Chapitre 15

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Le marché d’Aurenval s’étendait le long de la rivière comme une traînée de lumière vivante au cœur de la nuit. Depuis les hauteurs du village, Lythra avait déjà aperçu les lanternes suspendues entre les façades et les reflets mouvants sur l’eau, mais rien ne l’avait préparée à l’atmosphère réelle de l’endroit. Tout semblait baigner dans une chaleur presque irréelle malgré la fraîcheur nocturne : les pavés encore tièdes sous les pas, les nappes de lumière dorée glissant sous les arches de pierre, les odeurs épaisses de sucre chaud, de viande grillée, d’alcool épicé et de fleurs nocturnes ouvertes au-dessus des balcons.

La rivière traversait le centre du marché dans un murmure continu. De petits ponts arqués reliaient les deux rives, couverts de rubans et de lanternes rondes qui dérivaient légèrement sous le vent. Partout, des voix se croisaient, se répondaient, éclataient de rire avant de retomber dans le bourdonnement constant du village vivant.

Et pourtant, chaque fois que Vaelith avançait de quelques pas, ce bourdonnement changeait.

Pas complètement.

Mais suffisamment pour que Lythra le sente.

Les regards glissaient vers lui avant de se détourner brusquement. Certaines conversations mouraient quelques secondes. Des gens ralentissaient. D’autres s’écartaient discrètement sans même s’en rendre compte.

Les cornes.

C’était toujours les cornes d’abord.

Leurs formes noires légèrement fissurées capturaient la lumière des lanternes d’une manière presque inquiétante, comme si l’obscurité s’y accrochait encore malgré la douceur du marché.

Lythra marchait près de lui sans rien dire pour le moment. Elle observait les habitants autant qu’elle observait Vaelith. Parce qu’elle voyait très bien ce qu’il faisait : il gardait le regard droit devant lui, comme s’il refusait de remarquer les murmures.

Mais elle sentait sa tension.

Dans sa mâchoire.

Dans ses épaules.

Dans cette manière presque trop contrôlée qu’il avait de respirer.

Ils passèrent devant un stand couvert de pâtisseries aux couleurs étranges. Certaines étaient bleues, d’autres recouvertes d’un glaçage rose translucide qui brillait sous les lanternes.

Lythra ralentit immédiatement.

Vaelith le remarqua sans même tourner complètement la tête.

— Tu fixes ces gâteaux depuis au moins dix secondes.

— J’observe la culture locale.

— Tu as faim.

Elle croisa les bras avec dignité.

— Peut-être.

Le vendeur, un homme aux cheveux gris attachés derrière la nuque, les observait discrètement depuis quelques secondes déjà. Son regard glissa des yeux de Vaelith jusqu’à ses cornes, puis remonta lentement vers son visage.

Lythra vit immédiatement le moment exact où il comprit.

Le léger recul.

Le souffle bloqué.

Puis ce murmure presque involontaire :

— Par les anciens…

Autour d’eux, deux étudiantes vêtues de longues vestes sombres tournèrent immédiatement la tête.

L’une d’elles fixa Vaelith avec de grands yeux.

— Attends…

Son amie pâlit légèrement.

— Non. Impossible.

Mais elle regardait déjà les cornes.

Puis les fissures.

Puis les yeux.

Lythra sentit le marché ralentir encore un peu autour d’eux.

Vaelith, lui, semblait déjà prêt à partir.

Elle le comprit à sa manière de se détourner légèrement du stand.

Alors, avant qu’il ne puisse réellement s’éloigner, elle attrapa une pâtisserie bleue au hasard.

— Je prends celle-là.

Le vendeur cligna des yeux.

Puis revint brutalement à la réalité.

— Ah— oui. Oui, bien sûr.

Lythra paya rapidement avant de tendre la pâtisserie vers Vaelith.

— Goûte.

Il la regarda comme si elle venait de lui proposer du poison.

— Non.

— Vaelith.

— La couleur seule est déjà une menace.

Les deux étudiantes observaient maintenant la scène avec une fascination totale.

Lythra leva les yeux au ciel.

— Tu as affronté des créatures cauchemardesques mais tu as peur d’un gâteau.

— Exactement. Les créatures étaient honnêtes sur leurs intentions.

Elle éclata doucement de rire avant de lui mettre presque de force le morceau entre les mains.

Vaelith fixa la pâtisserie quelques secondes supplémentaires.

Puis céda finalement.

Il croqua dedans.

Et son expression changea immédiatement.

Lythra sentit déjà le fou rire monter.

— Alors ?

Vaelith mâcha lentement.

Très lentement.

Puis :

— Cette chose attaque ma langue.

Les étudiantes étouffèrent un rire nerveux derrière eux.

Même le vendeur sembla perdre un peu de sa peur.

Lythra, elle, riait franchement maintenant.

— Tu exagères.

— Je refuse de croire qu’un aliment naturellement bleu puisse être une bonne idée.

— Tu es dramatique.

— Et toi, tu as des goûts douteux.

Leurs regards se croisèrent brièvement.

Et pendant une seconde, les murmures autour d’eux semblèrent presque disparaître.

Puis une voix masculine s’éleva un peu plus loin.

— C’est lui…

Le silence revint immédiatement.

Plusieurs personnes tournèrent la tête.

Un groupe de jeunes hommes vêtus des couleurs de l’académie venait de s’arrêter près du pont principal. Ils observaient Vaelith comme s’ils venaient de voir un personnage sortir d’un livre.

L’un d’eux murmura :

— Celui qui a défié le système…

Vaelith se figea légèrement.

Lythra le sentit avant même de voir son expression se fermer.

Les étudiants, eux, continuaient de parler à voix basse.

— Les archives disaient vrai pour les cornes…

— Je pensais qu’il serait plus vieux.

— Tu crois qu’il utilise encore la magie interdite ?

Le regard de Vaelith se détourna immédiatement.

Comme s’il voulait fuir ce surnom avant même qu’il ne s’accroche davantage à lui.

Lythra posa doucement une main contre son bras.

Très brièvement.

Juste assez pour qu’il ralentisse au lieu de partir immédiatement.

— Ignore-les.

Il eut un faible souffle.

— Ils parlent de moi comme d’un symbole. Pas comme d’une personne.

Sa voix restait calme.

Mais quelque chose dedans fit ralentir le cœur de Lythra.

Ils quittèrent finalement le marché principal pour s’enfoncer dans une rue plus étroite, bordée de bâtiments anciens couverts de lierre argenté. Ici, le bruit du village devenait plus étouffé. Les lanternes suspendues diffusaient une lumière plus chaude, plus douce, et l’air sentait le papier ancien, la poussière et les fleurs séchées.

Vaelith ralentit soudainement.

Lythra suivit son regard.

Une librairie.

La devanture semblait dater d’un autre siècle. Les vitres légèrement déformées par le temps reflétaient les lanternes de la rue en traînées floues, et des piles de livres s’entassaient déjà derrière les fenêtres jusqu’à presque masquer l’intérieur.

Une petite clochette tinta lorsqu’ils entrèrent.

Et immédiatement, l’odeur frappa Lythra.

Le papier ancien.

L’encre.

La poussière chaude.

Le bois usé.

L’endroit ressemblait moins à une boutique qu’à une mémoire entassée depuis des générations.

Des livres couvraient chaque mur du sol au plafond. Certains étaient empilés directement sur les marches des escaliers ou sur des fauteuils envahis de couvertures. Des lampes à huile diffusaient une lumière ambrée qui rendait les lieux presque irréels.

Puis une voix s’éleva depuis l’arrière de la boutique.

— Nous fermons dans—

Le vieil homme apparut entre deux étagères.

Et s’arrêta net.

Le silence tomba immédiatement.

Ses yeux glissèrent vers les cornes de Vaelith.

Puis vers son visage.

Puis revinrent lentement aux cornes.

Lythra vit littéralement la compréhension se construire dans son regard.

— Non…

Le libraire posa brusquement le livre qu’il tenait.

Puis s’approcha lentement.

Pas avec peur.

Avec stupeur.

— C’est impossible…

Vaelith semblait déjà regretter d’être entré.

Lythra le sentit immédiatement.

Mais le vieil homme, lui, semblait incapable de détourner les yeux.

— Les dessins… murmura-t-il. Les archives…

Il contourna rapidement son comptoir avant de disparaître derrière une porte.

Un grand bruit d’objets déplacés résonna immédiatement dans l’arrière-boutique.

Puis il revint avec plusieurs ouvrages poussiéreux serrés contre lui.

Il les posa brutalement sur une table avant d’en ouvrir un.

Lythra s’approcha aussitôt.

Et son souffle se bloqua légèrement.

Des croquis.

Des représentations anciennes.

Certaines montraient un jeune homme aux cheveux noirs sans cornes. D’autres représentaient une silhouette plus sombre, déjà transformée par la malédiction.

Mais toutes portaient le même nom.

Vaelith.

Le libraire tournait les pages avec une excitation presque fébrile.

— Les récits de l’époque sont contradictoires, expliqua-t-il rapidement. Certains vous décrivent comme un révolutionnaire. D’autres comme un hérétique. Certains disent que vous vouliez abolir les lois magiques du royaume—

— Je voulais empêcher qu’on laisse mourir les pauvres pendant que les nobles accumulaient les remèdes, coupa Vaelith froidement.

Le silence tomba.

Le libraire releva lentement les yeux.

Puis il ouvrit un autre ouvrage.

Celui-ci contenait des annotations manuscrites.

Lythra reconnut immédiatement l’écriture de Vaelith sans savoir comment.

Nerveuse.

Dense.

Vivante.

Des phrases entières critiquant les castes du royaume, les privilèges des grandes familles, les interdictions magiques réservées aux classes pauvres.

Lythra releva lentement les yeux vers lui.

— Tu écrivais tout ça… ?

Vaelith regardait les pages comme si elles appartenaient à quelqu’un d’autre.

— J’étais stupide.

— Non.

Sa réponse fut immédiate.

Il tourna légèrement la tête vers elle.

Et le regard qu’il lui lança contenait une fatigue infinie.

— Tu ne comprends pas encore combien les idéaux deviennent dangereux quand quelqu’un croit pouvoir tout réparer.

Lythra observa encore les annotations.

Puis murmura doucement :

— Moi je crois surtout que tu étais déjà seul contre quelque chose de plus grand que toi.

Le silence retomba dans la librairie.

Et cette fois, Vaelith ne trouva rien à répondre.

La librairie resta derrière eux comme une poche de chaleur et de poussière ancienne, mais les mots qu’ils y avaient trouvés les suivirent dans la rue, accrochés à Vaelith avec une ténacité que Lythra voyait dans sa manière de marcher. Il ne disait rien, pourtant son silence n’était plus le même qu’avant. Ce n’était pas seulement la fermeture d’un homme qui refuse de parler, mais le trouble de quelqu’un qui vient de se retrouver face à une version de lui-même conservée par le papier, déformée par les siècles, admirée par certains, condamnée par d’autres, et désormais impossible à nier.

La ruelle qu’ils empruntèrent descendait vers la rivière, plus étroite que les artères du marché, bordée de maisons basses dont les fenêtres ouvertes laissaient échapper des odeurs de soupe aux racines, de cire chaude et de linge humide. Des fleurs nocturnes, pâles et presque translucides, s’ouvraient le long des façades, dégageant un parfum doux, légèrement poivré, qui se mêlait au souffle plus frais venu de l’eau. Au-dessus d’eux, les lanternes suspendues aux cordes vibraient dans le vent, projetant sur les murs des ombres rondes qui donnaient aux pierres l’impression de respirer lentement.

Lythra avançait à côté de Vaelith sans chercher tout de suite à briser le silence. Elle sentait qu’il était encore dans la librairie, dans les annotations qu’il avait laissées autrefois, dans cette phrase qu’il avait lâchée d’une voix froide — je voulais empêcher qu’on laisse mourir les pauvres pendant que les nobles accumulaient les remèdes. Elle aurait voulu le questionner davantage, mais elle comprenait aussi que chaque souvenir arraché au passé avait le tranchant d’un éclat de verre.

Au bout de la rue, la rivière s’ouvrit devant eux.

La fête près de l’eau avait commencé sans bruit brusque, sans annonce, comme une habitude que le village connaissait trop bien pour avoir besoin de la nommer. Des habitants s’étaient rassemblés le long des berges, portant de petites lanternes plates faites d’une matière fine, presque nacrée, sur lesquelles ils posaient des fleurs, des rubans ou de minuscules galets peints. L’eau reflétait toutes ces lumières en les étirant jusqu’à les transformer en longues traînées d’or, de rose et de bleu pâle, et chaque fois qu’une lanterne était déposée à la surface, elle dérivait lentement avec le courant, rejoignant les autres comme une étoile minuscule livrée à la nuit.

Lythra s’arrêta, saisie par la beauté simple de la scène.

— Qu’est-ce qu’ils font ?

Vaelith observa les lanternes quelques secondes, et cette fois, son visage se troubla d’une manière plus douce.

— Ils les confient à l’eau.

— Pour qui ?

— Pour ceux qu’ils veulent remercier. Ou ceux qu’ils ont perdus. Les deux, parfois.

La voix de Vaelith avait baissé, comme si ce souvenir-là exigeait naturellement moins de dureté. Lythra tourna la tête vers lui, et elle le vit suivre une lanterne qui venait d’être posée par une vieille femme au bord du quai. Le petit cercle lumineux trembla un instant sur l’eau, puis s’éloigna, emportant avec lui trois pétales blancs et un fil rouge noué autour de sa base.

— Tu en as déjà lancé une ? demanda-t-elle doucement.

Vaelith ne répondit pas immédiatement.

— Oui.

— Pour qui ?

Son regard resta fixé sur la rivière.

— Pour mon ami. Avant que je comprenne que je ne l’acceptais pas vraiment.

Lythra sentit sa gorge se serrer. Elle ne chercha pas à répondre trop vite. Autour d’eux, la fête continuait, mais plus discrètement depuis leur arrivée. Certains habitants les regardaient de loin, d’autres faisaient semblant de ne pas remarquer Vaelith, et quelques étudiants du marché s’étaient rapprochés, attirés par lui comme par une vérité dangereuse qu’on leur avait longtemps interdite.

Une jeune femme tenant une lanterne hésita avant de s’approcher. Elle devait avoir à peine plus que l’âge de Lythra, les cheveux nattés sur une épaule, les yeux pleins d’une curiosité qui luttait avec la peur.

— Vous… vous voulez en déposer une ?

Vaelith se tourna vers elle, visiblement surpris qu’on lui adresse la parole sans accusation.

— Non.

La réponse était immédiate, trop sèche peut-être, et la jeune femme recula presque d’un demi-pas. Lythra posa discrètement une main contre l’avant-bras de Vaelith, juste assez pour lui rappeler qu’il existait autrement que dans la défense.

— Peut-être une autre fois, dit-elle à la jeune femme avec douceur.

La jeune femme hocha la tête, puis osa ajouter :

— Je pensais que vous étiez plus effrayant.

Le silence autour d’eux se tendit légèrement. Vaelith la fixa, comme s’il ne savait absolument pas quoi faire de cette phrase.

— Beaucoup seraient en désaccord avec vous.

— Peut-être, répondit-elle en baissant un peu les yeux. Mais beaucoup parlent sans avoir vu.

Elle s’éloigna aussitôt, comme si son courage avait atteint sa limite, laissant Vaelith plus déstabilisé que blessé.

Lythra le regarda du coin de l’œil.

— Tu vois ? Tout le monde ne veut pas te chasser.

— Elle a dit que je n’étais pas aussi effrayant qu’elle l’imaginait. C’est une victoire très relative.

— Une victoire quand même.

Il eut un faible souffle, presque un rire, et ce son se mêla à la musique qui commençait à s’élever près d’un petit pont. Deux instruments à cordes, une flûte grave, un tambour très doux. La mélodie avait quelque chose d’ancien, de circulaire, comme une chanson qui aurait été répétée par des générations sans jamais perdre son centre.

Des couples commencèrent à bouger au bord de la rivière. Pas une danse rapide, plutôt une suite de pas lents, de rotations modestes, de mains qui se frôlaient avant de s’éloigner. Lythra regarda un moment les danseurs, fascinée par la manière dont la lumière des lanternes glissait sur leurs vêtements, puis elle tourna lentement la tête vers Vaelith.

Il comprit immédiatement.

— Non.

— Je n’ai rien dit.

— Ton regard a parlé.

— Ton village danse.

— Ce n’est pas une obligation légale.

Elle esquissa un sourire.

— Tu dansais avant ?

— Je survivais aux danses.

— Donc tu dansais.

— Sous contrainte sociale.

Lythra tendit la main vers lui.

— Alors considère que je suis une contrainte sociale.

Vaelith baissa les yeux vers sa main comme si elle représentait un danger plus grand que toutes les torches du monde. Pendant quelques secondes, elle crut qu’il allait refuser pour de bon. Puis, avec une lenteur presque résignée, il posa ses doigts dans les siens.

Le geste, malgré sa simplicité, fit monter une chaleur inattendue dans sa poitrine.

Ils s’avancèrent au bord du cercle de danse. Les regards se tournèrent vers eux, d’abord surpris, puis fascinés. Lythra sentit Vaelith se raidir aussitôt, mais elle serra légèrement sa main.

— Regarde-moi, murmura-t-elle.

Il le fit.

Et pendant un instant, au lieu de voir les villageois, les lanternes, les étudiants, les volets encore fermés plus haut dans les ruelles, elle ne vit que ses yeux à lui, noirs et gris, traversés d’une fatigue immense et d’un trouble qu’il ne parvenait pas à dissimuler entièrement.

Il dansait avec une prudence presque comique au début, trop attentif à ne pas écraser ses pieds, trop concentré sur les pas, comme si le moindre faux mouvement pouvait devenir une catastrophe. Lythra mordit l’intérieur de sa joue pour ne pas rire.

— Tu as réellement oublié comment faire ?

— J’ai surtout oublié pourquoi les gens trouvent agréable de se déplacer en rythme sous le regard d’inconnus.

— Parce que c’est vivant.

Cette réponse le fit taire.

Le mot resta entre eux, simple, vibrant, presque dangereux.

Puis Vaelith bougea un peu plus naturellement. Pas beaucoup, mais assez pour que le geste cesse de ressembler à une torture. La musique les porta quelques secondes, la rivière scintillant derrière eux, les lanternes dérivant dans la nuit, les parfums de fleurs et d’épices tournant dans l’air. Lythra eut l’étrange impression que le village, malgré sa peur, venait de leur accorder un minuscule espace où exister.

Puis une lumière apparut au bout de la rue.

Pas celle des lanternes.

Plus vive.

Plus nerveuse.

Une torche.

Puis une deuxième.

Puis plusieurs.

La musique ne s’arrêta pas immédiatement. Elle ralentit d’abord, comme si les musiciens eux-mêmes ne comprenaient pas encore ce qui approchait. Les danseurs se séparèrent peu à peu. Les murmures recommencèrent, plus secs, plus inquiets. Lythra sentit la main de Vaelith se retirer de la sienne, non pas par rejet, mais par réflexe, comme s’il devait redevenir une barrière avant même que le danger arrive.

Un groupe descendait des ruelles hautes.

Des hommes, des femmes, une quinzaine peut-être, certains portant des torches, d’autres des outils ou des bâtons. Leurs visages étaient tendus par une peur devenue colère, cette peur collective qui cherche une forme à frapper pour ne pas s’effondrer sur elle-même.

Le premier cri traversa la place comme une pierre jetée contre une vitre.

— Dégage d’ici !

Le silence tomba immédiatement.

Un homme large d’épaules, le visage rouge de haine, s’avança en pointant sa torche vers Vaelith.

— On ne veut pas de toi dans notre village !

Une femme près de lui cria à son tour :

— Les archives disaient vrai ! Les monstres reviennent toujours avec les catastrophes !

Lythra sentit son sang se glacer.

Elle fit un pas devant Vaelith, mais il posa doucement une main sur son épaule pour l’empêcher d’avancer davantage.

— Ne réponds pas. Ils t’insultent.

— Je sais.

Sa voix était calme, presque trop calme, mais Lythra sentait la tension sous ce calme, une tension profonde, dangereusement retenue.

Le groupe aux torches s’approcha encore. Certains villageois reculèrent, entraînant les enfants vers les maisons. D’autres, au contraire, restèrent, figés entre peur et désaccord. Les étudiants du marché s’étaient rapprochés eux aussi, mais leur fascination avait disparu, remplacée par une inquiétude réelle.

— Regardez-le ! cracha un homme plus jeune. Les cornes, les yeux… Vous croyez vraiment que c’est un homme ?

— Il n’a rien fait, lança quelqu’un depuis la foule.

— Pas encore !

La phrase fit mal par sa brutalité.

Vaelith ne bougea pas.

Et cela sembla enrageant pour ceux qui étaient venus le chasser. Ils voulaient une réaction. Un geste. Quelque chose qui confirmerait leurs récits.

L’homme à la torche s’approcha trop près.

— Tu as défié les lois, tu as créé une abomination, et maintenant tu reviens ici comme si ce village pouvait t’accueillir ?

Lythra sentit la colère monter en elle, vive, brûlante.

— Vous ne savez même pas ce qu’il s’est passé !

L’homme tourna vers elle un regard dur.

— Et toi, tu crois le savoir parce qu’il te l’a raconté ?

Vaelith se raidit.

— Lythra, recule.

Mais elle ne recula pas.

La rivière murmurait toujours derrière eux, mais les lanternes qui flottaient sur l’eau semblaient désormais minuscules face aux torches levées. La fête s’était transformée en tribunal improvisé, et le village entier retenait son souffle.

Puis l’homme leva sa torche plus haut.

— Va-t’en, maudit.

Derrière lui, d’autres reprirent :

— Va-t’en !

— Dégage !

— Monstre !

Chaque mot frappait Vaelith sans qu’il cille.

Mais Lythra, elle, les recevait comme des coups.

Elle regarda autour d’elle, cherchant les visages qui, quelques minutes plus tôt, avaient osé parler, rire, danser, approcher. Certains baissaient les yeux. D’autres semblaient hésiter. Et quelques-uns, lentement, commençaient à sortir de leur immobilité.

La jeune femme aux lanternes serrait les poings.

Le vieil homme de la place s’était levé.

Un étudiant avançait déjà d’un pas.

Le village était en train de se couper en deux.

Et Vaelith, au milieu, regardait cette fracture avec une tristesse si profonde que Lythra comprit soudain.

Ce n’était pas seulement la haine qu’il redoutait.

C’était de voir les autres se déchirer autour de son nom.

Encore.

La torche du premier homme tremblait dans sa main, non parce qu’il avait peur de la laisser tomber, mais parce que la colère déformait chacun de ses gestes. Sa lumière projetait contre les façades des ombres démesurées, violentes, presque grotesques, et Vaelith, immobile au milieu de la place, semblait se tenir au cœur d’un cercle de flammes qui ne l’atteignaient pas encore mais qui cherchaient déjà à le condamner.

Lythra sentit la chaleur des torches sur son visage, l’odeur âcre de la fumée et de l’huile brûlée, et sous cette odeur-là, plus douce mais presque écœurante maintenant, celle des fleurs nocturnes qui pendaient aux balcons. Quelques lanternes dérivaient encore sur la rivière derrière eux, mais leur lumière paisible paraissait soudain dérisoire face à cette foule qui se resserrait, à ces voix qui claquaient contre les pierres, à ces visages crispés par une peur trop ancienne pour appartenir vraiment à ceux qui la portaient.

— Tu n’as pas ta place ici, cracha l’homme à la torche. Tu n’as plus ta place nulle part.

Le silence qui suivit fut terrible, parce que Vaelith ne répondit pas, et que Lythra sentit immédiatement que ces mots avaient atteint quelque chose de beaucoup plus profond que les insultes précédentes. Il ne recula pas, il ne baissa pas la tête, mais une immobilité plus dure passa dans son corps, comme si cette phrase venait de confirmer tout ce qu’il avait cru de lui-même pendant des siècles.

Lythra fit un pas en avant.

— Ça suffit.

Sa voix ne trembla pas, mais elle sentit aussitôt tous les regards se poser sur elle, lourds, méfiants, presque accusateurs. Elle n’était pas du village. Elle n’était, pour eux, qu’une étrangère arrivée avec lui, peut-être une victime, peut-être une complice, peut-être autre chose encore. Et cette incertitude semblait les rendre plus nerveux.

Une femme aux cheveux tirés en arrière, tenant un bâton noueux contre sa poitrine, la désigna d’un mouvement brusque.

— Il t’a ensorcelée. Il fait toujours ça, ce genre de choses. Les livres le disent. Il attire les gens jusqu’à ce qu’ils ne sachent plus où est le danger.

Lythra sentit une colère plus froide monter en elle.

— Vous ne me connaissez pas.

— Et toi, tu ne connais pas ce que ton protecteur a laissé derrière lui.

Le mot protecteur fut presque craché, comme une insulte, et Lythra sentit Vaelith bouger légèrement derrière elle, prêt à l’éloigner si le groupe avançait encore. Mais elle ne voulait pas reculer. Pas cette fois. Pas alors qu’il restait là, silencieux, à encaisser des siècles de rumeurs portées par des gens qui ne savaient même plus distinguer l’homme de la légende.

L’homme à la torche s’approcha soudain d’un pas trop rapide.

— Dernière fois. Déguerpis.

Vaelith parla enfin, d’une voix basse, si calme qu’elle trancha plus nettement que n’importe quel cri.

— Je ne suis pas venu menacer votre village.

— Ton existence est une menace.

La phrase fut suivie d’un murmure d’approbation dans une partie du groupe. Quelques torches se levèrent davantage, répandant sur la place une lumière plus agressive, tandis que les habitants restés près des ponts reculaient encore. La rivière, elle, continuait de couler avec une indifférence presque cruelle.

Puis tout alla trop vite.

L’homme à la torche lança son bras vers Vaelith, non pour brûler réellement son visage peut-être, mais pour le faire reculer, pour l’humilier, pour prouver qu’il pouvait le toucher. Vaelith pivota simplement, avec cette précision silencieuse qui n’avait rien d’un combat mais tout d’un réflexe ancien. L’homme, emporté par son propre élan, trébucha, heurta l’épaule d’un autre et tomba lourdement sur les pavés.

Le bruit de son corps contre la pierre fit exploser la tension.

— Il l’a attaqué ! hurla quelqu’un.

— Vous avez vu ?

— Il n’a rien fait ! cria immédiatement une voix depuis l’autre côté.

Mais la peur n’écoutait déjà plus.

Un second homme, plus jeune, surgit par le côté, profitant de l’instant où Vaelith se détournait pour éviter une autre torche. Il tendit brutalement la main vers l’une des cornes fissurées et tira.

Le geste fut si violent, si intime dans sa cruauté, que Lythra eut l’impression de le ressentir elle-même.

Vaelith se figea.

Pas parce qu’il ne pouvait pas se défendre.

Parce que la douleur, ou peut-être le choc, venait de le traverser d’une manière entièrement différente. La fissure sur sa corne s’ouvrit légèrement avec un craquement sec, presque minéral, et un mince filet noir glissa à la base, descendant le long de sa tempe comme une larme sombre.

Pendant une seconde, personne ne bougea.

Puis Lythra explosa.

Elle ne réfléchit pas. Elle ne calcula rien. Son corps agit avant elle.

Elle lança un coup de pied violent dans la jambe de l’homme, assez fort pour lui faire lâcher prise et s’écraser contre le rebord d’un étal renversé. Le cri qu’elle poussa ensuite ne ressemblait pas à sa voix habituelle.

— Ne le touchez pas !

La place entière sembla se figer.

Lythra se tenait devant Vaelith maintenant, les épaules tremblantes, le souffle court, une colère immense brûlant dans sa poitrine. Elle voyait le sang noir à la base de sa corne, la manière dont il restait immobile derrière elle, et cette image lui donna envie de hurler encore.

L’homme au sol gémit en tenant sa jambe.

— Elle nous attaque aussi !

— Parce que vous l’avez touché ! répondit Lythra, la voix rauque.

Le groupe aux torches se resserra.

Cette fois, le danger devint réel.

Pas symbolique.

Pas seulement verbal.

Les corps se penchèrent vers eux, les outils se levèrent, les visages se durcirent. Lythra sentit Vaelith poser une main sur son épaule, doucement, mais son geste portait une urgence silencieuse.

— Recule derrière moi.

— Non.

— Lythra.

Elle tourna à peine la tête.

— Non.

Il y eut un mouvement dans la foule, comme une vague prête à se briser.

Puis une autre voix claqua.

— Assez !

Le vieil homme qui avait parlé plus tôt près de la place descendait maintenant vers eux, appuyé sur une canne, mais avec une autorité qui fendit le groupe plus sûrement qu’une lame. D’autres habitants le suivaient. La jeune femme aux lanternes, deux étudiants, un boulanger encore couvert de farine, une mère serrant son enfant contre elle mais avançant tout de même, et d’autres encore, des silhouettes sorties des maisons, des ponts, des étals.

Ils se placèrent entre le groupe aux torches et Vaelith.

Pas tous sans peur.

Lythra le voyait.

Certains tremblaient.

Certains évitaient encore de regarder directement ses cornes.

Mais ils étaient là.

Le vieil homme planta sa canne contre les pavés.

— Vous n’allez pas transformer notre fête en lynchage.

L’homme à la torche se redressa avec rage.

— Tu vas défendre ça ?

— Je vais défendre ce village contre ceux qui veulent frapper avant de réfléchir.

— Il a apporté la malédiction ici !

La jeune femme aux lanternes répondit, la voix tremblante mais claire :

— Non. C’est vous qui l’apportez, ce soir.

Un silence brutal suivit.

Puis les voix éclatèrent de partout.

— Il doit partir !

— Il a le droit de marcher dans une rue !

— Vous avez oublié ce que les archives disent ?

— Les archives disent dix choses différentes !

— Regardez-le !

— Justement, regardez-le vraiment !

La place se divisa sous les yeux de Lythra.

Deux camps, pas parfaitement égaux, pas simples, pas propres. D’un côté, ceux qui portaient les torches, nourris par la peur, la rancune héritée, le besoin de tenir quelqu’un responsable de toutes les catastrophes anciennes et futures. De l’autre, ceux qui ne comprenaient pas forcément Vaelith, qui ne lui faisaient pas forcément confiance, mais refusaient de le réduire à une histoire. Entre les deux, la rivière portait toujours les lanternes de gratitude et de deuil, comme si le village lui-même avait choisi cette nuit pour révéler ce qu’il était vraiment.

Vaelith regardait la fracture sans parler.

Et Lythra sentit son cœur se serrer.

Parce qu’elle comprit à son visage que cette défense ne le soulageait pas entièrement. Elle l’effrayait presque autant que la haine. Voir des gens s’opposer à cause de lui, voir des voix s’élever, des corps se tendre, des voisins se dresser les uns contre les autres, tout cela réveillait visiblement quelque chose d’ancien.

Le boulanger s’avança alors, large, les bras nus poudrés de farine, et lança aux hommes aux torches :

— Vous croyez défendre Aurenval ? Vous terrorisez vos propres enfants.

Une femme du groupe adverse répondit d’une voix cassante :

— Et toi, tu laisseras un monstre dormir sous ton toit ?

Le boulanger regarda Vaelith.

Longuement.

Puis Lythra.

Puis la corne blessée.

— Je laisserai un homme blessé s’asseoir avant de laisser un lâche tirer sur lui par derrière.

Le jeune homme qui avait tiré la corne cracha au sol.

— Ce n’est pas un homme.

Lythra fit un mouvement vers lui, mais Vaelith la retint doucement cette fois. Elle sentit ses doigts se refermer autour de son poignet, fermes, mais sans brutalité.

— Laisse.

Elle tourna vers lui un regard brûlant.

— Il t’a blessé.

— Et s’il recommence, je l’arrêterai.

Sa voix était calme, mais pour la première fois depuis le début de l’altercation, quelque chose de réellement dangereux vibrait sous ses mots. Le jeune homme recula d’un demi-pas malgré lui.

Le vieil homme à la canne reprit :

— Les torches dehors. Maintenant.

— Tu n’as plus autorité ici, vieux.

— Non, dit une nouvelle voix depuis un balcon. Mais nous sommes nombreux à penser comme lui.

Des fenêtres s’ouvrirent. Lentement. Une après l’autre.

Une femme lança depuis l’étage :

— Rentrez chez vous !

Un étudiant ajouta, plus bas mais parfaitement audible :

— Celui qui a défié le système a au moins eu le courage de défier quelque chose. Vous, vous n’avez que des torches.

Le murmure qui suivit changea de camp.

Les torches ne semblaient plus aussi nombreuses tout à coup. Leur lumière tremblait davantage. Les visages agressifs perdirent un peu de leur assurance face aux habitants qui s’étaient placés devant Vaelith, non par adoration, mais par refus de la violence.

L’homme à la torche regarda autour de lui, cherchant du soutien. Il en trouva encore, mais pas assez. Pas assez pour avancer sans déclencher un vrai affrontement contre la moitié du village.

Alors il recula d’un pas.

Puis un autre.

— Vous regretterez.

Le vieil homme ne bougea pas.

— Peut-être. Mais pas ce soir.

Un à un, les membres du groupe reculèrent, certains en jurant, d’autres en crachant des insultes moins fortes maintenant qu’elles ne portaient plus le poids de la foule entière. Les torches descendirent les ruelles hautes, emportant avec elles leur lumière agressive, jusqu’à n’être plus que des points rouges disparaissant entre les maisons.

Le calme ne revint pas immédiatement.

Il resta des respirations tremblantes, des enfants qui pleuraient doucement, des lanternes renversées sur les pavés, des voix basses qui tentaient de réparer ce qui venait de se briser.

Lythra se tourna aussitôt vers Vaelith.

— Ta corne…

Il porta lentement une main à la fissure, comme s’il venait seulement de se souvenir de la douleur. Ses doigts revinrent tachés de noir.

— Ce n’est rien.

— Ne mens pas.

Il la regarda.

Et malgré tout, malgré la tension, malgré le sang, malgré le village encore divisé autour d’eux, un faible souffle presque amusé lui échappa.

— Tu apprends trop bien mes phrases.

Lythra sentit sa colère se fissurer juste assez pour laisser passer un tremblement plus fragile.

Le vieil homme s’approcha d’eux.

— Vous ne devriez pas rester dehors cette nuit.

Vaelith baissa légèrement les yeux vers lui.

— Je peux quitter le village.

— Ce serait leur donner raison.

La jeune femme aux lanternes hocha la tête.

— Il y a une salle près des archives. Vous pouvez y dormir. Personne ne vous y touchera.

Vaelith sembla prêt à refuser.

Alors Lythra lui prit la main.

Devant tout le monde.

Le geste fut simple.

Visible.

Et les murmures repartirent aussitôt, mais elle n’en eut rien à faire.

— On reste, dit-elle.

Vaelith tourna lentement la tête vers elle.

Elle soutint son regard.

— Pas pour eux. Pour toi.

Le silence entre eux devint plus fort que celui de la place.

Puis, après une longue seconde, Vaelith ne retira pas sa main.

Et cette fois, lorsque le camp qui l’avait défendu s’écarta pour leur ouvrir un passage, ce ne fut pas un héros qu’ils laissèrent passer, ni un monstre, ni une légende.

Ce fut un homme blessé.

Et une jeune femme qui refusait de le laisser redevenir une ombre.

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