moment, allongée sur la couche de feuilles épaisses que Vaelith avait tressée près des sources, sous un abri léger de branches souples et de pierres tièdes. Autour d’elle, tout respirait encore la nuit, mais une nuit qui s’éclaircissait par l’intérieur. Les pierres immergées au fond du bassin pulsaient plus doucement qu’avant, leur violet profond tirant vers des nuances pâles, presque nacrées, et la vapeur, au lieu de former de grands voiles denses, montait désormais en rubans fins qui se défaisaient lentement dans l’air doré du matin. Une odeur de fleurs humides flottait autour d’eux, mêlée à celle de la pierre chaude et de l’eau minérale, une odeur propre, presque sucrée, qui contrastait si violemment avec la forêt morte qu’elle avait l’impression d’avoir quitté un cauchemar pour entrer dans un souvenir inventé.

Vaelith était à quelques pas.

Il ne dormait pas tout à fait comme elle l’aurait fait, elle le savait déjà, mais cette fois, il avait les yeux fermés, la tête légèrement inclinée contre une pierre sombre, le corps immobile dans une posture moins défensive que d’habitude. Cette simple absence de tension visible la troubla. Il paraissait différent ainsi, débarrassé pour quelques instants de cette vigilance permanente qui dessinait d’ordinaire ses gestes et sa présence. Ses traits semblaient moins fermés, presque plus jeunes, et la lumière douce des sources révélait encore davantage les changements subtils que la malédiction commençait à laisser en lui.

Ses cheveux avaient bien pris cette teinte plus cendrée qu’il avait évoquée, non pas partout, mais par mèches fines qui accrochaient la lumière comme de la poussière d’argent mêlée au noir. Ses yeux, même fermés, semblaient moins entourés de cette obscurité profonde qui le rendait parfois impossible à lire, et ses cornes, que Lythra observa malgré elle avec une attention presque coupable, lui parurent légèrement différentes. Les fissures y étaient toujours visibles, sombres et anciennes, mais certaines semblaient moins abruptes, comme si leurs bords s’étaient adoucis pendant la nuit, comme si la matière elle-même avait commencé à se réparer très lentement.

Elle se redressa à peine, le tissu de sa robe glissant contre les feuilles dans un froissement léger. Le mouvement suffit.

Vaelith ouvrit les yeux.

Immédiatement.

Pas en sursaut, pas avec peur, mais avec cette précision calme qui lui appartenait, comme si une part de lui n’avait jamais cessé de veiller.

— Tu me regardais, dit-il simplement.

Lythra sentit le rouge monter à ses joues avant même d’avoir le temps de prétendre le contraire.

— Je vérifiais que tu étais vivant.

Il la fixa quelques secondes, puis un très léger mouvement passa au coin de sa bouche.

— Je le suis depuis deux mille ans. Tu pouvais probablement attendre encore une minute.

Elle détourna aussitôt le regard vers les sources, embarrassée autant par sa réponse que par ce sourire presque invisible.

— Tu es insupportable dès le matin.

— Et toi, tu mens mal dès le matin.

Cette fois, Lythra ne put empêcher un souffle amusé de lui échapper. Le son sembla étrange dans ce lieu encore endormi, mais il ne sonnait pas faux. Il se mêla au murmure de l’eau, aux trilles lointains des hylens et au bruissement léger d’un serpent ailé qui glissait quelque part entre les branches, hors de vue. Pendant une seconde, tout sembla possible autrement. Pas simple. Pas sans blessures. Mais autrement.

Vaelith se redressa à son tour, et Lythra remarqua qu’il porta instinctivement une main à l’une de ses cornes, comme s’il avait senti son regard posé là plus tôt.

— Elles ont changé, murmura-t-elle avant de pouvoir se retenir.

Il la regarda, puis effleura lui-même la fissure principale.

— Un peu.

— Ça veut dire que tu guéris ?

La question était sortie trop vite, avec trop d’espoir peut-être, et elle le comprit à la manière dont Vaelith resta silencieux un instant.

— Je ne sais pas si on peut appeler ça guérir.

Il baissa les yeux vers l’eau.

— Mais quelque chose bouge.

Lythra ramena ses genoux contre elle, attentive à la nuance de sa voix.

— Et ça te fait peur ?

Il mit quelques secondes à répondre.

— Le changement fait toujours peur quand on a passé trop de temps à survivre dans la même douleur.

Elle sentit cette phrase se déposer en elle avec une tristesse douce. Elle aurait voulu dire quelque chose de réconfortant, mais elle commençait à comprendre que Vaelith ne recevait pas bien les consolations faciles, alors elle se contenta de rester là, près de lui, dans cette lumière qui grandissait lentement.

Un hylène passa au-dessus du bassin, ses ailes translucides déployées comme deux voiles d’eau sombre, et son chant grave vibra dans l’air chaud avant de disparaître entre les arbres. Lythra leva la tête pour le suivre du regard, reconnaissante de cette interruption presque naturelle.

— Est-ce que tu te souviens d’autres endroits comme celui-ci ? demanda-t-elle finalement. Des endroits d’avant ?

Vaelith ne répondit pas tout de suite. Il observa les vapeurs qui se défaisaient au-dessus de l’eau, puis son regard glissa vers les arbres, comme si la question venait d’ouvrir une porte qu’il n’était pas certain de vouloir franchir.

— Par fragments.

— Des images ?

— Parfois. Mais les images ne sont pas ce qui revient en premier.

Lythra fronça légèrement les sourcils.

— Alors quoi ?

— Les odeurs.

Il sembla presque surpris de le dire, comme s’il venait de le comprendre au même moment.

— La pierre chauffée au soleil. La poussière sur les routes sèches. Une sorte de pain aux graines qu’on cuisait dans des fours enterrés. La fumée de bois clair après la pluie.

Sa voix s’était modifiée en parlant. Elle restait basse, mais elle n’avait plus exactement la même distance. Les mots semblaient lui revenir avec difficulté et douceur à la fois, comme des objets qu’on sort d’une eau très profonde.

Lythra l’écoutait sans l’interrompre.

— Et des sons, continua-t-il. Des roues sur des pavés irréguliers. Des enfants qui couraient près d’une fontaine. Un marché très tôt le matin. Les cris des vendeurs. Des clochettes attachées aux portes pour prévenir quand quelqu’un entrait.

Il ferma brièvement les yeux, et Lythra vit sa mâchoire se contracter.

— Je ne me souvenais plus de tout ça hier.

Elle s’approcha un peu, sans envahir son espace.

— C’est revenu après la vision ?

— Peut-être.

Il rouvrit les yeux.

— Ou après ton contact avec mes cornes. Ou après les sources. Ou après tout ça à la fois.

Un léger silence s’installa, seulement rempli par l’eau et le chant lointain d’un animal invisible.

— Tu te souviens du nom ? demanda Lythra doucement.

Vaelith resta immobile.

La question venait de toucher autre chose.

Elle le sentit immédiatement.

Ses doigts se crispèrent légèrement contre la pierre, et pendant un instant, il sembla chercher non pas dans sa mémoire, mais dans un endroit plus enfoui encore, un espace où les mots avaient cessé d’être utilisés depuis trop longtemps.

— Il y avait un nom, dit-il enfin.

Lythra retint presque son souffle.

— Tu n’es pas obligé de le dire maintenant.

Il tourna la tête vers elle.

— Si je ne le dis pas, il risque de repartir.

Cette phrase lui fit mal d’une manière étrange.

Alors elle resta silencieuse.

Vaelith baissa les yeux vers l’eau violette, dont la surface reflétait ses traits en les rendant presque irréels. Ses lèvres s’entrouvrirent une première fois, mais aucun son ne sortit. Il fronça légèrement les sourcils, comme si le mot résistait. Puis, enfin, il murmura :

— Aurenval.

Le nom flotta entre eux.

Simple.

Ancien.

Presque fragile.

Lythra sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine sans savoir pourquoi. Peut-être parce qu’il venait de prononcer une partie de lui-même qui avait survécu malgré deux mille ans d’oubli. Peut-être parce que, pour la première fois, Vaelith n’était pas seulement celui qu’on avait maudit, celui qui avait défié le système, celui qui avait créé une erreur vivante. Il venait d’un endroit. D’un vrai endroit. Avec des odeurs de pain, des clochettes aux portes et des enfants près d’une fontaine.

— Aurenval, répéta-t-elle doucement, comme pour l’aider à l’ancrer.

Vaelith ferma les yeux une seconde.

— Oui.

— C’est beau.

Il eut un faible souffle.

— Dans mon souvenir, ça ne l’était pas toujours.

— Aucun village ne l’est toujours.

Cette fois, il la regarda avec une attention plus directe.

— Tu parles comme si tu savais.

— Je viens d’un village, répondit-elle. Je sais que les endroits peuvent être beaux le matin, étouffants l’après-midi et cruels le soir, selon qui te regarde.

Vaelith resta silencieux, mais son regard ne la quitta pas.

Lythra sentit que quelque chose d’important venait de passer entre eux, sans bruit, sans déclaration. Elle ramena une mèche derrière son oreille, puis demanda :

— Tu sais où c’est ?

— Approximativement.

— Approximativement, c’est déjà beaucoup.

— Pas si on considère que le monde a eu deux mille ans pour changer.

Elle esquissa un sourire.

— Alors on cherchera.

Le visage de Vaelith se ferma aussitôt, presque imperceptiblement, mais assez pour qu’elle le voie.

— Je n’ai pas dit que j’y retournerais.

Lythra ne répondit pas tout de suite.

Elle aurait pu insister immédiatement. Elle en eut presque envie. Mais quelque chose dans sa posture, dans cette rigidité soudaine, la retint. Il venait tout juste de retrouver le nom. Ce n’était pas encore une direction. C’était une plaie rouverte.

Alors elle baissa les yeux vers l’eau, passa ses doigts dans la vapeur tiède, puis répondit simplement :

— Non. Pas encore.

Vaelith sembla surpris par cette retenue.

— Pas encore ?

Elle releva les yeux vers lui.

— Tu crois vraiment que je vais oublier que tu viens de retrouver le nom de ton village ?

Il la fixa quelques secondes, puis détourna légèrement la tête.

— Tu es tenace.

— Tu mens mal dès le matin, moi je suis tenace. On apprend beaucoup de choses aujourd’hui.

Cette fois, il eut presque un sourire.

Presque.

Et Lythra sentit que, pour l’instant, c’était suffisant.

Le jour continuait de monter autour des sources. Les pierres translucides perdaient lentement leur éclat nocturne pour devenir plus claires, plus laiteuses, tandis que les fleurs flottantes se refermaient doucement à la surface du bassin. Le monde semblait reprendre son cours avec une lenteur paisible, et pourtant, sous cette beauté, Lythra sentait déjà la prochaine étape se dessiner.

Aurenval.

Le nom restait dans son esprit, vibrant comme une promesse ou comme une menace.

Vaelith le savait aussi. Elle le voyait dans la manière dont il gardait les yeux baissés, dans la tension revenue à ses épaules, dans ce silence qui n’était plus celui des sources mais celui d’un homme qui venait de retrouver un chemin vers un passé qu’il avait passé des siècles à éviter.

Lythra ne le força pas.

Pas encore.

Elle se contenta de rester près de lui, enveloppée par l’odeur chaude des eaux minérales, les chants lointains des hylens, le frémissement des ailes invisibles au-dessus d’eux, et cette certitude douce, têtue, qui commençait à grandir en elle.

Il avait retrouvé un nom.

Un jour, bientôt, il faudrait marcher vers lui.

Ils quittèrent les sources lumineuses en fin de matinée, lorsque la lumière du jour eut complètement dissipé les reflets nocturnes qui faisaient du bassin un morceau de ciel tombé au milieu de la forêt. Pourtant, même sous le soleil, l’endroit conservait quelque chose d’irréel. La vapeur continuait de dériver paresseusement entre les pierres translucides, et l’eau violette, désormais plus claire, semblait encore parcourue de constellations mouvantes sous sa surface.

Lythra marcha lentement derrière Vaelith durant les premiers instants du départ, incapable de ne pas se retourner plusieurs fois vers les sources. Elles disparaissaient progressivement derrière les grands arbres argentés, absorbées par les brumes tièdes qui s’élevaient du bassin, jusqu’à n’être plus qu’une lueur diffuse entre les troncs.

Une étrange mélancolie lui serra doucement la poitrine.

Comme si cet endroit avait existé hors du temps.

Comme s’ils y avaient laissé quelque chose derrière eux.

Le vent glissa entre les branches au-dessus de leurs têtes, soulevant les longues feuilles cyan dans un bruissement profond, presque liquide, et Lythra inspira lentement. L’air avait changé depuis la forêt morte. Ici, il portait des odeurs vivantes : l’humidité des mousses épaisses, la résine douce de certains arbres, le parfum presque sucré des fleurs translucides accrochées aux racines suspendues. Même la lumière semblait différente, moins oppressante, plus mouvante, traversant les feuillages par grandes nappes turquoise qui glissaient constamment sur le sol.

Et surtout, la forêt faisait du bruit.

Pas un bruit agressif.

Une respiration.

Des chants lointains d’animaux invisibles, des froissements dans les branches hautes, le bourdonnement grave d’insectes lumineux dérivant paresseusement entre les troncs.

Après le silence atroce de la zone contaminée par la créature, chaque son paraissait presque précieux.

Lythra leva les yeux au moment où quelque chose traversa les hauteurs au-dessus d’eux.

Deux silhouettes fines glissèrent entre les branches comme des ombres liquides avant de disparaître derrière un immense arbre couvert de fleurs pâles.

— Les hylens ? demanda-t-elle.

Vaelith hocha légèrement la tête sans ralentir.

— Ils suivent souvent les sources chaudes.

— Ils ont l’air beaucoup plus paisibles qu’hier soir.

— Ils nous connaissent maintenant.

Lythra tourna légèrement la tête vers lui.

— Tu dis ça comme si on parlait de voisins.

Vaelith eut un très léger souffle amusé.

— Certains animaux magiques sont plus intelligents que des humains.

— Ça, j’y crois facilement.

Le coin de sa bouche bougea presque.

Presque.

Et cette infime réaction suffit à réchauffer quelque chose dans la poitrine de Lythra.

Ils continuèrent à avancer.

La forêt changeait constamment autour d’eux, comme si plusieurs mondes s’étaient mélangés au même endroit. Certaines zones étaient envahies d’arbres immenses dont les troncs argentés montaient si haut qu’il devenait impossible d’en distinguer le sommet. D’autres étaient couvertes de fougères géantes bleu sombre qui atteignaient parfois la taille de Lythra, leurs feuilles humides capturant des gouttes de lumière dans leurs nervures.

Par endroits, le sol devenait presque noir, recouvert d’une mousse épaisse et douce qui absorbait leurs pas au point de donner l’impression qu’ils flottaient plus qu’ils ne marchaient réellement. Puis, quelques mètres plus loin, la terre redevenait rocheuse, traversée de petites fissures lumineuses d’où s’échappaient parfois des particules dorées semblables à de la poussière chaude.

Lythra s’arrêta soudain.

Quelque chose venait de bouger près d’une racine.

Très petit.

Une boule rose pâle traversa rapidement la mousse avant de se figer net lorsqu’elle remarqua leur présence.

Lythra s’accroupit immédiatement.

— Oh…

La créature ressemblait vaguement à un hérisson, mais sa peau était recouverte non pas de piquants, mais de longues tiges cotonneuses d’un rose très clair, douces et arrondies comme des sortes de coton-tiges végétaux. Certaines remuaient légèrement au-dessus de son dos à la moindre respiration, donnant l’impression qu’il transportait un nuage vivant sur lui.

Deux petits yeux noirs les observaient avec méfiance.

Puis l’animal éternua.

Un minuscule nuage de poudre rose s’échappa aussitôt autour de lui.

Lythra éclata de rire avant même de pouvoir se retenir.

Un vrai rire.

Clair.

Spontané.

Le petit animal sembla vexé par le bruit et gonfla aussitôt ses tiges cotonneuses pour paraître plus impressionnant.

Ce qui le rendit infiniment plus ridicule.

— Vaelith regarde-le !

Il s’était arrêté quelques pas plus loin et observait la scène en silence.

Puis :

— Fais attention. Certains projettent des spores soporifiques.

Lythra cligna des yeux.

— Celui-là ?

— Non. Celui-là est juste… stupide.

Le petit hérisson cotonneux poussa un bruit aigu qui ressemblait presque à une protestation.

Puis il disparut brutalement dans les fougères.

Lythra resta quelques secondes accroupie avant de se relever avec un sourire encore accroché au visage.

— Je crois que je l’aime déjà plus que certaines personnes que j’ai connues.

— Il a probablement une conversation plus intéressante.

Elle leva immédiatement les yeux vers lui.

— Tu fais de l’humour maintenant ?

— Je teste des choses.

Cette fois, elle rit réellement.

Et Vaelith la regarda quelques secondes de trop.

Le sourire de Lythra ralentit légèrement lorsqu’elle le remarqua.

Puis elle détourna rapidement les yeux vers le chemin devant eux, le cœur battant un peu trop vite.

Ils quittèrent progressivement la forêt dense durant l’après-midi.

Les arbres commencèrent à s’espacer, laissant place à de vastes étendues de collines couvertes d’herbes violettes mouvantes. Le vent y circulait librement maintenant, faisant onduler la plaine entière comme une mer silencieuse. Sous certaines lumières, les herbes prenaient des nuances presque argentées, tandis que les fleurs sauvages dispersées entre elles diffusaient une odeur légère rappelant le miel chaud.

Lythra ralentit instinctivement.

Le paysage était immense.

Des montagnes bleutées se dessinaient très loin à l’horizon, à moitié noyées dans une brume dorée, tandis que des ruines anciennes émergeaient parfois des collines : arches effondrées, statues brisées, fragments de routes oubliées envahies par les fleurs.

Le monde semblait ancien ici.

Pas mort.

Ancien.

Comme s’il portait encore les traces visibles de civilisations disparues depuis longtemps.

Vaelith s’arrêta près d’une vieille borne de pierre recouverte de mousse argentée.

Ses doigts effleurèrent distraitement les symboles presque effacés gravés dans sa surface.

— Cette route menait au marché sud.

Lythra tourna immédiatement la tête vers lui.

— Tu t’en souviens vraiment ?

Il resta silencieux quelques secondes.

Puis hocha légèrement la tête.

— Il y avait des étals partout ici pendant les périodes chaudes. Des tissus suspendus entre les arches. Des lanternes au-dessus des chemins. Et des vendeurs qui criaient tellement fort qu’on les entendait depuis les collines.

Sa voix s’était modifiée encore une fois.

Plus vivante.

Comme si parler du passé le rapprochait malgré lui de quelqu’un qu’il avait oublié être.

Lythra observa la route abandonnée.

Puis imagina le bruit.

Les couleurs.

Les gens.

Et au milieu d’eux, un Vaelith plus jeune, avant les malédictions, avant la solitude.

Cette image lui serra doucement le cœur.

Le soleil descendait lentement désormais, enveloppant les collines violettes d’une lumière ambrée magnifique. Les ombres s’allongeaient derrière eux tandis que le vent faisait frissonner les herbes hautes jusqu’à l’horizon.

Puis Vaelith s’immobilisa brusquement.

Lythra suivit immédiatement son regard.

Très loin devant eux, à peine visible dans les brumes dorées du soir, quelque chose apparaissait entre les collines.

Des silhouettes.

Des toits.

Des tours.

Son cœur accéléra.

— Aurenval… ?

Vaelith resta silencieux.

Et lorsqu’elle tourna légèrement la tête vers lui, elle comprit immédiatement qu’il était terrifié.

Pas extérieurement.

Mais profondément.

Comme quelqu’un qui venait de voir son passé réapparaître à l’horizon après deux mille ans d’absence.

Le soleil descendait lentement derrière les collines lorsque le silence revint réellement entre eux.

Pas le silence doux des sources.

Ni celui, oppressant, de la forêt morte.

Un autre.

Quelque chose de plus fragile, suspendu entre la beauté du paysage et la tension invisible qui venait de naître dans le regard de Vaelith au moment où les silhouettes d’Aurenval étaient apparues à l’horizon.

Lythra avançait maintenant légèrement derrière lui, ses bottes glissant dans les herbes violettes qui ondulaient sous le vent du soir. La lumière ambrée du crépuscule se déposait partout autour d’eux avec une douceur presque irréelle. Chaque brin d’herbe semblait bordé d’or, les pierres disséminées dans la plaine capturaient les derniers rayons du soleil comme des braises refroidissantes, et les rares arbres tordus poussant sur les hauteurs projetaient des ombres immenses sur les collines.

Le paysage était magnifique.

Mais Vaelith ne le regardait plus vraiment.

Lythra le remarquait à sa manière de marcher.

Plus raide.

Plus rapide parfois.

Puis brusquement ralentie.

Comme si une partie de lui voulait avancer tandis qu’une autre cherchait déjà une échappatoire.

Le vent passa entre eux dans un souffle long et tiède. Il apportait maintenant une odeur nouvelle, presque imperceptible au début : de la fumée de cheminée.

Très loin.

Lythra releva légèrement les yeux vers les silhouettes lointaines du village.

Aurenval.

Le nom vibrait encore dans son esprit.

Elle observait Vaelith discrètement depuis plusieurs minutes maintenant. Ses épaules s’étaient légèrement tendues depuis qu’ils avaient aperçu les premières constructions, et son regard balayait constamment l’horizon, non pas comme quelqu’un qui retrouve un endroit aimé, mais comme quelqu’un qui cherche déjà comment l’éviter.

Cette pensée lui serra doucement le cœur.

Elle finit par ralentir légèrement jusqu’à marcher à côté de lui.

Leurs épaules se frôlèrent presque avant qu’il ne s’écarte instinctivement d’un demi-pas.

Pas par rejet.

Par habitude.

Lythra le sentit immédiatement.

Deux mille ans à survivre seul avaient probablement transformé la proximité en quelque chose d’étranger pour lui.

Le vent fit onduler les herbes violettes autour de leurs jambes dans un bruissement continu semblable au ressac d’une mer invisible.

Puis Lythra demanda doucement :

— Pourquoi tu n’es jamais revenu ?

Vaelith continua de marcher plusieurs secondes sans répondre.

Le soleil éclairait encore une partie de son visage, dessinant des reflets cuivrés dans ses cheveux plus cendrés qu’auparavant. Ses cornes projetaient des ombres longues contre sa nuque, et pendant un instant, il sembla tellement fatigué que Lythra sentit presque physiquement le poids des siècles sur lui.

— Je ne sais pas.

Sa voix était calme.

Mais fausse.

Lythra baissa légèrement les yeux vers le sol avant de répondre :

— Tu mens mal.

Un très léger souffle lui échappa.

Pas un rire.

Quelque chose entre l’amusement et l’épuisement.

Puis il finit par s’arrêter complètement.

Le vent continuait de traverser les collines autour d’eux, soulevant parfois des nuages de petites particules dorées arrachées aux fleurs sauvages. Au loin, un groupe de créatures semblables à des oiseaux translucides traversa lentement le ciel du soir dans un bruissement d’ailes presque liquide.

Vaelith regardait toujours Aurenval.

Puis il murmura enfin :

— J’avais peur.

Le mot sembla plus lourd que tout le reste.

Lythra sentit immédiatement son cœur ralentir.

Parce qu’elle n’aurait jamais imaginé entendre Vaelith avouer quelque chose d’aussi simple.

Et d’aussi humain.

Elle attendit sans le brusquer.

Le silence s’étira quelques secondes supplémentaires avant qu’il ne reprenne.

— Pas qu’on me tue.

Sa mâchoire se contracta légèrement.

— Pas qu’on me reconnaisse.

Ses yeux se baissèrent vers les herbes mouvantes sous leurs pieds.

— J’avais peur qu’il ne reste rien.

Le vent souffla plus fort cette fois, faisant onduler toute la colline autour d’eux comme une immense vague violette.

Vaelith resta immobile au milieu de ce mouvement.

Presque figé.

— Et pire encore…

Sa voix baissa davantage.

— J’avais peur qu’ils se souviennent.

Cette phrase traversa Lythra comme une lame douce.

Parce qu’elle comprenait exactement ce qu’il voulait dire.

Elle imaginait soudain Aurenval rempli d’histoires à son sujet.

Des récits déformés.

Des peurs.

Des légendes.

Peut-être des parents racontant encore à leurs enfants le nom de celui qui avait défié les lois du royaume et créé quelque chose de monstrueux.

Peut-être même des gens crachant son nom avec haine.

Et malgré tout ce qu’il était, malgré sa puissance, ses siècles de solitude et cette aura presque irréelle qui l’entourait, il avait peur de ça.

Du regard des autres.

Lythra sentit sa poitrine se serrer douloureusement.

Puis, sans réellement réfléchir, elle tendit la main.

Et attrapa doucement la sienne.

Le geste sembla arrêter le monde entier.

Vaelith se figea instantanément.

Complètement.

Lythra sentit aussitôt son propre cœur s’emballer.

Parce qu’elle venait seulement de réaliser ce qu’elle avait fait.

Sa main était froide.

Pas glacée.

Mais froide comme une pierre restée trop longtemps à l’ombre.

Et immobile.

Comme s’il avait oublié comment réagir à quelque chose d’aussi simple.

Lythra fixa obstinément les collines devant eux pour éviter de croiser immédiatement son regard.

— Même s’ils se souviennent…

Sa voix était plus basse maintenant.

Presque fragile.

— Ça ne veut pas dire qu’ils auront tous la même version de toi.

Le silence retomba doucement autour d’eux.

Un petit animal passa soudainement entre les herbes près de leurs pieds : l’un des hérissons cotonneux qu’ils avaient croisés plus tôt. Ses longues tiges rose pâle remuaient doucement dans le vent tandis qu’il trottinait maladroitement entre les fleurs sauvages avant de disparaître sous une pierre.

Lythra eut un faible sourire malgré la tension dans sa poitrine.

Puis elle sentit enfin Vaelith bouger légèrement.

Très légèrement.

Ses doigts se refermèrent lentement autour des siens.

Pas fort.

Comme quelqu’un qui teste encore une sensation oubliée.

Lythra releva finalement les yeux vers lui.

Et le regard qu’il posa sur elle lui coupa presque le souffle.

Parce qu’il n’y avait plus cette distance habituelle dedans.

Plus cette maîtrise froide qu’il gardait constamment.

Seulement quelque chose de profondément fatigué.

Et infiniment vulnérable.

— Tu crois vraiment ça ? demanda-t-il très bas.

Le vent traversa lentement ses cheveux cendrés.

Lythra soutint son regard quelques secondes avant de répondre.

— Oui.

Vaelith continua de la regarder.

Longtemps.

Trop longtemps.

Et le rouge remonta progressivement aux joues de Lythra sous cette attention silencieuse.

Elle détourna finalement légèrement les yeux vers l’horizon.

Mauvaise idée.

Parce qu’Aurenval était toujours là.

Plus proche maintenant.

Les premières lumières commençaient à apparaître entre les bâtiments à mesure que le soir tombait.

Et quelque chose changea immédiatement dans la posture de Vaelith.

Lythra le sentit avant même qu’il ne parle.

Sa main quitta lentement la sienne.

Son regard se détourna du village.

Puis il recula légèrement d’un pas.

— On devrait contourner.

La phrase tomba brutalement.

Comme un mur revenu entre eux.

Lythra fronça aussitôt les sourcils.

— Quoi ?

Vaelith avait déjà recommencé à marcher, mais dans une autre direction cette fois, longeant les collines pour s’éloigner progressivement des lumières d’Aurenval.

— Il y a d’autres routes.

Lythra le suivit immédiatement du regard sans bouger.

— Vaelith.

Il ne répondit pas.

Et cela suffit à faire naître une frustration soudaine dans sa poitrine.

Parce qu’elle comprenait maintenant.

Il paniquait.

Pas violemment.

Pas visiblement.

Mais il était en train de fuir.

Encore.

Lythra accéléra finalement pour le rattraper.

— Tu es sérieux ?

Vaelith continua d’avancer.

— Ce n’est pas nécessaire d’y aller.

— Tu viens juste de retrouver le nom de ton village !

— Ça ne change rien.

— Si.

Sa voix claqua plus fort qu’elle ne l’avait voulu.

Vaelith ralentit enfin.

Puis se retourna vers elle.

Le vent soufflait plus froid maintenant à mesure que le soleil disparaissait derrière les collines. Les lumières d’Aurenval scintillaient faiblement au loin dans l’obscurité naissante, petites, chaleureuses, humaines.

Et Vaelith les regardait comme si elles pouvaient le détruire.

Lythra sentit quelque chose se briser doucement dans sa poitrine devant cette évidence.

Deux mille ans.

Deux mille ans à se cacher.

À survivre loin des autres.

À croire qu’il n’avait plus sa place nulle part.

Elle fit un pas vers lui.

Puis un autre.

— Tu ne peux pas disparaître éternellement, Vaelith.

Le silence tomba immédiatement.

Ses yeux revinrent vers elle.

Et pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, elle vit quelque chose qui ressemblait presque à de la peur réelle dans son regard.

Pas celle des combats.

Pas celle des monstres.

Une peur plus intime.

Plus humaine.

Lythra sentit sa gorge se serrer.

Puis elle murmura plus doucement :

— Tu as le droit d’exister ailleurs que dans une forêt.

Vaelith resta immobile.

Complètement.

Comme si personne ne lui avait jamais dit quelque chose d’aussi simple auparavant.

Le vent faisait onduler les herbes violettes autour d’eux dans une mer silencieuse tandis que la nuit tombait lentement sur les collines.

Puis Lythra tendit doucement la main vers lui.

Et murmura :

— Alors allons-y ensemble.

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