Chapitre 14
La route vers Aurenval semblait se dérouler devant eux comme une mémoire qui hésitait encore à redevenir réelle. À mesure qu’ils quittaient les collines violettes, le paysage changeait par nuances lentes, presque avec pudeur, comme si le monde lui-même savait que Vaelith avançait vers quelque chose qu’il avait passé deux mille ans à éviter. Les herbes hautes laissèrent peu à peu place à des champs de fleurs argentées dont les pétales vibraient sous le vent en produisant un froissement délicat, semblable au bruit d’un tissu fin qu’on déploierait sous la lumière du soir. L’air, plus frais maintenant, portait une odeur nouvelle, plus humaine que toutes celles que Lythra avait respirées depuis son arrivée dans ce monde : de la fumée de bois, du pain chaud, une trace d’épices grillées, et cette senteur humide des pierres de village après une journée de soleil.
Lythra sentit immédiatement son cœur se serrer, non pas parce que ces odeurs lui rappelaient son propre village, mais parce qu’elles rendaient soudain Aurenval réel. Jusqu’ici, ce nom avait été un fragment retrouvé, une syllabe ancienne dans la bouche de Vaelith, presque fragile ; maintenant, il devenait un lieu avec des cheminées, des fours, des portes, des vies qui continuaient sans savoir qu’un homme maudit revenait vers elles après des siècles d’absence.
Vaelith marchait à côté d’elle sans parler. Il avançait, oui, mais chaque détail semblait le heurter avec une violence silencieuse. Lorsqu’ils passèrent devant une vieille borne de pierre, à moitié couchée dans les fleurs argentées, il ralentit si brusquement que Lythra faillit le dépasser. Des symboles presque effacés y étaient gravés, couverts de mousse claire et de petites racines, et Vaelith posa ses doigts dessus avec une prudence étrange.
— Celle-ci indiquait les distances, murmura-t-il. Il y en avait une à chaque embranchement.
Lythra s’approcha doucement, sans envahir son espace.
— Tu te souviens de ce qui était écrit ?
Il passa le pouce sur une ligne effacée, et quelque chose de douloureux traversa son regard.
— Pas encore. Mais je me souviens que les enfants essayaient de grimper dessus, même si les adultes hurlaient qu’elle était sacrée.
Un sourire très bref, presque involontaire, passa sur ses lèvres.
Lythra le vit.
Et cela lui fit plus d’effet qu’elle ne l’aurait admis.
— Et toi ? demanda-t-elle avec douceur. Tu grimpais dessus ?
Il retira lentement sa main de la pierre.
— J’étais souvent celui qui disait aux autres de descendre.
Elle plissa les yeux.
— Je n’y crois pas une seconde.
Vaelith tourna la tête vers elle, et malgré la tension qui lui raidissait encore les épaules, un éclat plus vivant passa dans ses yeux gris et noirs.
— Tu as raison. J’étais souvent celui qui montait le plus haut.
Lythra sourit, et pendant quelques instants, la route cessa d’être uniquement une marche vers un passé douloureux ; elle devint une faille minuscule par laquelle un Vaelith plus jeune, plus insolent, presque joyeux, parvenait à respirer encore.
Ils continuèrent jusqu’à un vieux pont suspendu au-dessus d’un ruisseau lumineux. L’eau courait entre des pierres rouges et brillait de l’intérieur, comme si des lucioles minuscules vivaient sous sa surface. Le bois du pont craquait sous leurs pas, mais il tenait, maintenu par des cordes épaisses couvertes de fleurs sèches et de talismans anciens. Lythra passa une main sur la rambarde, sentant sous ses doigts le grain rugueux du bois, la douceur humide de la mousse, puis le frisson discret d’une magie très ancienne.
— C’est beau, souffla-t-elle.
Vaelith regardait l’eau en contrebas.
— Il ne brillait pas autant avant.
— Tu es sûr ?
— Non.
Cette réponse, simple et honnête, la toucha davantage que s’il avait prétendu tout savoir.
Plus loin, le chemin monta légèrement entre des collines parsemées de moulins abandonnés. Leurs grandes ailes immobiles, trouées par endroits, se découpaient dans le ciel ambré comme des squelettes de géants endormis. Des oiseaux translucides nichaient dans certaines ouvertures, et lorsqu’ils s’envolèrent au passage de Lythra et Vaelith, leurs ailes produisirent un son liquide, comme de petites vagues frappant du verre.
— On s’en servait pour moudre des racines, dit Vaelith. Pas seulement du grain. Les racines de velune servaient à faire une farine bleue.
Lythra tourna vers lui un regard intrigué.
— De la farine bleue ?
— Très mauvaise.
— Tu viens de briser toute la magie du souvenir.
— La vérité brute vaut mieux qu’un doux mensonge.
Elle leva les yeux au ciel.
— Tu vas ressortir cette phrase à chaque occasion ?
— Probablement.
Leurs voix se perdirent dans le vent, mais lorsque les premières maisons d’Aurenval apparurent vraiment, proches cette fois, le sourire de Lythra s’effaça doucement.
Le village était magnifique.
Pas majestueux comme un palais, pas imposant, mais vivant d’une beauté simple, profonde, presque ancienne. Les maisons étaient bâties en pierre claire, avec des toits bleus et gris qui luisaient sous la lumière du soir. Des lanternes rondes pendaient entre les façades, certaines déjà allumées, diffusant une lueur chaude au-dessus des ruelles pavées. Une rivière traversait le centre du village, découpant les maisons en deux rives reliées par de petits ponts arqués, et partout, aux fenêtres, poussaient des fleurs aux pétales épais, rouges, blancs, ou violets, dont le parfum se mêlait à celui du pain et des herbes cuites.
Lythra sentit Vaelith se figer à côté d’elle.
Il ne bougeait plus.
Complètement immobile à l’entrée du village, comme si franchir cette limite demandait plus de courage que n’importe quel combat.
Elle ne lui prit pas la main cette fois, mais elle se rapprocha suffisamment pour que leurs épaules se frôlent.
— On peut avancer lentement, dit-elle.
Il ne la regarda pas.
— Ils vont me reconnaître.
— Peut-être.
— Ils vont avoir peur.
— Certains, oui.
Il tourna enfin la tête vers elle.
— Tu es censée me rassurer.
Elle inspira doucement.
— Je préfère une vérité brute à un doux mensonge.
Pendant une seconde, il la fixa comme s’il ne savait pas s’il devait s’agacer ou sourire. Puis il détourna les yeux vers les premières ruelles.
— Tu apprends trop vite.
Ils entrèrent.
Au début, personne ne réagit vraiment. Quelques habitants les regardèrent comme on regarde des voyageurs étranges, avec curiosité mais sans alarme. Une femme portant un panier de fruits carrés s’arrêta brièvement près d’une fontaine. Deux enfants cessèrent de courir derrière une balle lumineuse. Un vieil homme, assis devant une porte, plissa les yeux.
Puis quelqu’un reconnut.
Lythra ne sut pas qui.
Un murmure traversa la rue.
Pas fort.
Mais il se propagea.
Les gestes ralentirent. Les conversations moururent une à une. Une porte se referma. Puis une autre. Une mère attrapa son enfant par l’épaule et le tira contre elle, sans quitter Vaelith des yeux. Un marchand, derrière son étal, recula si vite qu’un pot d’épices tomba au sol et répandit une poudre rouge à ses pieds.
Vaelith avançait toujours.
Mais Lythra le voyait se refermer à chaque pas.
Elle entendait les chuchotements.
— C’est lui ?
— Impossible…
— Ses cornes…
— Vaelith…
Le nom, prononcé dans tant de bouches différentes, semblait devenir un poids visible.
Puis, près d’un groupe de jeunes vêtus de longues vestes d’étude, une voix s’éleva un peu plus clairement que les autres.
— C’est lui… celui qui a défié le système.
Lythra tourna légèrement la tête.
Les étudiants ne semblaient pas terrifiés. Fascinés, oui. Troublés. Mais dans leurs regards brillait quelque chose d’autre, une admiration presque coupable, comme si la légende qui traversait leur enfance venait de prendre chair devant eux.
Vaelith, lui, se raidit.
— Ne les écoute pas, murmura Lythra.
— C’est difficile quand tout un village décide soudain de respirer moins fort.
Elle voulut répondre, mais une petite fille s’avança de deux pas avant que sa mère ne la retienne. L’enfant regardait Vaelith avec de grands yeux, ni haineux ni admiratifs, seulement curieux.
— Maman, c’est un démon ?
La mère pâlit.
Vaelith s’arrêta.
Lythra sentit son cœur se serrer.
Puis Vaelith baissa lentement les yeux vers l’enfant, sans menace, sans colère, avec une fatigue infiniment calme.
— Non, dit-il simplement.
La petite fille pencha la tête.
— Alors pourquoi tu as des cornes ?
Le silence devint terrible.
Lythra voulut intervenir, mais Vaelith répondit avant elle.
— Parce qu’on m’a puni.
La mère recula aussitôt, mais l’enfant, elle, resta fascinée.
— Pour quoi ?
Vaelith ne répondit pas.
Pas tout de suite.
Puis Lythra fit un pas à côté de lui, assez proche pour que le village les voie ensemble.
— Pour avoir voulu faire quelque chose d’impossible, dit-elle doucement.
La petite fille sembla réfléchir.
— Et tu as réussi ?
Vaelith resta immobile.
Lythra sentit la douleur de cette question lui traverser le corps.
— Pas comme il l’espérait, répondit-elle.
L’enfant hocha gravement la tête, comme si cela suffisait, puis sa mère l’entraîna brusquement vers une ruelle.
Le village recommença à murmurer.
Mais ce n’était plus exactement le même murmure.
Il y avait toujours de la peur, oui. Des volets continuaient de se fermer. Des hommes reculaient sur leur passage. Mais d’autres habitants restaient aux fenêtres. Certains observaient Vaelith avec curiosité. D’autres, surtout les plus jeunes, semblaient presque retenir leur souffle devant une légende vivante qui ne correspondait ni entièrement aux contes, ni entièrement aux avertissements.
Lythra leva les yeux vers Vaelith.
— Tu vois ?
Il regardait droit devant lui.
— Je vois surtout les portes fermées.
— Moi, je vois aussi ceux qui ne les ferment pas.
Cette fois, il ne répondit pas.
Mais il continua d’avancer.
Et, lentement, malgré les regards, malgré la peur, malgré le nom qui courait derrière eux comme une flamme ancienne, Vaelith entra vraiment dans Aurenval.
Le village continua de respirer autour d’eux avec cette étrange hésitation qui naît lorsqu’une légende cesse soudain d’être un récit pour redevenir un homme. Les murmures suivaient encore Vaelith dans les ruelles d’Aurenval, glissant derrière les fenêtres entrouvertes, se mêlant au bruit de la rivière et au tintement des petites clochettes suspendues sous les avancées des toits. Pourtant, plus ils avançaient, plus Lythra remarquait quelque chose : la peur n’était pas seule.
Il y avait aussi de la curiosité.
Une curiosité presque douloureuse.
Comme si les habitants essayaient de reconnaître dans cet homme aux cornes fissurées et aux yeux cendrés les fragments du garçon qu’on leur avait décrit autrefois.
La rue principale descendait doucement vers la rivière. Des lanternes rondes commençaient à s’allumer une à une au-dessus des ponts, répandant sur les pavés humides une lumière chaude qui faisait briller les pierres comme si elles avaient été vernies par le soir lui-même. L’air sentait le bois brûlé, les légumes rôtis, les épices sucrées et cette odeur particulière des villages anciens, mélange de pluie séchée sur les murs, de linge propre et de vie quotidienne.
Lythra observait tout.
Les balcons couverts de fleurs rouges.
Les tissus suspendus entre certaines fenêtres.
Les petits étals encore ouverts malgré l’heure tardive.
Et surtout les regards.
Certains habitants détournaient immédiatement les yeux lorsque Vaelith passait près d’eux. D’autres le fixaient sans même essayer de cacher leur fascination. Un homme âgé, assis devant une boutique de plantes médicinales, resta complètement immobile en le voyant approcher, puis porta lentement une main tremblante contre sa bouche comme s’il venait de voir un mort revenir.
Vaelith, lui, avançait toujours avec cette rigidité contrôlée qui trahissait son malaise beaucoup plus qu’il ne le pensait.
Lythra sentait presque physiquement la tension dans ses épaules.
Puis une voix basse l’interrompit.
— Toi.
Lythra tourna légèrement la tête.
Une femme âgée venait de sortir d’une ruelle étroite entre deux maisons. Elle portait un long manteau gris fermé jusqu’au cou malgré la douceur du soir, et ses cheveux blancs étaient attachés dans une tresse serrée qui tombait jusqu’à sa poitrine. Ses yeux, très clairs, fixaient Vaelith avec une intensité étrange.
Puis ils glissèrent vers Lythra.
— Viens ici une seconde.
Vaelith ralentit immédiatement.
— Lythra—
— Ça va, répondit-elle doucement.
Mais elle sentit malgré tout son regard la suivre lorsqu’elle s’approcha de la vieille femme.
La ruelle était étroite, presque sombre comparée aux lumières du centre du village. L’odeur des herbes suspendues aux murs s’y mêlait à celle de l’humidité des pierres anciennes. Au loin, les sons d’Aurenval continuaient : les conversations basses, le bruit de la rivière, un rire d’enfant quelque part sur la place.
La vieille femme attendit quelques secondes avant de parler.
Puis elle murmura :
— Les gens autour de lui finissent toujours par souffrir.
La phrase tomba brutalement.
Lythra resta immobile.
La femme ne parlait pas avec haine.
C’était pire.
Elle parlait avec tristesse.
— Vous le connaissiez ? demanda doucement Lythra.
Le regard de la vieille femme se perdit un instant vers l’entrée de la ruelle, là où Vaelith attendait toujours.
— Tout le monde connaissait Vaelith autrefois.
Sa voix était lente, usée par les années.
— Certains le trouvaient arrogant. D’autres trop curieux. Il posait toujours des questions que les autres évitaient.
Un silence passa.
Puis elle reprit :
— Mais il avait aussi cette manière de regarder le monde… comme s’il refusait d’accepter qu’il soit injuste.
Lythra sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
La vieille femme détourna légèrement les yeux.
— Puis il a voulu défier quelque chose qui ne devait pas l’être.
Le vent traversa doucement la ruelle.
Les herbes suspendues frémirent contre les murs.
— Les morts ont commencé après ça, murmura-t-elle. Pas seulement à cause de la créature. À cause de la peur. À cause de ce que les gens imaginaient. Certains se sont entretués pour savoir qui avait aidé Vaelith. D’autres ont fui. Des familles entières ont disparu.
Elle releva lentement les yeux vers Lythra.
— Alors écoute-moi bien.
Sa voix baissa davantage.
— Les gens qui aiment cet homme finissent toujours par porter une partie de sa douleur.
Le silence retomba.
Lythra sentit les mots s’enfoncer en elle comme des épines lentes.
Puis la vieille femme soupira doucement.
Et quelque chose dans son regard changea.
— Pourtant…
Elle regarda Vaelith de nouveau.
— Je ne l’ai jamais vu regarder quelqu’un comme il te regarde toi.
Lythra sentit immédiatement le rouge lui monter aux joues.
La femme eut un très léger sourire fatigué.
— Fais simplement attention à ne pas vouloir le sauver plus qu’il ne veut être sauvé lui-même.
Puis elle s’éloigna lentement dans la ruelle avant même que Lythra ne puisse répondre.
Lorsqu’elle revint vers Vaelith, celui-ci la fixa immédiatement.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
Lythra hésita une seconde.
— Que tu étais insupportable quand tu étais jeune.
Un très léger froncement passa sur son visage.
— Elle a menti.
— Tu vois ? Insupportable.
Elle sentit malgré tout son regard persister sur elle quelques secondes de trop, comme s’il essayait de comprendre ce qu’elle cachait.
Puis ils reprirent leur marche.
La nuit tombait complètement maintenant. Les lanternes suspendues au-dessus des rues jetaient une lumière chaude sur les pavés, et les fenêtres éclairées donnaient au village une douceur presque irréelle malgré la tension persistante.
Ils arrivèrent près d’un petit pont traversant la rivière centrale lorsqu’une autre femme s’approcha lentement.
Elle était beaucoup plus âgée que la première, presque courbée par le temps, et avançait avec une canne sculptée dans un bois sombre. Ses vêtements sentaient les fleurs séchées et la fumée douce.
Mais contrairement aux autres habitants, elle ne semblait pas avoir peur.
Elle regarda Vaelith longuement.
Puis sourit doucement.
Et ce simple sourire sembla déstabiliser Vaelith beaucoup plus qu’un regard hostile.
— Tu as mauvaise mine, Vaelith.
Lythra cligna des yeux.
L’homme à côté d’elle resta complètement immobile.
— Vous me reconnaissez.
La vieille femme eut un petit rire.
— Évidemment que je te reconnais. Tu étais le garçon qui volait des pâtisseries quand il pensait que personne ne regardait auprès de mes ancètres.
Lythra tourna immédiatement la tête vers lui.
— Tu volais des pâtisseries ?
— Une seule fois.
— Donc plusieurs.
— Lythra.
La vieille femme éclata doucement de rire.
Et ce rire-là fit quelque chose d’étrange au village autour d’eux.
Comme si entendre quelqu’un rire en présence de Vaelith rendait soudain sa présence moins irréelle.
La femme s’approcha davantage.
Puis son regard glissa vers Lythra avec une tendresse tranquille.
— Je suis heureuse qu’il ne soit plus seul.
Vaelith détourna immédiatement les yeux.
Et Lythra sentit son cœur rater un battement.
— Vous l’appréciiez ? demanda-t-elle doucement.
La vieille femme resta silencieuse quelques secondes.
Puis :
— Il aidait les gens sans le dire.
Vaelith se raidit aussitôt.
— Ce n’est pas nécessaire—
— Quand les récoltes mouraient, il déposait des sacs de nourriture devant les portes pendant la nuit. Quand des enfants disparaissaient près de la forêt, il allait les chercher lui-même.
Elle regarda Vaelith avec une douceur presque douloureuse.
— Et il détestait déjà les nobles avant même d’avoir vingt ans.
Lythra ne put empêcher un petit sourire.
— Ça, je peux l’imaginer.
Vaelith passa une main lasse contre son visage.
— Vous n’étiez pas obligée de raconter ça.
— Pourquoi ? Parce que tu préfères qu’ils aient peur ?
Le silence tomba.
La vieille femme secoua doucement la tête.
— Tu es parti en laissant derrière toi une histoire incomplète, Vaelith. Les gens ont rempli les vides avec leurs propres monstres.
Puis elle posa les yeux sur Lythra.
— Mais toi… tu lui rappelles qu’il était une personne avant de devenir une légende.
Cette phrase resta suspendue entre eux.
Et lorsque la vieille femme s’éloigna lentement le long du pont, Lythra sentit quelque chose changer définitivement dans sa manière de regarder Vaelith.
Parce qu’elle comprenait maintenant.
Avant la malédiction.
Avant la créature.
Avant les siècles de solitude.
Il avait déjà été quelqu’un qui refusait l’injustice.
Quelqu’un qui aidait les autres en secret.
Quelqu’un de profondément vivant.
Ils restèrent silencieux quelques instants après le départ de la vieille femme.
La rivière coulait doucement sous le pont, reflétant les lanternes suspendues comme des étoiles brisées à la surface de l’eau.
Puis Lythra murmura :
— Tu n’as jamais parlé de tout ça.
Vaelith gardait les yeux fixés sur l’eau.
— Parce que ça n’a plus vraiment d’importance.
— C’est faux.
Il ne répondit pas.
Alors elle s’approcha légèrement.
— Ça explique qui tu étais avant que le monde décide de te transformer en histoire effrayante.
Le vent traversa doucement le pont.
Vaelith resta silencieux si longtemps qu’elle pensa qu’il ignorerait complètement sa phrase.
Puis il murmura enfin :
— Je ne sais plus très bien qui j’étais avant tout ça.
Et dans cette réponse-là...
Lythra entendit une solitude plus terrible encore que tout ce qu’il lui avait déjà confié.
Ils quittèrent le pont lentement, sans réellement décider qui avait relancé le mouvement. La rivière continua de murmurer derrière eux, charriant des reflets dorés et rouges sous les lanternes suspendues, tandis que les voix du village reprenaient progressivement leur place autour d’eux. Pas totalement. Aurenval restait tendu, comme un organisme hésitant encore entre l’accueil et le rejet, mais les habitants recommençaient peu à peu à respirer normalement maintenant que le choc initial passait.
Lythra marchait légèrement plus près de Vaelith qu’auparavant.
Pas volontairement au début.
Puis elle le remarqua.
Et ne s’éloigna pas.
Les ruelles montaient doucement vers les hauteurs du village, serpentant entre des maisons anciennes dont les murs de pierre claire capturaient encore la chaleur du jour. Certaines fenêtres étaient grandes ouvertes, laissant s’échapper des odeurs de soupe épicée, de viande grillée ou de pâtisseries sucrées. D’autres restaient obstinément closes au moment où Vaelith passait devant elles.
Chaque porte fermée semblait lui arracher un fragment de silence supplémentaire.
Lythra le voyait.
Même lorsqu’il ne réagissait pas.
Même lorsqu’il gardait cette expression calme qui ne trompait plus vraiment personne désormais.
Le vent traversait doucement les ruelles pavées, faisant danser les longues guirlandes de fleurs suspendues entre les maisons. Certaines lanternes avaient été fabriquées dans une matière translucide semblable à de la coquille polie, diffusant une lumière douce, presque lunaire, qui rendait les rues d’Aurenval encore plus irréelles sous la nuit tombante.
Un groupe d’adolescents passa près d’eux en ralentissant brutalement.
Lythra les entendit immédiatement murmurer.
— C’est vraiment lui…
— Regarde ses cornes…
— Elles sont fissurées…
— Tu crois qu’il entend tout ?
Vaelith continua d’avancer sans tourner la tête.
Lythra, elle, lança un regard vers eux.
Les garçons reculèrent aussitôt, mais pas avec haine.
Avec cette fascination nerveuse qu’on réserve aux choses qu’on a passées sa vie à imaginer.
L’un d’eux, plus courageux ou plus stupide que les autres, finit par souffler :
— Celui qui a défié le système…
Vaelith ferma brièvement les yeux.
Lythra le remarqua immédiatement.
— Tu détestes vraiment ce surnom.
Il eut un léger souffle fatigué.
— Ils parlent comme si j’avais accompli quelque chose d’admirable.
— Certains pensent probablement que c’est le cas.
— J’ai créé une créature qui souffre d’exister.
Sa voix resta basse.
Mais la douleur dedans fit ralentir le cœur de Lythra.
Le groupe d’adolescents s’était éloigné maintenant, leurs murmures se perdant dans les ruelles derrière eux.
Puis Vaelith reprit plus doucement :
— Les gens aiment transformer les catastrophes en symboles quand ils sont assez loin des conséquences.
Lythra baissa légèrement les yeux vers les pavés.
— Et toi ?
— Moi quoi ?
— Tu ne vois vraiment rien de bon dans ce que tu étais ?
Il ne répondit pas immédiatement.
Ils passèrent devant une petite place où plusieurs habitants mangeaient encore dehors malgré l’heure tardive. Les conversations chutèrent aussitôt lorsqu’ils apparurent, mais cette fois, personne ne partit. Certains observaient Vaelith avec méfiance. D’autres avec une curiosité presque douloureuse.
Une femme murmura quelque chose à son compagnon.
Un homme plus âgé répondit :
— Non… ses yeux étaient déjà comme ça à la fin.
Lythra tourna légèrement la tête vers Vaelith.
— Ils se souviennent vraiment de toi…
Il eut un faible sourire sans joie.
— Les villages oublient rarement leurs monstres.
Avant qu’elle ne puisse répondre, une voix s’éleva depuis une table proche.
— T’étais pas un monstre avant de partir.
Le silence retomba immédiatement sur la place.
Un vieil homme venait de parler sans quitter sa chope des yeux. Ses cheveux blancs tombaient jusqu’à ses épaules et ses mains étaient couvertes de cicatrices anciennes.
Vaelith s’était arrêté.
L’homme releva finalement les yeux vers lui.
— T’étais juste trop convaincu que tu pouvais réparer tout ce qui cassait.
Quelque chose traversa le regard de Vaelith.
Pas de colère.
Quelque chose de plus fatigué encore.
Puis il répondit simplement :
— Et j’avais tort.
Le vieil homme secoua lentement la tête.
— Non. T’as juste appris trop tard qu’il y a des choses qu’on ne peut pas réparer seul.
Le silence devint étrange après cette phrase.
Presque lourd.
Puis l’homme reprit sa chope avant d’ajouter :
— Content que tu sois encore vivant malgré tout.
Vaelith ne répondit pas.
Mais lorsqu’ils reprirent leur marche, Lythra sentit immédiatement quelque chose changer dans sa manière de respirer.
Comme si chaque rencontre fissurait lentement l’image monstrueuse qu’il entretenait lui-même depuis des siècles.
Les ruelles devenaient plus étroites à mesure qu’ils montaient vers les hauteurs d’Aurenval. Ici, les maisons étaient plus anciennes encore, leurs murs recouverts de lierre argenté et de fleurs nocturnes dont les pétales pâles s’ouvraient seulement une fois le soleil disparu. Une odeur douce flottait partout, presque narcotique, mêlée à celle des pierres chaudes refroidissant lentement sous la nuit.
Lythra leva les yeux vers les balcons suspendus au-dessus d’eux.
— Cet endroit est magnifique.
Vaelith regarda autour de lui quelques secondes.
Et cette fois, elle le vit réellement.
La nostalgie.
Pas uniquement la douleur.
Quelque chose de plus tendre.
— Les festivals d’été étaient pires.
Elle tourna aussitôt la tête vers lui.
— Pires ?
— Il y avait des rubans partout. Des lanternes dans les arbres. Des musiciens jusqu’au matin.
Un très léger mouvement passa sur ses lèvres.
— Et des gens ivres qui chantaient extrêmement faux dans toutes les rues.
Lythra éclata doucement de rire.
— J’aurais payé pour voir ça.
— Non.
— Oh si.
Il secoua légèrement la tête.
— Tu aurais regretté immédiatement.
Leurs épaules se frôlèrent en tournant dans une nouvelle rue.
Et cette fois, Vaelith ne s’écarta pas.
Le détail était minuscule.
Mais Lythra le sentit jusque dans sa poitrine.
Ils passèrent près d’une petite boulangerie encore ouverte. Une chaleur délicieuse s’échappait de la porte entrouverte, portant avec elle l’odeur du beurre chaud, du sucre caramélisé et du pain frais.
Lythra ralentit immédiatement.
Vaelith le remarqua.
— Tu as faim.
— Peut-être.
— Tu regardes cette vitrine comme si elle contenait les réponses de l’univers.
Elle croisa les bras avec dignité.
— Les pâtisseries sont importantes.
— C’est exactement ce que disait un de mes amis avant de voler les miennes.
Lythra plissa immédiatement les yeux.
— Ah donc maintenant c’était ton ami ?
Vaelith eut enfin un vrai souffle amusé.
Petit.
Mais réel.
Et le son fit quelque chose d’étrange à Lythra.
Parce qu’elle réalisait soudain qu’elle voulait l’entendre encore.
Une jeune femme sortit alors de la boulangerie avec un panier dans les bras.
Elle aperçut Vaelith.
Se figea.
Puis ses yeux s’agrandirent lentement.
— Par les anciens…
Le silence revint une nouvelle fois.
Mais cette fois, la jeune femme ne recula pas.
Elle observa Vaelith quelques secondes supplémentaires avant de murmurer, presque incrédule :
— Tu ressembles vraiment aux dessins…
Vaelith sembla complètement déstabilisé par cette remarque.
Lythra, elle, sentit immédiatement un sourire monter.
— Il y a des dessins de lui ?
La jeune femme hocha rapidement la tête.
— Dans certains vieux ouvrages de l’académie… surtout ceux interdits.
Vaelith passa une main lasse contre son visage.
— Évidemment.
— Certains étudiants pensent que tu étais un révolutionnaire, continua-t-elle précipitamment. D’autres disent que tu étais fou. Mais…
Elle hésita.
Puis ajouta plus bas :
— Personne ne pensait que tu reviendrais vraiment.
Le regard de Vaelith se troubla légèrement.
Et pendant quelques secondes, Lythra eut l’impression qu’il ne savait plus quoi faire de toute cette humanité autour de lui.
De ces regards.
De ces souvenirs vivants.
De cette ville qui continuait d’exister malgré les siècles.
Le vent souffla doucement dans la rue fleurie.
Et pour la première fois depuis leur arrivée...
Vaelith leva réellement les yeux vers Aurenval comme quelqu’un qui recommençait, lentement, à accepter qu’il en faisait encore partie quelque part.

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